Festival image+nation : le récap longs métrages (1ère partie)

Après vous avoir bombardés d’articles sur les programmes de courts métrages proposés au festival image+nation à Montréal, on va passer aux longs avec un récap de ceux qu’on a aimé pendant cette édition ! Là aussi, la programmation proposait un véritable panorama des récits queer à travers le monde, entre documentaires, fictions contemporaines ou romances inspirées de faits historiques plus ou moins récents. Toujours dans l’idée de rappeler que les droits de la communauté LGBTQIA+ n’ont rien d’acquis, et plus que jamais aujourd’hui.

Dans ce récap en deux parties, on parlera d’abord de récits queer intercommunautaires et intergénérationnels, d’un groupe de punk trans et queer malaisien, d’amour adolescentes dissimulées et… d’une fascination un peu trop maladive pour ses ex. Attachez vos ceintures, folks.

PS : Pillion de Harry Lighton et On sera heureux de Léa Pool étaient également proposés dans la programmation du festival. Pour découvrir ce qu’on en a pensé, cliquez sur les titres des films pour lire nos articles parus à l’occasion du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal !

Blood Lines, de Gail Maurice

Métisse et lesbienne, Beatrice a une vie paisible dans son village natale… jusqu’au retour de sa mère, une ancienne alcoolique qui l’a abandonnée pendant son enfance. Mais une autre arrivée bouleverse son quotidien : celle de Chani, une jeune femme venue en apprendre plus sur sa famille biologique.

Malgré quelques maladresses dans son écriture, Blood Lines séduit surtout par la tendresse de son duo principal (Dana Solomon et Derica Lafrance) et par son énergie profondément sororale. Un « granny gang » (des petites mamies proches de la mère de l’héroïne) y vole presque la vedette, contribuant à cette atmosphère chaleureuse et un peu décalée qui traverse tout le film. Gail Maurice signe aussi un geste de transmission : elle met en lumière la culture métisse, son humour, ses traditions, et surtout le michif, une langue aujourd’hui parlée par à peine plus d’un millier de personnes. À travers sa merveilleuse photographie et ses décors naturels, le film devient alors un espace où une identité trop souvent invisibilisée trouve enfin de la place.

Mais Blood Lines ne se limite pas à son charme : il rappelle, parfois frontalement, les conséquences des politiques coloniales qui ont arraché des générations d’enfants à leur communauté. Entre moments d’amour et révélations plus mélodramatiques, Gail Maurice montre comment l’absurde d’aujourd’hui n’est jamais que l’héritage d’horreurs bien réelles. Une œuvre qui peut sembler inégale, certes, mais précieuse pour ce qu’elle raconte, et pour qui elle le fait.

Sandbag Dam, de Čejen Černić

Deux amis d’enfance se retrouvent dans un village croate après la mort du père de l’un d’eux. Le silence entre Marko et Slaven laisse vite deviner que leur séparation n’a rien eu de simple. Et le retour de Slaven vient fissurer le quotidien bien rangé de Marko : une petite amie, une famille soudée, une armée de lapins… et un univers de masculinité virile où l’on s’affronte à coups de compétitions de bras de fer. Bref, c’est très patriarcal, tout ça.

Sandbag Dam met du temps à installer les choses, même si l’on comprend assez vite la nature du lien entre les deux hommes. Mais ce rythme lent sert un propos clair : montrer la difficulté d’être une personne queer en Croatie, un pays encore profondément catholique, où le mariage pour tous n’est pas reconnu et où l’homophobie reste très présente. Une étude de 2023 révélait par ailleurs que 25 % des personnes LGBTQIA+ interrogées y avaient subi une agression physique.

L’alchimie entre Lav Novosel (récompensé du prix d’interprétation par le jury du festival !) et Andrija Žunac fonctionne, mais leurs personnages ne s’accordent que des instants volés, toujours cachés. Ils savent que la violence, physique ou verbale (et très explicite dans le film) peut surgir à tout moment. Le seul espace de liberté semble se trouver ailleurs : un autre espace géographique, ou dans cet imaginaire où Marko et Slaven peuvent enfin être ensemble.

In Ashes, de Ludvig Christian Næsted Poulsen

Après la Croatie, cap sur le Danemark avec In Ashes. Christian, étudiant de 22 ans, ne se remet toujours pas de son premier chagrin d’amour : cinq ans de relation avec Aske, qui l’a quitté du jour au lendemain… sans vraiment lui dire pourquoi. Entre les coups d’un soir, la fumette, les amis et la famille qu’il néglige de plus en plus, Christian se perd et devient progressivement inquiétant.

Le premier plan suffit à comprendre ce qui se joue : Christian de dos, nu, face à sa fenêtre, à observer le monde en silence. Toute sa quête est là. Il voudrait passer à autre chose, oublier son ex, mais tout semble le ramener à lui. La mise en scène de Ludvig Christian Næsted Poulsen retranscrit avec justesse ce sentiment de solitude : la caméra reste presque toujours fixée sur le visage de Rex Leonard, reléguant les autres personnages en périphérie. Ses moments avec ses amis n’ont rien de palpable, ses coups d’un soir sont aussi fugaces qu’anonymes. Sa famille vit souvent hors champ, ou au contraire surgit dans le cadre alors qu’on ne s’y attend pas. Et les souvenirs d’Aske filmés au téléphone enferment Christian dans un passé qu’il n’arrive pas à laisser derrière lui. Et pour une fois, on a vraiment envie de croire au temps qui passe sur les visages de Rex Leonard et Lior David Cohen (qui joue Aske).

Ça ne devrait être qu’un simple chagrin d’amour, mais In Ashes va plus loin, accompagnant son personnage jusqu’à une zone plus toxique encore : coucher avec un mec uniquement parce qu’il figure dans la liste d’amis d’Aske, tenter de reprendre contact avec un faux compte… et pire. Le film illustre aussi très bien la manière dont les applis de rencontre et l’hyperconnexion exacerbent les sentiments, nourrissent l’obsession et intensifient la douleur. Un portrait dur, peut-être, mais terriblement réaliste.

Departures, de Neil Ely et Lloyd Eyre-Morgan

Departures nous fait rester dans le thème du chagrin d’amour. Le film retrace deux ans d’une histoire passée entre Benji, trentenaire un peu rond (genre moi), toujours attiré malgré lui par les relations toxiques, et Jake, montagne de muscles qui coche absolument toutes les cases du straight gymbro. Tous deux vivent à Manchester mais se retrouvent une fois par mois à Amsterdam, loin des regards, pour le cul (beaucoup, beaucoup de cul) et un peu de tendresse, quand même.

Oscillant entre comédie romantique parfaitement calibrée et humour un peu plus trash, le film de Neil Ely et Lloyd Eyre-Morgan (qui incarne aussi Benji) fonctionne grâce à son authenticité. La relation entre les deux hommes est touchante, même lorsqu’elle passe par les gimmicks bien connus des romances gays : le mec hétéro discret au placard, une opacité totale autour de sa vie perso, le « ce n’est pas de l’amour »… Ce qui fait tenir tout ça, c’est la complicité du duo et la manière dont David Tag laisse entrevoir les fissures qui se cachent sous son apparente invulnérabilité.

Comme dans In Ashes, on navigue entre passé et présent à travers un personnage obsédé par son ex mais qui tente, tant bien que mal, de tourner la page. Le film propose d’ailleurs un regard assez frontal sur les plans cul et les identités qu’on s’y crée : le mec dominant qui perd sa superbe dès que les choses deviennent concrètes, ou celui qui, au contraire, l’est un peu trop et bascule dans quelque chose de dangereux. Stay safe, folks!

Queer As Punk, de Yihwen Chen

Un documentaire sur un groupe punk, queer et trans en Malaisie ? Il ne m’en fallait pas plus pour aller voir Queer as Punk, l’un de mes coups de cœur absolus de cette édition d’image+nation. Et pour devenir instantanément fan de Shh… Diam!, le groupe en question dont le nom signifie littéralement « ta gueule ! » (raison de plus pour les adorer) et mené par Farris Saad, un artiste trans au charisme implacable.

Pendant six ans, Yihwen Chen a suivi ce groupe : répétitions, concerts, création de nouveaux morceaux… mais aussi et surtout leurs actions militantes pour la communauté LGBTQIA+ dans un pays où l’homophobie d’État et l’extrémisme religieux menacent leur existence quotidienne. Le film ne détourne jamais le regard de cette violence, mais choisit de la traverser avec une énergie punk, beaucoup d’humour et beaucoup de solidarité.

Au fil de l’évolution de Shh… Diam!, on traverse aussi les trajectoires individuelles des membres du groupe : Farris et l’attente de sa torsoplastie, le mariage (pourtant non reconnu officiellement) d’une des membres du groupe avec sa compagne, les galères et les petites victoires du quotidien. Mais en parallèle, c’est toute un pays qui bouge : l’espoir d’un changement politique après la chute du parti historique, l’arrêt brutal de la nation pendant le Covid, et une jeunesse de plus en plus bruyante, déterminée à faire valoir ses droits. Tout ça sur fond de chansons géniales, dont Lonely Lesbian. Bref : un documentaire vibrant et impossible à regarder sans tomber amoureux de ce groupe !

On se retrouve bientôt pour la deuxième et dernière partie de notre récap longs métrages !

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