Avalonia : l’étrange oublié de Noël

Annoncé en juin dernier comme « a new motion picture event » dans sa toute première bande-annonce américaine, le nouveau film d’animation des studios Disney a très vite fait l’actualité en France pour une raison toute autre. Avalonia, l’étrange voyage (ou Strange World en version originale) allait en effet marquer notre « exception culturelle » : la France est le seul pays dans lequel le film n’est pas sorti au cinéma. En protestation contre la chronologie des médias, la Walt Disney Company France a mis le hola afin de rétablir les négociations avec le CNC.

Malgré la grogne des exploitants, le studio n’a pas flanché et en a même rajouté une couche en menaçant de ne pas sortir non plus Black Panther : Wakanda Forever dans les salles. Résultat : ce dernier est sorti en salles et est actuellement le cinquième film le plus vu de l’année, avec trois millions d’entrées, tandis qu’Avalonia sort en catimini sur Disney+ ce vendredi 23 décembre, pile un mois après sa sortie américaine… et son flop intersidéral. Tema la taille du rat : on estime à plus de 100 millions de dollars les pertes du studio sur ce film. Une fois ses premières images présentées au Festival d’Annecy (où la non-sortie en France a été soigneusement évitée par les personnes présentes, y compris Jennifer Lee, la présidente de Walt Disney Animation Studios, pour éviter toute polémique), Avalonia est totalement tombé dans l’oubli. Comme si personne n’y croyait. Ou comme si on avait perdu le goût de l’aventure.

C’est pourtant tout le sujet du film, qui suit Searcher, fils de l’explorateur Jaeger Clade, sa femme Meridian et son fils Ethan. Alors que le père a disparu lors d’une expédition, son fils en a ramené une plante miraculeuse : le Pando, qui a changé le monde et contribué à toutes ses révolutions sociales et industrielles. L’un a voulu explorer, l’autre a préféré rester… jusqu’au jour où un nouveau voyage s’impose pour sauver le Pando, dont les plants deviennent malades. Alors que le reste de sa famille se joint malgré lui à une aventure qu’il n’a pas désiré, Searcher va se rendre compte que son monde est bien plus grand qu’il ne le pensait… et que les enjeux de cette expédition sont eux aussi beaucoup plus importants.

Searcher était habitué à ses vastes plaines de Pando, ses massifs montagneux et sa vie citadine. Pour sauver l’indispensable ressource de son monde, il va pourtant devoir en découvrir des parties dont il ne soupçonnait jamais l’existence. Avec sa faune et sa flore inconnues, l’étrange monde d’Avalonia va bouleverser les certitudes de chacun de nos personnages et leur redonner le goût de l’aventure old-school. Avec son logo, son introduction façon 2D et la musique plutôt inspirée de Henry Jackman qui ravivent un esprit pulp disparu, le film de Don Hall se veut aussi être un hommage au film d’aventures à plus grande échelle, comme on a déjà pu le trouver chez Disney par le passé avec Atlantide ou La Planète au Trésor (toujours autant sous-estimé ce dernier film – et pas parce que Jim Hawkins était mon premier crush au cinéma OUI J’AVAIS SEPT ANS ET ALORS ?!).

Pour ne pas vous gâcher la découverte du monde d’Avalonia, on préférera simplement vous dire que derrière cette expédition se cache un enjeu que nous ne connaissons que trop bien – et qu’il nous faudra aussi considérer à l’échelle humaine à très court terme. Que se passe-t-il si nos énergies fossiles viennent à manquer ? Faut-il creuser encore plus profondément ou ailleurs, au risque de mettre encore plus à mal notre monde pour conserver un confort futile ? Ou faut-il trouver des alternatives ? La première certitude à faire tomber, c’est d’abord celle-ci. Depuis quelques films (La Reine des Neiges II, Raya et le dernier dragon ou même Encanto, dans un sens), les studios d’animation Disney bouleversent les cardans habituels de leurs productions et cherchent à rassembler leurs personnages, à leur faire oublier leurs différends pour qu’ils s’unissent et fassent front ensemble. Avalonia ajoute ici un sous-texte écologique plutôt bien senti.

Ce n’est pas non plus un hasard si la famille Clade se trouve représentée sur trois générations dans le film : il faut apprendre des erreurs des générations passées pour mieux avancer. À travers les personnages de Clade, Searcher et Ethan, on peut aussi observer l’évolution de la masculinité et de la parentalité. Si Clade, l’explorateur aguerri, est un peu bourru et aime avancer en cramant tout sur son passage, il n’incarne pas pour autant un paternalisme aussi prononcé qu’un certain Jake Sully dans Avatar. Searcher n’a pas voulu suivre les pas de son père, mais passe son temps à se demander s’il est lui-même un bon parent, couvant un peu trop son fils Ethan. Hé, Ethan, c’est (enfin) le premier personnage principal LGBT d’un film d’animation Disney. Du coup, voir le film renvoyé au placard, c’est quand même très contreproductif les gars. Ethan, c’est mon nouveau Jim Hawkins. Ces trois générations représentent tout autant l’évolution d’un public qui vient pourtant chercher la même chose : l’aventure. Et dans Avalonia, la plus belle aventure, c’est finalement celle qui mène à mieux se connaître soi-même et les autres.

On pourrait aller plus loin et comparer l’histoire d’Avalonia à la situation actuelle des studios Disney, dont l’ancien dirigeant Bob Iger a été rappelé à la barre, poussant Bob Chapek vers la sortie. L’ère Bob Chapek, c’est la perte du goût pour l’aventure au bénéfice du confort : celui que Bob Iger lui-même accusait de « tuer l’esprit de Disney » est aussi celui à qui l’on doit bon nombre de sorties de films reléguées sur Disney+, à commencer par Black Widow, jusqu’aux nombreux Pixar parachutés sur la plateforme. Au lieu d’encourager la nouvelle création et de sortir Alerte rouge de Domee Shi en salles, on aura préféré sortir Buzz l’éclair. Ce qui est déjà connu, ça réconforte… mais ça ne suffit pas, comme en témoigne le résultat très mitigé du film, qui va lui-même à l’encontre des règles que s’étaient pourtant fixé le studio Pixar en 2016 : plus de suites, que des idées originales. Où en est-on aujourd’hui ? On a un spin-off de Toy Story et une suite à Vice-Versa en projet, alors que Soul, Luca et Alerte rouge ont tous les trois connu une sortie en streaming, provoquant la colère des employés du studio.

Chapek, c’est aussi celui qui considère que l’animation n’a pas forcément à s’adresser aux adultes et encore moins chez Disney. C’est plutôt dommage quand un film comme Avalonia représente de lui-même toutes les générations parmi ses personnages, non ? Espérons que Disney retrouve aussi le goût du risque et ait envie de le promouvoir plutôt que de rester dans la facilité avec ses remakes, spin-offs et déclinaisons au format court estampillées Disney+ de franchises déjà existantes (coucou Baymax et Zootopie+) aussitôt sorties et aussitôt oubliées.

Avalonia, l’étrange voyage, un film de Don Hall, avec les voix originales de Jake Gyllenhaal, Dennis Quaid, Jaboukie Young-White, Gabrielle Union et Lucy Liu et les voix françaises de Bruno Choël, Gérard Darier, Gaël Kamilindi, Corinne Wellong et Yumi Fujimori. Sortie le 23 décembre 2022 sur Disney+.

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