L’aventure rêvée : A la frontière de la nuit

Le nom de Valeska Grisebach est loin d’être le plus connu et le mieux identifié des festivaliers cannois, malgré la réputation dont elle jouit auprès d’une petite partie des cinéphiles présents sur la Croisette cette année. Il faut dire que la réalisatrice allemande est rare : chacun de ses trois longs-métrages a été tourné et sorti en salles à une décennie d’écart. Après Désir(s), sélectionné en 2006 à la Berlinale, la cinéaste avait fait un premier crochet à Cannes en 2017 avec Western dans la catégorie Un certain regard. Il aura fallu attendre cette édition 2026 pour voir débarquer le troisième, Das Geträumte Abenteuer, L’aventure rêvée chez nous, cette fois-ci avec les honneurs d’une sélection en Compétition officielle.

Comme dans Western, Valeska Grisebach pose sa caméra à la frontière sud entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie, dans la petite ville de Svilengrad, entourée de comédiens non professionnels. C’est là que Veska (Yana Radeva, potentielle concurrente de dernière minute au Prix d’interprétation féminine), archéologue, s’installe sur un site de fouilles longtemps inaccessible du temps du communisme. Sur place, elle retrouve une vieille connaissance, Saïd (Syuleyman Alilov Letifo), qui lui demande de l’aide après s’être fait voler sa voiture. Il lui propose alors de prendre part à une petite combine de trafic d’essence de contrebande, qui l’amènera à plonger dans la face sombre de la ville où elle a grandi, notamment en recroisant la route d’Iliya (Stoycho Kostadinov), une ancienne conquête devenu l’un des mafieux les plus influents de la région.

Copyright : Komplizen Films

En apparence, il n’y a pas grand chose de “rêvée” dans l’aventure que poursuit Veska sur les traces de sa jeunesse. Sous la forme d’une longue déambulation à pas feutrés, celle-ci va croiser tour à tour tous les petits clans qui se sont formés au fil des événements qui ont secoué la région, agitant avec eux leurs lots de rancœurs, de rivalités mais aussi d’entraide. Porté par on ne sait quel autre idéal que celui d’une justice qui pourrait apaiser les mauvais souvenirs laissés derrière elle à son départ, Veska erre comme Candide à travers le temps, tissant des liens entre ces communautés isolées dans lesquelles on finit par se perdre à force d’entendre parler d’untel ou untel.

Desservi par une programmation qui ne fait pas grand sens (quelle idée de diffuser un film si aride, de 161 minutes qui plus est, le dernier jour de la compétition?), L’aventure intérieure est un film qui ne fait en plus rien pour qu’on l’aime vraiment. D’un ton extrêmement monocorde, il semble demander la confiance totale du spectateur pour se laisser porter pour la énième fois au domicile d’un habitant du village ou sur la route d’une petite frappe parmi d’autres. Soucieuse d’ancrer son film dans un réalisme quasi documentaire, Valeska Grisebach épure également sa mise en scène de tout effet, posant ainsi une distance supplémentaire.

Copyright : Komplizen Films

Cette exigence requise par la mise en scène n’est malheureusement que trop rarement récompensée à l’écran. L’aventure rêvée souffre ainsi d’une narration tellement monocorde, d’un rythme tellement répétitif, qu’on finit par se détacher des événements qui se passent à l’écran. On cherche alors souvent quelque chose à quoi se raccrocher : un élément de décor, une réplique qui se détache du reste, un visage sur lequel se poser. Trop froid, trop austère, cette Aventure rêvée qui n’a pas grand chose d’une aventure et encore moins d’un rêve s’étire à l’excès sans que l’on puisse véritablement se plonger dedans.

Il y a fort à parier que les choix de programmation du film l’ont desservi et que peut-être L’aventure rêvée pourrait être redécouvert autrement qu’après un marathon de 35 films en 10 jours à cinq heures de sommeil en moyenne. Mais si bien des films cannois ont su par le passé nous étreindre dans une langueur réconfortante en fin de festival, ce n’est pas vraiment le cas de L’aventure rêvée, objet trop hermétique pour véritablement séduire, et qui nous a laissé échoué au fond du siège du Grand Théâtre Lumière.

L’aventure rêvée de Valeska Grisebach avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifo, Stoycho Kostadinov, sortie en salles prévue le 15 juillet

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