Les températures sont douces, les lumières jaunes orange, et il y a de la mélancolie qui instille chaque chose que l’on voit : oui c’est bientôt la fin du festival de Cannes 2026. Ce long périple terminé, les premières récompenses arrivent et c’est ainsi qu’on apprend que La Gradiva de Marine Atlan a gagné le Grand Prix de la Semaine de la Critique. Le bouche à oreille de la croisette ne s’était pas trompé, tout le monde savait qu’il fallait voir ce film et le fait qu’il soit sacré par l’immense Payal Kapadia n’a fait que renforcer son aura. On va donc le voir en urgence en séance de rattrapage. En salle, les lumières s’éteignent, le projecteur s’allume et… les températures sont douces, les lumières jaunes orange, et il y a de la mélancolie qui instille chaque chose que l’on voit …
La Gradiva suit le voyage scolaire d’une classe de terminal à Naples en Italie. On pouvait s’en douter venant d’une cheffe opératrice qui choisit de travailler sur son propre film : tout est magnifique. En quelques images on ressent immédiatement toute l’Italie de deux façons. Il y a déjà le regard historique que l’on appose sur chaque ville de ce pays avec la conscience de traverser les mêmes routes que tous les fantômes habitant encore les ruines qui jalonnent les bords de rue. Ce regard gagne en tristesse car il est celui d’adolescent·es à un moment charnière de leur vie, lorsque l’on souffre le plus. Après le lycée, le monde semble immense et en même temps c’est le microcosme de la classe qui continue de nous faire souffrir ou nous exalter.
On suit plus précisément les pérégrinations de Toni, un jeune garçon gay qui sait que ses ancêtres viennent de Naples, et de son meilleur ami un peu fuck boy, James, au visage fascinant et aux comportements imprévisibles. Le film prend beaucoup de temps à juste montrer des longs moments d’enseignement, de vie en classe. Cela évoque beaucoup de souvenirs. Avec le long commentaire d’une fresque antique, on peut comprendre toute la complexité et la douleur que c’est d’être élève d’une classe de terminale. Cette souffrance est très bien montrée dans le film par l’articulation des relations inter-adolescents, de leurs problèmes personnels et d’une défaillance d’un système scolaire qui épuise les profs. Cela étant dit, il reste de francs moment de bonheur. Ils rient et on rit avec eux, lorsqu’ils chantent Kongolese sous BBL on veut danser, ils sont drôles, talentueux et intelligents.

La Gradiva rend néanmoins cette joie très fragile. Tout est toujours à deux doigts de s’écrouler pour les jeunes mais aussi pour leur professeure passionnée et exténuée, interprétée par une fantastique Antonia Buresi. On ne sait jamais si les personnages sont heureux ou font semblent de l’être. Ils cherchent beaucoup ce qu’ils sont et cela passe parfois par de la cruauté, une tension que le film retranscrit très bien avec le personnage de James. Celui de Toni, lui, représente tous ces jeunes que le système scolaire abandonne. Ce n’est pas que les enseignants veulent lâcher les élèves difficiles, c’est que le système n’est pas fait pour s’occuper de ceux qui ont besoin d’être réparés. Pour les aider, il faudrait avoir le temps et les moyens humains et matériels de comprendre d’où ils viennent, pourquoi ils en sont là.
La quête de comprendre le passé est permanente dans ce film avec ce décor de l’Italie, ses volcans meurtriers et ses peintures violentes. Toni lui-même s’accroche au récit qu’on lui fait de sa famille pour se donner une raison d’exister : il serait le fruit d’une grande histoire d’amour. En miroir, pour les jeunes, le futur n’est pas beaucoup plus facile à entrevoir. J’adore toute la séquence de Parcoursup parce qu’elle expose l’entière cruauté de cette manière de faire. L’avenir des jeunes est désormais une statistique mise sur une liste numérique. Les professeurs ne peuvent rien faire contre cette application et les jeunes ne peuvent plus qu’attendre qu’on décide de leur destin. Leur futur ne leur appartient plus vraiment et parfois il ne peut que ressembler à un mur.
Les vacances d’été de leurs 18 ans représentent ainsi à la fois l’univers qui s’ouvre et la réalisation que, en fonction d’où l’on vient, il n’est pas si grand. L’histoire est cruelle avec les plus faibles, et le présent qui en découle aussi. Voilà simplement un film magnifique et bouleversant sur la jeunesse. Il s’applique à montrer toute sa beauté et son ambiguïté, pour rappeler qu’il faut la sauver, essayer de la comprendre, car on la perd trop facilement.

