Les coups de cœur de la rédac : Juillet 2025

L’été bat son plein, et certains en profitent pour arrêter de penser au cinéma un petit peu. Pas nous… Il faut bien ça pour réussir à ne pas hurler en permanence en suivant l’actualité nationale et internationale. Voici nos coups de coeur pour le mois de juillet de cette année 2025 :

Juliette « Antigone » : La mer au loin de Saïd Hamich

Chaque année nous sommes mis·es face à un même constat : trop de films sortent et si on a un 35h (ou +) et des ami·es et des projets et de la paresse, on n’arrive pas à tous les voir. Fort heureusement ce qui est loupé en salles (même si, si possible je propose encore de privilégier la salle) peut être rattrapé ailleurs. C’est ainsi que j’ai réussi à voir La mer au loin, sorti en mai et finalement trop peu vu et donc trop peu resté. C’est grâce à la beauté (rare) des réseaux sociaux que j’ai repéré ce titre quand une personne a sobrement posté sur Bluesky que c’était l’un des plus beaux films sur l’exil qu’elle ait vu.

La mer au loin suit en effet le personnage de Nour, un émigré algérien dans les années 90, sur plusieurs années. Le choix de fresque sans grande pompe permet au réalisateur de travailler la notion de l’exil en profondeur comme un sentiment sur le temps très long qui implique une multitude de choses. Découpé en chapitre, c’est d’ailleurs l’un des derniers, des années après l’arrivée de Nour en France, qui parfait la sensation d’expatriation des personnages. Le film brasse beaucoup de sujets et parle notamment des personnes LGBTI+, une idée assez brillante car, finalement, les immigrés queer ne sont pas des figures tant montrées que cela. Même s’ils restent en second rôle, leur présence est importante et participe encore à cette impression que La mer au loin traite de l’immigration algérienne en France avec une finesse rarement voire jamais vue.

La musique y est très importante et c’est notamment pour la genre musical du Raï que le réalisateur a choisi les années 90 — aussi pour faire écho à l’histoire de son père et la sienne par là-même. La musique apparaît comme l’ancrage le plus fort à une culture, chanter est un moyen de se reconnaître et plusieurs fois dans l’œuvre, les chants algériens sont terminés par une musique au piano mélancolique, symbolisant par le son la double identité des immigrés qui se raccrochent à une culture, qui s’éloigne fatalement et qu’on veut aussi leur arracher.

La plus grande force de La mer au loin est que c’est un film non pas sur la souffrance mais sur la tristesse. La nuance peut paraître fine mais elle est importante pour un film qui ne s’attarde pas sur le misérabilisme — sans non plus cacher certaines violences — pour montrer que l’immigration touche aussi des choses profondes à l’intérieur de soi. Les personnages du film, qu’importe leur parcours, qu’importe qui les a aidés, sont étrangers partout, sont obligés de se séparer pour le fantasme de l’intégration, sont obligés parfois de trimer pour toujours, et sont poussés à dire au revoir à l’Algérie. L’immigration dans ce film est une tristesse qui permet de se souvenir qui on est, une tristesse que l’on travaille dans sa mémoire et dans son corps pour se rappeler d’où l’on vient.

Bref l’un des plus beaux films de l’année 2025 assurément à ne pas oublier et à rattraper.

Et aussi je ne peux que vous conseiller la superbe interview du réalisateur faite par notre Julien (et personnellement je suis contente car j’ai lu l’interview après avoir écrit ce texte et donc je crois que j’ai bien compris le film vu les réponses, ouf).

Captain Jim : Denzel Washington

Oui, vous avez bien lu. Je ne recommande pas un film, mais un acteur carrément. On s’est beaucoup foutu de ma gueule à dire que je ne recommandais que des livres et tout, mais jamais de film… Et bah voilà. Je recommande TOUS les films avec Denzel Washington. Vous avez bien lu, tous. Même les mauvais.

Oui, on a dit même les mauvais.

Parce que cet été j’ai été convié dans la dernière édition de Blockbusters sur France Inter pour parler de Denzel Washington, je me suis replongé dans la filmographie de mon acteur préféré de tous les temps, celui que je considère le plus magnétique et formidable, et j’en ai profité pour découvrir quelques pépites qui n’étaient pas encore cochées sur ma liste (oui, je coche des pépites, laissez-moi mélanger mes expressions). Parmi celles-ci, le très beau film romantique Missippi Massala de Mira Nair, dont Pauline a déjà parlé en coups de coeur et qui fait partie avec Mo’ Better Blues de la période où Denzel a tenté de se construire une image sexy au cinéma. C’est le premier acteur noir à être véritablement filmé avec du désir… Même dans un film comme Ricochet, qui sur le papier ne s’y prête pas vraiment, il a droit à une scène où il se désappe sans zéro raison face à John Lithgow qui est très curieusement sensuelle.

Ce fut également l’occasion pour moi de revoir des scènes de Déjà Vu de Tony Scott, et de me lamenter encore une fois que cet énorme banger pop de science-fiction romanesque ne soit pas plus connu, mais aussi de découvrir un très joli film réalisé par Denzel : The Great Debaters. Il y joue un rôle très secondaire, mais a droit à la plus belle scène du film lorsqu’il lit une lettre de Harvard qui accepte de disputer son équipe de débat… Personne ne joue comme lui, c’est le seigneur, « King Kong ne peut rien contre (lui) » comme on dit.

C’est aussi en préparant cette émission de radio que je me suis plongé dans la lecture de l’excellent ouvrage édité par la BFI et signé Cynthia Baron sur Denzel Washington, et OUI JE VOUS AI EU JE RECOMMANDE ENCORE UN LIVRE. C’est une étude merveilleusement compréhensible et intelligente qui utilise les « star studies », c’est-à-dire les études qui réfléchissent à ce qu’est une star de cinéma, ce qu’elle a de plus qu’un acteur ou une actrice, et tout le reste, pour tenter d’analyser qui est le Denzel Washington qui existe sur les écrans et dans l’imaginaire collectif. Avec toute une réflexion évidemment sur la place de l’identité noire américaine chez Denzel et son cinéma.

Bref vous m’avez compris, profitez de l’été pour mater des films avec Denzel. Bises.

Julien : La scène de la sandwicherie de Sorry, Baby

À quelques jours d’intervalle, le cinéma américain indépendant nous aura gratifié de deux films assez forts liés par l’exploration du trauma faisant suite à une agression sexuelle : Sorry Baby, premier long-métrage de l’actrice Eva Victor, et I Used to be Funny dont notre cher Renaud a parlé dans des termes élogieux sur ce site (et de grâce, quel titre français horrible que ce Sam fait plus rire, malgré le calembour). Deux films qui explorent le thème du trauma à travers une forme de déconstruction narrative qui explore deux versants de l’expérience des victimes : le premier se construit en ellipses séparées de presque un an à chaque fois, qui se déroulent à la fois après, mais aussi bien avant l’agression. Le second, lui, adopte un storytelling non linéaire fait d’allers et retours autour du même événement fatidique. Les deux films se rejoignent aussi par la construction de leur personnage principal en regard d’une amitié féminine forte éprouvée au plus haut fait par l’agression sexuelle dont celui-ci est victime.

Je ne cacherais pas avoir nettement préféré l’écriture de Sorry, Baby à celle d’I Used to be Funny, apparaissant parfois un brin artificielle voire schématique dans la caractérisation de certains personnages secondaires. Présenté en clôture de la Quinzaine des Cinéastes (et auparavant à Sundance) sous l’étendard de l’incontournable studio A24 (Barry Jenkins est crédité à la prod), Sorry, Baby fait l’étalage d’une remarquable précision d’écriture, privilégiant une approche plus pointilliste qui ne sombre cependant jamais dans l’euphémisme. A travers la reconstruction de son héroïne recluse, Eva Victor évoque aussi la solitude des victimes et la violence symbolique qui l’entoure, y compris dans un humour souvent à froid. Loin de tout misérabilisme, la forme elliptique de la narration permet de moins se concentrer sur le parcours d’Agnes (incarnée par l’actrice-réalisatrice elle-même) que sur la mosaïque mentale et émotionnelle qui la compose.

Toute la grâce de l’écriture de Sorry, Baby s’incarne notamment dans une sublime scène environ, qui déboule sans prévenir qui plus est. Alors qu’elle apprend une bonne nouvelle quant à son avenir professionnel, Agnes revoit surgir dans sa vie une ancienne connaissance liée à son agresseur qui déclenche chez elle une séquence de choc post-traumatique au volant de sa voiture. La jeune femme s’arrête sur le bord de la route, près d’une petite cahute qui s’avère être celle d’un type qui vend des sandwichs. Sauf que le type en question, il est joué par John Carroll Lynch, l’un des plus formidables seconds rôles du cinéma américain, et qu’Eva Victor compose avec lui un tandem d’équilibristes absolument bouleversant. Cette scène pourtant tout sauf spectaculaire renferme tout ce qui fait de Sorry, Baby l’un des plus beaux films de cet été : un sens de la réplique grinçante jamais là comme cache-misère, une quête de lien retrouvé derrière l’insondable tristesse, et la confiance d’une cinéaste pourtant débutante dans l’épure de son dispositif pour révéler l’émotion à vif.

Gabin : Death Stranding 2 – On The Beach

Il n’y a pas que Renaud qui a le droit de recommander autre chose que des films (pourtant c’est le big boss, il a tous les droits). Je fais un petit pas de côté ce mois-ci pour parler du jeu vidéo dont j’approche gentiment de la fin, après presque 50 heures de jeu. Death Stranding 2 – On The Beach, suite du nouvel univers créé par Hideo Kojima. Je ne triche donc qu’à moitié, puisqu’on sait très bien à quel point ce réalisateur/producteur/scénariste/frappadingue/amuseur public aime brouiller les pistes entre les mediums (les tunnels de cinématiques des Metal Gear Solid sont toujours dans mes veines) ou entre fiction et réalité.

L’attrait de Kojima pour le cinéma n’est plus à prouver non plus, en témoignent ses critiques détaillées publiées en japonais et en anglais sur ses réseaux sociaux. Ou plutôt ses œuvres elles-mêmes, désormais portées par des stars du septième art. Quand Kiefer Sutherland donnait sa voix à Snake dans MGS V, Norman Reedus cédait en plus son visage dans ce qui aurait dû être un nouveau volet de Silent Hill, en collaboration avec Guillermo del Toro. Une fois le projet tué dans l’œuf, les trois se sont retrouvés pour donner naissance à Death Stranding, un jeu proprement inqualifiable tant il partait dans tous les sens… tout en préfigurant déjà un monde ravagé par le Covid.

Dans un futur proche, la planète est ravagée par le « death stranding », qui a aboli la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts. Les âmes des disparus reviennent sur Terre sous des formes mystérieuses et extrêmement dangereuses : les Échoués. Les survivants sont contraints de vivre reclus dans des espaces clos et sécurisés, ou des petits bunkers. Pour maintenir le lien de la civilisation, des porteurs se chargent de livrer le nécessaire entre les différents relais. L’un d’entre eux, Sam Porter Bridges, est chargé de rétablir le lien entre l’ensemble des survivants américains. Jusqu’ici, ça semble relativement simple. Ajoutez à ça un gros casting de stars : Norman Reedus, Léa Seydoux, Mads Mikkelsen, Margaret Qualley, Troy Baker, Guillermo Del Toro, Nicolas Winding Refn, Conan O’Brien (oui)… Puis une grosse touche de Kojimatière par dessus : des affrontements totalement extravagants, un lore incompréhensible et un gameplay unique, basé sur la frustration. Le but de Death Stranding, c’est de livrer des trucs d’un point A à un point B en essayant de ne pas abimer ses marchandises, de se casser la gueule et en évitant de tuer des gens (sinon ça fait un gros boom). Et en chemin, on se lie avec Lou, un bébé qui est tout le temps connecté à nous. Oui.

Je ne m’attendais pas à voir une suite à Death Stranding. Pour moi, le premier volet se suffisait à lui-même. Et pourtant Kojima m’a de nouveau embarqué dès ses premiers pas sur les terres mexicaines désolées, où la caméra s’éloigne peu à peu de Sam pour laisser entrevoir des récifs montagneux baignés par le soleil à perte de vue. Avec en fond sonore la musique originale de Woodkid, dont l’arrangement diffère en fonction de votre style de jeu : plus dynamique si vous choisissez une approche épique, en restant au sommet, ou plus calme si vous préférez descendre et jouer la sécurité.

Cette fois, Sam doit relier le Mexique donc, mais aussi l’Australie. On ne lui laisse pas le choix (et même à vous en tant que joueur, alors que vous pensez l’avoir) après un événement traumatique. Kojima change un peu sa formule pour la rendre accessible et moins frustrante (surtout au niveau des combats), mais n’oublie pas pour autant sa folie. Parfois, on ne comprend toujours pas ce qui se passe en face de nous, du genre, un pizzaïolo qui fait du karaté, mais on fait avec. Je prends plaisir à relier les différents points de livraison et à reconstruire le monde avec des routes, des monorails. Ça prend du temps, c’est frustrant de rassembler les matières qu’il faut, mais c’est nécessaire pour explorer ce monde avec plus de facilité, tout en comptant aussi sur les objets installés par les autres joueurs (ponts, générateurs de batterie…)

L’amour de Kojima pour la mise en scène se ressent plus que jamais dans cet opus : en plus d’offrir des rôles à ses amis Del Toro et Winding Refn, on retrouve cette fois-ci George Miller (quoi de plus logique, puisqu’on est en Australie), Fatih Akin, mais aussi d’autres caméos improbables comme ceux de Mike Flanagan et Kate Siegel, S.S. Rajamouli et son fils S.S. Karthikeya, Mamoru Oshii, Danny et Michael Philippou… Il permet aussi à Troy Baker de se transcender dans le rôle de Higgs, principal antagoniste de retour d’entre les morts et à Elle Fanning d’émouvoir dans le rôle de la mystérieuse Tomorrow. Et surtout d’offrir plus de matière à Sam, le personnage de Norman Reedus, dont le mutisme trouve une cause toute logique.

Death Stranding reste une expérience radicale, susceptible d’être rejetée d’emblée par une partie des joueurs. Reste à voir si Hollywood parviendra à la rendre encore plus accessible ou non dans son adaptation cinématographique prévue pour 2027, avec Michael Sarnoski (PigSans un bruit – Jour Un) à la barre.

Pauline : Rebel Ridge de Jeremy Saulnier, sur Netflix

Premièrement : pareil que Renaud (voir plus haut). Deuxièmement : j’ai volontairement exclu de cet exercice mes coups de coeur Fantasia, pour vous pousser à aller voir les articles consacrés car je suis diabolique. Pour en venir au sujet principal, mon coup de coeur du mois de juillet c’est Black Dog (l’une des rares fois où j’ai pu aller au cinéma en juillet) mais comme on en a déjà beaucoup parlé ici, j’ai choisi Rebel Ridge de Jeremy Saulnier. Si vous aviez vu Green Room ou Blue Ruin (le mec kiffe les couleurs), celui-ci est moins gore, mais tout aussi énervé. Un ancien Marine – noir – (Aaron Pierre et ses yeux incroyables) qui cherche à libérer son cousin sous caution se fait dépouiller de la somme d’argent par des flics ripoux – blancs, et les problèmes s’ensuivent. Dans sa quête de justice, il se fait aider par une juriste dévouée (AnnaSophia Robb, surprenante) qui revient de loin. Dépouillé et efficace malgré ses 132 minutes au compteur et d’une tension à couper au couteau, Rebel Ridge régale avec ses dialogues, son casting talentueux jusqu’au plus petit second rôle et son quasi-absence de timidité quant à sa dimension politique (bien présente dans la filmographie du réalisateur dès son premier film).

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