Mai est terminé, et comme tous les ans, il a été bien chargé pour le petit monde du cinéma (et pour Cinématraque) avec le Festival de Cannes. Mais cela n’empêche pas la rédaction de vous partager ses coups de cœur du mois !
Captain Jim : Hits and Flops, l’autobiographie du cinéaste Edward Zwick
Sur le papier, je ne peux pas dire que cela soit le texte sur le cinéma qui fasse le plus envie. La faute à la filmographie du dit Ed Zwick, qui a quelques films très sympas certes, mais aucun vrai chef d’œuvre et puis quelques croûtes peu engageante sur son CV. Et pourtant, quelques extraits partagés sur Internet ont suffit à piquer ma curiosité et à demander à mon libraire de me commander un exemplaire.
Et j’ai eu raison de le faire, tant la lecture est fascinante ! La force de l’ouvrage est la franchise de son auteur, qui admet volontiers n’avoir pas sa place au panthéon, mais qui pense néanmoins avoir des récits intéressants à partager en narrant son expérience à Hollywood avec beaucoup de franchise. Cela ne lui permet pas toujours d’apparaître comme le type le plus malin ni le plus ouvert du business, parfois on sent dans sa plume une énergie bien boomer, mais ce serait dommage de s’arrêter à cela lorsque le tout est aussi riche.
Parmi les chapitres qui retracent sa carrière, on retrouve beaucoup d’anecdotes croustillantes sur le milieu. On y apprend le détail de comment son film Shakespeare in Love lui a été dérobé par Weinstein, la méthode de travail de Denzel Washington (c’est Zwick qui l’a révélé avec Glory), la force de frappe ahurissante de Tom Cruise, seul acteur capable de débloquer tous les budgets. Et si ces passages ont de quoi satisfaire notre curiosité (sans parler d’anecdotes anonymes fabuleuses qui rendent fou car on brûle de savoir quelle star demande à avoir des trous dans ses poches de costumes pour se tenir les couilles pendant les prises), ce ne sont pas ceux qui font du livre un immanquable.
La qualité première de ce livre est d’expliquer très habilement ce que cela représente de diriger des acteurs, et de comment s’y prendre pour réaliser au mieux. La deuxième est un passage génial et déprimant sur ce que cela veut dire de vieillir à Hollywood. D’être invité toujours pour parler du passé mais de ne plus avoir de projets qui attirent l’oreille des producteurs. Sa carrière est peut-être faites de hits et de flops, mais en ce qui concerne son livre Ed Zwick c’est très certainement un hit.
Gabin : La petite dernière de Hafsia Herzi

Dans la catégorie « seul rattrapage de la Compétition officielle de Cannes que j’ai pu faire à Paris » (avec quelques films d’Un certain regard), je demande La petite dernière de Hafsia Herzi. Au départ, je voulais y aller sans rien connaître du tout du film. Pas même son synopsis. Juste en faisant confiance en sa réalisatrice, qui m’a époustouflé dans Borgo, rattrapé tardivement depuis sa disponibilité sur Canal+. Je ne connaissais pas non plus le livre de Fatima Daas, dont il est adapté. Dans cette auto-fiction, l’autrice retrace ces dernières années lycée et à l’université, où elle se découvre en tant que femme qui aime les femmes, tout en essayant de concilier sa foi.
La beauté du film de Hafsia Hersi tient dans la performance saisissante de Nadia Melliti. Le fait qu’elle ait été dénichée au cours d’un casting sauvage, sans expérience en tant qu’actrice, correspond tout particulièrement au caractère initiatique de ce récit d’une jeune femme en découverte de soi. Les hésitations, les mensonges, la dissimulation de soi : ces petits moments communs à toute personne queer sont restitués avec une grande authenticité, et parfois avec beaucoup d’humour (c’est quoi ta spécialité ?). Et si La petite dernière nous brise parfois le cœur, c’est pour mieux en recoller les morceaux, à l’image de cette romance avec Park Ji-min, cette rencontre avec l’imam, ou cette déchirante scène de dialogue entre Fatima et sa mère. Qui n’en est pas vraiment un, finalement. C’est dans l’impossibilité de dire que Fatima trouve l’amour et dans le soutien. Et pour une fois, voir un film qui ne repose pas toute son intrigue sur un coming out ou le rejet, ça fait bien plaisir.
Mehdi : Resurrection de Bi Gan
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ?
JB : Jeunes mères, des frangins Dardenne

Comme il est difficile de vivre un Festival de Cannes à distance ! On entend des gens s’enthousiasmer pour des trucs que l’on ne verra en salles que de longs mois plus tard, râler sur des films qu’ils auront oubliés lorsqu’ils nous seront enfin visibles. On subit des débats auxquels on ne comprend rien, faits de « je ne vais pas spoiler » et autres « qu’est-ce que tu penses de la scène de la voiture », en essayant de participer à la discussion avec nos petits bras, mais c’est vain.
À Cannes cette année, sauf pour commenter un prix quasi-mathématique – le 723e pour les Dardenne -, on n’a quasiment pas entendu parler de Jeunes mères. Sûrement parce qu’il semble au papier s’inscrire dans la droite lignée d’un cinéma usé jusqu’à la moelle, qui s’il fonctionnait à plein régime il y a deux décennies (Rosetta), a l’encéphalogramme qui fait pas mal la gueule depuis quelques années (oui, Le jeune Ahmed, c’est nul).
Ajouté à ce manque évident d’excitation au papier (et d’autant plus pour un festivalier hypé par des promesses de découvertes et autres films qui font changer la face du cinéma), Jeunes mères sortait en salles en même temps que sa diffusion cannoise, ce qui atténue encore pas mal la hype du Tapis rouge, puisque les Cannois (à l’exception de notre éminent collègue Julien) ne vont pas sacrifier une séance sur un planning sur-chargé, pour un film qu’ils pourront voir tranquillou à leur retour au bercail. Bref, les planètes n’étaient vraiment pas alignées.
Mais c’est assez injuste, tant Jeunes mères marque un petit retour en grâce de la fratrie grisonnante. Ici sont contées les miscellanées de plusieurs (très) jeunes maman résidant dans une maison maternelle. Si le style naturaliste propre au Dardenne mêlé à des dialogues parfois un peu trop écrits donnent parfois lieu à du sur-jeu, le film parvient malgré tout dans ses beaux moments à renouer avec cette épure et cette beauté que je trouvais aux premiers films du duo. Et il contient une scène d’adoption magnifique, mais je ne vais pas spoiler.
Julien : The Love that Remains de Hylnur Palmason
Au milieu d’un mois de mai en grande partie cannibalisé par le Festival de Cannes (et mon rattrapage de Clair Obscur : Expedition 33), il semble bien opportun de caser ici l’un des rares films sur lequel je n’ai pas eu le temps d’écrire pendant la quinzaine et de faire un big up à mon Islandais sûr Hylnur Palmason. Encore marqué par le souvenir vivace de l’aride mais brillant Godland, c’est avec une certaine frustration que j’avais découvert lors de l’annonce de la sélection que le nouveau Palmason n’aurait toujours pas le droit à la Compétition officielle mais à l’une de ses antichambres, la sélection Un Certain regard. Mais ne râlons pas une fois de plus sur les choix éditoriaux des équipes de Thierry Frémaux, cette fois-ci c’était bien la place qui lui convenait.

The Love that Remains (ou Ástin sem eftir er dans la langue de Björk) est sur le papier l’exact inverse de Godland : un film solaire, vibrant, parfois drôle même, sur un sujet en apparence modeste : la vie quotidienne d’une famille après la séparation d’Anna (Saga Garðarsdóttir) et Magnus (Sverrir Gudnason). Lui travaille sur des chalutiers sur la mer démontée, elle est artiste plasticienne travaillant la corrosion du métal dans un atelier à ciel ouvert. Mais comme dans Godland, Palmason travaille la forme cinématographique, jusque dans sa matière même, en la modelant autour du découlement du temps. Figeant ses saynètes quotidiennes autour de motifs visuels, notamment l’évolution au fil des saisons d’une sorte d’épouvantail avec lequel les enfants de la famille jouent au bord d’une falaise, The Love that Remains est la peinture impressionniste d’un quotidien nouveau, où l’autre est toujours présent mais toujours un peu absent aussi.
Prototype du film qu’on qualifiera volontiers de « doux-amer », The Love that Remains instille cependant peu à peu une abrasivité inattendue, faisant glisser cette chronique naturaliste vers un tableau plus étrange voire surnaturel jusqu’à son épilogue, sans que le spectateur ne s’en rende compte. Moins minimaliste qu’il n’y paraît, le film d’Hylnur Palmason a le charme étrange et grinçant des belles oeuvres nordiques, et confirme que le cinéaste islandais est l’un des plus beaux formalistes de son temps.
Et si ça vous suffit pas, y a un super beau chien dedans, Panda, qui a remporté une Palme Dog plus que méritée.
Maguelonne : Eleanor the Great, Urchin et The Chronology of Water
Pas originale pour un sou, j’ai fait comme mes collègues plus haut et faute d’avoir vécu le festival de Cannes dans ma chair cette année, je suis allée voir des séances de rattrapage parisiennes. Trois en particulier se sont répondu de manière intéressante : trois premiers films d’un acteur et de deux actrices hautement bankable, à savoir Scarlett Johansson, Harris Dickinson et Kristen Stewart. Mehdi a déjà écrit sur le film de cette dernière ici même. Si les trois jeunes réalisateur.ices, eu égard à leur carrière, font la part belle à leurs comédien.nes, qui livrent des performances mémorables chacune dans leur genre entre une June Squibb effrontée, une Imogen Poots écorchée, et la révélation Frank Dillane qui n’a pas volé son prix d’interprétation Un Certain Regard, les ambitions artistiques varient curieusement d’un projet à l’autre.
Eleanor the Great est un exercice parfaitement calibré mais ni sa mise en scène, ni son écriture ne permettent de déceler ce qui a pu y intéresser Scarlett Johansson, ou ce qu’elle a pu y injecter de sa sensibilité propre. Les aspérités dont son pitch était pourtant pourvu – une vieille dame qui ment sur le fait d’être une survivante de l’Holocauste ! – sont gommées au profit d’un récit hollywoodien assez lambda, une comédie dramatique gentiment décalée là où on aurait pu avoir le portrait cruel d’une mythomane vieillissante. Alors que la personnalité et les goûts de Kristen Stewart débordent dans chaque plan, chaque seconde de son adaptation de La Mécanique des fluides, les mémoires rétifs et trigger warning d’une autrice victime d’inceste, quitte à étouffer un peu son sujet à force d’expérimentations formelles et de déconstructions répétitives de la narration. C’est Urchin qui m’a paru le plus brillamment réussi, depuis son titre polysémique jusqu’à ses choix les plus risqués – mais très assurés – comme le mariage réussi du naturalisme kitchen sink avec des séquences psychédéliques. Ça doit aider d’avoir été la star de films de la sélection officielle – voire de films palmés ! – pour faire partie du festival quand on passe derrière la caméra, j’imagine, mais deux d’entre eux au moins n’ont décidément pas volé leur place.
Pauline : sélection de court-métrages
En avril et en mai, j’ai eu une révélation et j’ai découvert le pouvoir des court-métrages : ça prend peu de temps, la qualité est au rendez-vous (avec un peu de chance, comme pour les longs quoi), et vous gagnez plein d’entrées d’un coup pour vos stats Letterboxd. J’ai commencé par deux courts signés Ryan Coogler, dans la foulée de mon emballement et de celui de Cinématraque pour Sinners, Locks (2009) et Fig (2011). Dans les deux, on reconnaît déjà des thèmes chers au réalisateur : racisme, violences policières, mais aussi le cheveu comme symbole politique (je pense ici à l’extraordinaire travail sur les costumes et coiffures de Black Panther). Rien de très joyeux donc, mais son talent est déjà évident.

Dans un tout autre genre (même si les luttes sont toutes liées), Pussy de Renata Gasiorowska (2016) et 27 de Flóra Anna Buda (2023) sont deux court-métrages d’animation venant d’Europe de l’Est. Outre ceci, leur point commun principal est de tous deux s’ouvrir sur une jeune femme qui se donne du plaisir. Ils prennent ensuite des directions différentes, mais en plus d’être féministes, ils comportent tous deux une dimension onirique, et même plutôt loufoque pour Pussy. À 27 s’ajoute un portrait rapide de cette jeunesse dont les horizons sont bouchés, qui ne peuvent pas quitter la maison familiale par manque de perspectives professionnelles et donc financières.
Ils sont tous disponibles sur la plateforme Kanopy, et certains semblent aussi être disponibles sur Mubi.
Juliette « Antigone » : The Plague Dogs de Martin Rosen
Je m’étais lancée initialement sur un autre coup de cœur mais je me suis laissée emportée et c’est un article (qui sera publié sur Cinématraque incessamment sous peu) qui a plutôt vu le jour.
Heureusement, le mois de mai a été riche en émotions et je suis heureuse de pouvoir évoquer le magnifique The Plague Dogs de Martin Rosen. Plus connu pour son adaptation du célèbre roman Watership Down, ce réalisateur a aussi dans sa filmographie cet autre film adapté aussi d’un roman de Richard Adams, sur des animaux utilisés de façon politique, et dans l’une des plus belles animations de l’histoire. Avec des paysages en aquarelle, des personnages en feutre, cette animation fluide, lorgnant sur le réalisme, porte avec intelligence un film sérieux et assez violent. Il parle de deux chiens qui s’enfuient d’un laboratoire dans lequel on menait des expériences sur eux. Une fois dehors, les animaux veulent s’essayer à la vie sauvage et ils provoquent la panique dans les alentours, notamment car une rumeur se propage : ils porteraient la peste.

Déchirant, le film mène la vie dure aux deux chiens qui affrontent toutes les horreurs d’un monde spéciste. Ils sont traqués, rendus fous par leurs traumatismes, affamés, détestés. Leur comportement n’est pas utilisé comme parabole de ceux des humains comme dans Watership Down. Ils représentent tout simplement ce qu’ils sont : des animaux dans la société humaine. C’est-à-dire des êtres vivants considérés comme inférieurs et dès lors traités comme tels, donc, très violemment.
Le film se pare en outre d’un petit propos anti-militaire qui permet de parler de la violence opérée par l’être humain de manière plus globale. C’est une œuvre sur la peur, sur l’exploitation, et sur la haine des autres, à diverses échelles mais toujours émanant de l’Homme.
Je préfère prévenir que c’est terrassant et encore plus si on est sensible à la cause animale.

