Alors que la période des calendriers de l’Avent et des tops de fin d’année bat son plein, Cinématraque retarde encore un peu les festivités mais n’oublie pas quand même le mois de novembre bien dense qui vient de se terminer. Comme chaque mois, retrouvez les coups de cœur ciné (mais pas que!) de la rédaction, qui ont encore été bien occupés.
Julien : Les Tsiganes montent au ciel d’Emil Loteanu
L’avantage des festivals de cinéma, c’est qu’ils permettent souvent de s’aménager un petit créneau pour redécouvrir des classiques ou des raretés dans le meilleur écrin possible : celui d’une salle de cinéma. Pendant les dix jours de l’Arras Film Festival, entre deux projections et interviews, l’heureux élu fut cette année Les Tsiganes montent au ciel du moldave Emil Loteanu, un des plus grands succès de la MosFilm pendant les années 1970. Librement inspiré de nouvelle de Maxim Gorki, le film rencontre l’histoire d’amour maudite entre Loïko Zobar (bête de blase), bel hidalgo voleur de chevaux et Robin des Bois de grand chemin, et Rada, une belle jeune tsigane qui le sauve d’une blessure par balles, elle-même convoitée par le riche comte Antal Szilágyi, qui s’éprend d’elle dans les rues de la ville d’Oujgorod. Mais la force du film de Loteanu se situe nettement moins dans son intrigue mélodramatique, somme toute assez conventionnelle et qui a un peu vieilli (bien qu’il évoque en creux l’oppression du peuple Rom, ici de la part des Austro-Hongrois au XIXe siècle, avec en creux une critique évidente de l’individualisme capitaliste au détriment des communautés traditionnelles), que dans la beauté fulgurante de sa mise en scène.

Tourné au sein d’authentiques communautés Roms au beau milieu des Carpates (mais avec un casting réunissant des acteurs et danseurs venus de toute l’Union soviétique), Les Tsiganes montent au ciel est avant tout un hymne à la musique et à la danse traditionnelle de ces communautés, au son de la partition composée par Eugen Doga, compositeur attitré des films de Loteanu. Éditée et distribuée chez nous par Potemkine, le remaster supervisé par MosFilm dévoile un 70mm d’une élégance folle, appuyant au maximum sur les couleurs bariolées des tenues traditionnelles, faisant du film un ballet hypnotique assez euphorisant. Si l’on passe sur un étalonnage parfois mi-figue mi-raisin et quelques défauts de synchro sonore, Les Tsiganes montent au ciel témoigne d’une maestria formelle propre au cinéma soviétique, sublimée par la beauté des deux interprètes principaux, Grigore Girgoriu et Svetlana Toma. Primé à San Sebastian, Les Tsiganes montent au ciel fut surtout l’un des plus énormes succès du box-office soviétique à sa sortie en 1976 avec pas moins de 65 millions d’entrées en salles (oui, SOIXANTE-CINQ MILLIONS).
Gabin : Zootopie 2 de Jared Bush et Byron Howard

Au risque d’être conspué par une bonne partie de la rédaction… Oui, j’ai aimé Zootopie 2. Et j’avoue qu’entre mes séances pour les festivals Cinémania et image+nation, je n’ai pas eu beaucoup plus de temps pour voir autre chose au cinéma ce mois-ci. Je n’attendais clairement pas grand chose de cette suite, vu le revirement stratégique général des studios Disney. Les récents films originaux tels que Raya et le dernier dragon ou Avalonia l’étrange voyage n’ayant pas fonctionné (en plus d’avoir été sacrifié sur Disney+ en France, caprice sur la chronologie des médias oblige), on en est revenus aux suites.
Des suites, des suites, des suites, que ce soit chez Walt Disney Animation Studios ou chez Pixar (alors que Soul, Luca et Alerte rouge ont eux aussi été bazardés sur Disney+, la contre-performance de Buzz l’Éclair a aussi provoqué une vague de départ dans le studio). La Reine des Neiges 3 et 4 avec le retour de Jennifer Lee à la réalisation, Toy Story 5 l’année prochaine (après Hoppers, rare projet original encore en vie), Les Indestructibles 3 (avec Brad Bird… au scénario uniquement). Vaiana 2 converti de son format série pour Disney+ au cinéma, et ça se voit beaucoup, mais le public n’en a pas tenu rigueur, puisque son box-office a dépassé le milliard de dollars et les résultats du premier volet. Et enfin… Zootopie 2.
Je n’ai qu’un truc à dire : c’est presque si je ne préfère pas ce Zootopie 2 au premier volet. Et oui, à aucun moment je ne m’y attendais. Et WHAT THE PORK ?! Comment Disney a laissé passer le film en l’état dans son scénario ? On parle de réécrire l’histoire d’une nation pour en légitimer une extension qui n’a pas lieu d’être et de tenir à l’écart les habitants qui en sont à son origine (ou pire encore). Ça ne vous dit rien ? Venant d’une même maison mère qui a supprimé un personnage trans d’une série Pixar, ou laissé courir toutes les polémiques à l’encontre du Blanche-Neige live-action, de l’acharnement contre Rachel Zegler car comédienne d’origine latine et pro-Palestine, malgré la présence de Gal Gadot au casting, ouvertement pro-IDF… Le film était une grosse daube, ok. Mais c’était aussi un pur shitshow depuis le départ.
Quoiqu’il en soit, le projet de série anthologique Zootopie+ était déjà plutôt sympa pour creuser un peu plus le lore de la franchise (mention spéciale aux épisodes du date entre les deux paresseux et celui façon origin story du « parrain souris »). Zootopie 2 passe aussi la deuxième concernant la relation entre ses deux héros Nick et Judy, malgré un aspect redite du précédent opus. L’humour marche plutôt bien, l’animation est toujours splendide… et la musique de Michael Giacchino aussi. Donc à choisir entre Vaiana 2 et Zootopie 2, je préfère encore Zootopie 2.
Captain Jim : non pas un, mais DEUX ciné-concerts
Il n’est pas un secret pour le lectorat assidu de nos articles coups de cœur mensuels (que j’imagine très important bien sûr !) que je nourris une passion immodérée pour la composition de musique de films, et plus particulièrement pour les pièces les plus orchestrales. Je suis de cette engeance abjecte qui a l’habitude même d’écouter des disques sans avoir vu les films, et en n’ayant même parfois aucune intention de les découvrir un jour… Mais il faut dire que vous n’imaginez pas le nombre de compositions magnifiques accompagnant de sombres navets. La carrière de l’immense Jerry Goldsmith par exemple est constellée de ce genre d’aberrations.
Heureusement pour moi, parfois la musique n’est qu’une des qualités nombreuses au sein de chefs d’œuvres filmiques, et la nouvelle mode des ciné-concerts est une bonne manière de s’en rendre compte. Ces spectacles permettent de combiner le visionnage d’un film populaire à la performance live d’un orchestre, ce qui offre alors la possibilité de redécouvrir la musique d’une autre manière. Et comme vous l’avez deviné, je suis un client régulier de ce genre de performances artistiques.

Le Palais des Congrès à Paris s’est d’ailleurs spécialisé dans ce genre d’événements culturels un peu geek, puisqu’ils accueillent régulièrement des ciné-concerts autour de La La Land, One Piece, Final Fantasy… J’y étais déjà en septembre dernier pour voir les compositions de Kohta Yamamoto et Hiroyuki Sawano pour l’Attaque des Titans, et j’y suis retourné en novembre pour le premier ciné-concert consacré à How To Train Your Dragon et à la musique exceptionnelle de John Powell.
Le compositeur a beaucoup de grandes BOs à son actif, mais aucune n’arrive à la cheville de ce qu’il a créé pour la trilogie de Dean Deblois. La redécouvrir en live permet de mieux réaliser sa complexité et virtuosité, avec un orchestre qui clairement beaucoup de plaisir à la jouer, les violonistes ne pouvant s’empêcher de dodeliner de la tête lors des moments les plus envolés. Surtout, cela nous permet de mieux identifier les thèmes mélodiques qui soutiennent le récit, et met donc en lumière l’intelligence de l’écriture de John Powell. Il ne s’agit pas simplement de composer de jolies mélodies, il faut que cela ait du sens. Avec How To Train Your Dragon, on a le droit aux deux. Rendez-vous l’an prochain pour le concert du film suivant.

Il fut un temps où la musique de film était très dépréciée comparée à la composition orchestrale classique. Une preuve que cette époque est révolue est le nombre conséquent de concerts et ciné-concerts dédiés à la musique pour image qui ont lieu au temple des mélomanes en France, la Philarmonie de Paris. C’est aussi au mois de novembre que je m’y suis rendu avec ma chère Demoiselles d’Horreur (c’est son sac à main sur la photo) pour y voir un ciné-concert d’un de nos films préférés à tous les deux : le Dracula de Francis Ford Coppola.
Je ne m’étendrai pas alors sur le plaisir qu’il y a à voir des musiciens et chanteuses de renommée internationale interpréter la plus belle et célèbre partition du polonais Wojciech Kilar dans la belle salle à l’acoustique imprenable de la Philarmonie. Disons simplement que ce fut une certaine expérience de la transcendance, qui ne fut gâché que par la découverte lors du générique de fin dédié au concert, que la synchronisation musique/image pour l’événement a été orchestrée par… Don Davis. Comment se fait-il que le génial compositeur de The Matrix se retrouve à faire ce genre de tâches ingrates alors qu’il devrait encore régaler nos oreilles de ses pièces musicales ? Monde injuste.
Pauline: Ball of Fire, d’Howard Hawks sur Plex Canada
Je ne sais pas vous, mais moi la période des fêtes/l’hiver me donnent souvent envie de regarder de vieux films – pas de l’époque Maman j’ai raté l’avion, mais plutôt de l’époque des films en noir et blanc quand filmer en couleur n’était pas encore possible. C’est ainsi qu’en fouillant dans ma watchlist je suis retombée sur ce film de 1941, avec Gary Cooper et l’irrésistible (je pèse mes mots) Barbara Stanwyck. Celle-ci joue une chanteuse de cabaret amoureuse d’un gangster, et qui, pour se cacher de la police qui veut la faire témoigner contre ledit gangster, en vient à se cacher dans un manoir où une demi-douzaine d’académiciens (dont Gary Cooper) travaillent à l’élaboration d’une nouvelle encyclopédie. Vous vous en doutez, tout part d’un malentendu, et tout sera résolu parce qu’il ne peut en être autrement dans ce genre de films.

Ce qui en fait son attrait au-delà du confort de la fin heureuse attendue, ce sont les répliques géniales qui fusent à la seconde (typique d’une screwball comedy comme ici) et la chimie indéniable entre ce bougon qui passe son temps dans les livres jusqu’à en oublier de profiter de la vie, et cette artiste pleine de gouaille et d’effronterie qui n’a pas peur de s’imposer. Et comme le personnage de Gary Cooper est chargé de rédiger la partie de l’encyclopédie qui portera sur les nouveaux mots et l’argot, il y a toute une dimension linguistique, un monde entier de jeux de mots et de registres de langage qui s’ajoutent à certains dialogues, qui rend le tout encore plus jouissif. Je n’en attendais pas moins d’Howard Hawks qui nous a gratifiés de quelques classiques du cinéma (Les Hommes préfèrent les blondes, His Girl Friday…) mais son alliance avec le non moins talentueux Billy Wilder (The Apartment/La Garçonnière, Sunset Boulevard, Certains l’aiment chaud…) au scénario rend Ball of Fire béni des dieux. Un délice.
Juliette « Antigone » : Regain de Marcel Pagnol
Dans Regain de Marcel Pagnol, il y a la construction d’un paradis. Contre l’autorité, contre le progrès, le film s’édifie autour de l’entre-aide, de l’échange, du donnant-donnant. Il y a une forte dichotomie qui se développe tout du long entre un village presque abandonné duquel on veut faire partir les derniers irréductibles ; et la ville où la police et l’argent font la loi. Pour nuancer cette dualité, Marcel Pagnol évoque aussi un mode de vie nomade où on ne possède pas grand chose à part sa force et ses mains.

Dans cet esprit de dualité, chaque personnage est une figure. On trouve le vagabond, le bon, la femme presque sainte. Pagnol joue magnifiquement avec ces archétypes. La sainte par exemple est une femme qui a connu plusieurs hommes, qui a eu plusieurs vies. Il ne tombe pas dans l’idéal d’une vierge immaculée. Au contraire, elle a du bagou, de l’indépendance et pourtant elle représente une douceur, un amour, un chemin vers le bien. Le vagabond est un idiot mais son mode de vie marginal est voué à être détruit par le capitalisme puisque chacun possèdera bientôt tout, tout le temps, bien chez lui. Le bon est original aussi. Il est rustre, peut inquiéter au début… Pourtant, on se rend vite compte qu’élevé hors du système, il ne connaît que le don pour communiquer et pour vivre.
Il serait facile de voir quelque chose de réactionnaire dans ce portrait d’une autonomie dans la campagne, mais, à mes yeux, c’est au contraire une forme d’utopie collective qui se modèle ici autour de l’échange et jamais autour du profit. Il y a besoin du nécessaire et rien de plus. L’un des dialogues les plus savoureux est lorsqu’un personnage veut payer le pain qu’il a emprunté à son voisin et que celui-ci s’énerve et se sent insulté car il veut simplement offrir. Il faudrait être fou pour refuser du pain à quelqu’un qui a faim.
C’est aussi un film extrêmement romantique, avec l’un des plus beaux couples de l’histoire du cinéma façonné par la gentillesse, l’amour et sans aucun jugement. Le couple est si bon qu’il en inspire le monde autour et surtout le vagabond qui se rend compte que sa malice l’empêche de nouer des liens. La scène où il se rend compte de sa bêtise est d’une grande tendresse, lorsqu’il quitte le nid douillet du couple principal et complimente celle qu’il a toujours maltraité. Il faut voir Regain, pour ses dialogues, pour ses idées, pour sa pure beauté.

