Festival Cinémania : le récap (première partie)

Entre la première neige et une grève des transports publics montréalais (soutiens, camarades! Ndlr), le mauvais sort semblait vouloir s’abattre sur sur la 31e édition du festival Cinémania… Et pourtant, le public était bel et bien présent dans les salles, en nombre et dès les premiers jours.

Mais c’est quoi déjà, Cinémania, s’exclame notre lectorat majoritaire depuis l’hexagone? C’est la sélection annuelle à Montréal du meilleur du cinéma francophone avec plusieurs compétitions côté longs (visages de la francophonie, films du Québec, documentaires) et courts métrages québécois et internationaux. Ce sont des films très attendus présentés hors compétition en première américaine, le pays du Maroc à l’honneur et beaucoup d’invités. Mais aussi une bande-annonce à la musique composée spécialement par Cristobal Tapia de Veer, également membre du jury… en compagnie de Charlotte Le Bon, pour boucler la méta-boucle The White Lotus (mais sans Mike White, les vrais savent pourquoi).

Voici les films qu’on a retenus lors de notre passage au festival.

On sera heureux de Léa Pool

© Les Films Opale

Projeté en ouverture de cette 31e édition, juste avant sa sortie dans les salles québécoises, On sera heureux marque le retour de la réalisatrice Léa Pool, qui signe ici plus de vingt longs métrages après plus de quarante ans de carrière. Le Québec et ses visages ont toujours été au cœur de son œuvre. Accompagnée cette fois du dramaturge Michel Marc Bouchard, à qui l’on doit notamment les pièces ayant inspiré Xavier Dolan (Tom à la ferme et La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé), elle s’attaque à la question des réfugiés politiques ayant fui leur pays en raison de leur orientation sexuelle.

On y suit Saad (Mehdi Meskar, révélé dans la websérie queer Les Engagés), un jeune Marocain exilé au Québec, prêt à tout pour sauver l’homme qu’il aime : Reza (Aron Archer), un réfugié iranien menacé de déportation et promis à une mort certaine s’il retourne dans son pays. Au point que Saad envisage de séduire Laurent (Alexandre Landry), collaborateur proche de la ministre de l’immigration. Entre stratégie et sentiments, le plan de Saad devient de plus en plus périlleux…

On aurait pu s’attendre à ce que On sera heureux sombre dans le mélodrame. Pourtant, il n’en est rien : le jeu des acteurs et la douceur qui émane de leurs personnages rendent palpable l’amour que Saad porte à Reza, tout en installant le doute quant aux véritables émotions qui naissent entre Saad et Laurent. La structure du récit, alternant entre le plan de Saad et des flashbacks retraçant le chemin parcouru par le couple pour rejoindre le Québec, maintient le spectateur dans un état de tension constante. L’ampleur des épreuves traversées se voit totalement effacée face à un système administratif qui peut, lui aussi, se révéler d’une violence inouïe.

La petite dernière de Hafsia Herzi

©️ 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films

Si nous avons déjà publié un article sur La petite dernière de Hafsia Herzi à l’occasion du Festival de Cannes, il est impossible de ne pas lui consacrer à nouveau quelques mots. Ne serait-ce que pour la présence de son actrice principale Nadia Melliti, qui a donné lieu à une émouvante séance de questions-réponses, et où la parole a pu se libérer autant que celle de Fatima dans le film. Pauline, notre autre rédactrice montréalaise, vous en parlerait bien mieux que moi !

Comme le soulignait Mehdi dans son article, La petite dernière est à la fois un magnifique récit de passage à l’âge adulte et une exploration délicate de l’éveil amoureux lesbien. On y suit les doutes et les remises en question de son héroïne, exactement comme dans le livre, où chaque court chapitre dessine une nouvelle facette de sa narratrice-autrice. « Je suis Fatima Daas », assène-t-elle toujours comme première phrase. Tandis qu’à l’écran, Nadia Melliti insuffle une présence bouleversante à ces errances, donnant corps à ce cheminement intime. Au-delà de la simple exploration de ses désirs, c’est la bataille que mène le personnage de Fatima pour concilier sa foi et celle qu’elle est qui est la plus impressionnante.

Et malgré la dureté de certaines scènes, comme l’homophobie intériorisée de Fatima ou sa rencontre avec l’imam, Hafsia Herzi décide plutôt d’emmener son personnage principal vers l’espoir et l’acceptation. On ne le dira jamais assez : bravo les lesbiennes !

Vie privée de Rebecca Zlotowski

© George Lechaptois

On anticipe l’arrivée de l’interview de Rebecca Zlotowski par Julien made in Arras avec quelques mots concernant Vie privée live from Montréal. Que voulez-vous, Cinématraque est all around the world.

Après Les enfants des autres (le film préféré de notre autre rédacteur JB en 2022, Virginie Efira oblige), on reste à Paris au côté de Jodie Foster dans le rôle de Lilian Steiner, une psychiatre franco-américaine. Inquiète de l’absence répétée de l’une de ses patientes (re-Virginie Efira), elle découvre avec effarement son décès et décide de mener sa propre enquête, persuadée qu’il s’agit d’un meurtre. Elle embarque son ex-mari Gabriel (Daniel Auteuil) dans la course, car quoi de mieux qu’un ophtalmo pour voir ce qu’elle n’a pas pu voir elle-même ? Non, en vrai, ça fait d’eux le duo d’enquêteurs le plus kamoulox de l’univers, et on ne s’attendait peut-être pas à autant d’alchimie entre les deux comédiens.

Avec Vie privée, Rebecca Zlotowski prend un malin plaisir à mélanger les genres, entre comédie dramatique et investigation (ou plutôt tentative de, hein). Mais aussi à brouiller les pistes : le point central du film n’est pas tant la patiente disparue, mais plutôt Lilian elle-même, qui se dévoue corps et âme à cette enquête. En résulte une psychiatre qui supprime ses propres émotions alors qu’elle aurait peut-être bien besoin d’une thérapie, et une méta-analyse plutôt cocasse qui met en concurrence la « vraie » psychanalyse avec d’autres types de thérapie comme l’hypnose. À contre-emploi autant dans le registre comique que pour son premier grand rôle en langue française, Jodie Foster offre une nouvelle facette étonnante. Bref, donnez-moi une nouvelle saison d’En aparté avec elle, merci.

T’as pas changé de Jérôme Commandeur

® StudioCanal, Chapter 2 et Eskwad

2025 est visiblement une année placée sous le signe de la nostalgie pour Jérôme Commandeur ! Après sa série Le Monde magique diffusée sur Canal+, l’humoriste/acteur/réalisateur/scénariste/roaster officiel des débats de Cinémania poursuit son exploration du passé avec son nouveau long métrage, T’as pas changé. Couronné du Prix de la meilleure comédie au festival, le film profite en parallèle d’un très joli démarrage dans les salles françaises.

Hervé, Maxime, Anne et Jordy, quatre anciens amis de lycée, se retrouvent dans des circonstances tragiques et se retrouvent confrontés à ce qu’ils avaient laissé derrière eux. T’as pas changé, c’est cette petite phrase qu’on lance pour se rassurer, pour conjurer le temps qui file. Une phrase qui résume aussi parfaitement le tiraillement de ces quatre personnages : est-ce qu’on était vraiment mieux avant, portés par l’insouciance de la jeunesse ?

Malgré quelques longueurs, le scénario tenant absolument à offrir une résolution à chacun, T’as pas changé fonctionne grâce à l’énergie communicative de son casting. Si le trio Commandeur-Lafitte-Damiens est un habitué du genre, Vanessa Paradis surprend totalement : la voir, égérie Chanel, coincer sa tête dans une chatière ? Pas vraiment ce qu’on attendait non plus (ce n’est pas moi qui le dis, mais Commandeur lui-même !). Et maintenant je ne pense qu’à un truc : voir les chansons de Babyloup, l’alter ego scénique de Laurent Lafitte, devenir l’hymne officiel de la Star School. Si Le Monde magique et T’as pas changé partagent ce même goût pour la nostalgie, après tout… pourquoi pas un crossover ?

Nino de Pauline Loquès 

© Blue Monday Productions - France 2 Cinéma

Nino a mal à la gorge et se sent simplement fatigué. Pour lui, une petite cure de Strepsils et ce serait réglé. Problème : c’est un cancer. On lui annonce ça comme ça, sans détour, un vendredi. Et dès le lundi, c’est la chimio. Trois jours, donc, pour encaisser. Trois jours à errer dans Paris, à retrouver les siens, à essayer de vivre malgré tout. Pour son premier long métrage, Pauline Loquès s’impose déjà comme une réalisatrice à suivre tant son regard sonne juste. Nino est un personnage qu’elle a écrit en hommage à un ami emporté par la maladie, un récit qu’elle avait besoin de se réapproprier et un être qu’elle voulait, d’une certaine manière, sauver.

Reprendre possession de soi, voilà la trajectoire de Nino alors que ses repères s’effondrent un à un. Au début du film, il se perd dans les couloirs de l’hôpital, hagard, avant de presque disparaître dans les rues de Paris, filmées comme une fourmilière à ciel ouvert. L’acteur canadien Théodore Pellerin, dont je parlais déjà parmi nos coups de cœur de septembre avec Lurker, trouve ici un autre grand premier rôle : un jeune homme désemparé, la gorge nouée devant ses proches, ne sachant ni quoi dire ni quoi faire. Mais aussi un jeune homme qui apprend, chaque rencontre devenant une étape, une manière de s’accrocher, un premier mouvement vers la lutte à venir.

Et le film brille d’autant plus grâce aux acteurs qui gravitent autour de lui, véritables éclats d’espoir dans sa nuit. Jeanne Balibar, Camille Rutherford, William Lebghil, Salomé Dewaels et Mathieu Amalric composent une galerie de présences précieuses, venues tirer Nino de sa torpeur, qu’ils le connaissent intimement ou qu’ils ne croisent sa route qu’un instant. Ensemble, ils forment presque un premier traitement avant même que la chimio ne commence : des paroles, des gestes, des regards qui ne guérissent pas, mais qui préparent. Un premier shot de chaleur, de solidarité et d’attention, sans lequel Nino ne pourrait peut-être pas affronter ce qui l’attend.

Rendez-vous dans la deuxième partie de notre récap de Cinémania pour évoquer L’intérêt d’Adam,  Météors et La danse des renards !

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