Filmer l’exil sous l’angle inattendu du mélodrame : voilà la promesse alléchante de La Mer au loin, deuxième long-métrage de Saïd Hamich après Retour à Bollène en 2017. Précédé d’échos très flatteurs depuis notamment sa présentation en séance spéciale lors de la dernière Semaine de la Critique à Cannes en mai dernier, le film a depuis fait le tour des festivals ciné de France, notamment avec un passage à l’Arras Film Festival en novembre dernier. Nous avions pu y rencontrer le cinéaste, qui lui-même a quitté son Maroc natal dans sa jeunesse, pour évoquer l’un des très beaux films français qui lancent cette année 2025.
Synopsis de La Mer au loin : “Nour, 27 ans, a émigré clandestinement à Marseille. Avec ses amis, il vit de petits trafics et mène une vie marginale et festive… Mais sa rencontre avec Serge, un flic charismatique et imprévisible, et sa femme Noémie, va bouleverser son existence. De 1990 à 2000, Nour aime, vieillit et se raccroche à ses rêves”.
Comment vous est venue l’idée du personnage de Nour? Vous êtes-vous appuyé, vous qui avez quitté le Maroc aussi pendant votre jeunesse, sur votre expérience personnelle ou sur des témoignages de gens que vous avez connus?
Alors, c’est un peu des deux. Dans l’approche émotionnelle de l’exil, il y a évidemment quelque chose que j’ai vécu parce que j’ai quitté le Maroc à l’âge de 11 ans. Après pour ce qui concerne toutes les anecdotes et toutes les histoires abordées dans le film, il y a une part d’inspiration mais aussi des choses que j’ai totalement inventées. Mon père était ouvrier agricole dans le sud-est de la France dans les années 90 ; du coup j’étais adolescent à cette période de la fin de la décennie. J’allais beaucoup à Marseille et je rencontrais beaucoup de gens de passage, notamment un ami de mon père qui a inspiré l’ouvrier agricole à la fin du film. Je pense que l’exil est quelque chose d’impalpable, quelque chose qu’on a du mal à déterminer. Et je me suis dit que c’était intéressant de construire sur ce sentiment, et de comprendre comment cet exil-là se construit. Et pour cela, j’avais besoin de le faire sur le temps long, d’écrire une fresque sur 10 ans, ou quelque chose de cet ordre. Et dans l’exil, quand on raconte un parcours de vie, il faut aussi raconter les personnages secondaires, les gens que l’on croise. Ce qui m’importait avant tout, c’était de représenter les personnes qu’allait rencontrer le personnage principal et comment ces personnages-là allaient l’aider à déterminer sa propre identité.

La film débute sur une situation et une atmosphère qui semble proche de celle d’un polar marseillais et très vite, le film part hors des sentiers battus, et lorgne sur une tonalité beaucoup proche du mélodrame. D’où vous est venue l’idée d’approcher un sujet comme celui de La mer au loin sous l’angle d’un genre comme celui-ci?
Ce n’est pas un pur mélodrame, mais l’envie du mélodrame était très forte, elle était même indispensable pour faire le film. Encore une fois, ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est de parler de cette identité française d’origine maghrébine que portent ces populations en exil, mais par le biais intime. J’ai ce désir de cinéma que de ne pas limiter ces personnages à leurs archétypes, puisqu’ils partent aussi de ma propre expérience personnelle. Je trouve ça extrêmement réducteur de filmer des gens sans papiers uniquement sous le prisme de leurs problèmes de papiers. Ce qui m’intéressait, c’est prendre ces personnages, et de raconter leurs émotions, leur histoire d’amour, d’amitié, les trahisons, le quotidien, les moments de fête. Et le mélodrame m’a permis ce pas de côté. J’aime beaucoup les mélodrames classiques : je me suis inspiré de Douglas Sirk et Tout ce que le ciel permet, mais aussi de mélodrames comme Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola ou Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder.
L’approche du mélodrame permet dans le film de confronter le désir de liberté et la quête d’identité de Nour avec celle de Serge et Noémie, qui ont leurs propres thématiques d’acceptation de leur identité. Est-ce que cela était aussi pour vous une façon de transcender la question de l’exil, et de l’inscrire dans une quête plus universelle?
Vous avez tout à fait raison, le mélodrame me permet ça, mais les personnages de Serge et Noémie sont aussi ceux qui nous permettent de rentrer dans la boucle du récit. Lorsque Serge arrive, on croit qu’il va juste être un flic de passage là pour le poursuivre, avant que les choses se complexifient. Mais quand Serge et Noémie arrivent, leur charisme, leur beauté permet au film de pivoter et d’aller vers un endroit un peu surprenant. Quand vous venez de la marge, vous vous construisez avec d’autres marges, dans lesquelles plusieurs solitudes se rencontrent. C’était très important pour moi de créer une espèce de paysage émotionnel, où chaque personnage secondaire met sa couleur sur le film et sur le personnage de Nour, qui va finir par choisir sa réelle famille. Et sa réelle famille, ce sont les gens qu’il aime et les gens qui l’aiment vraiment.
Comme vous l’avez évoqué, il y a quelque chose d’un peu flottant dans le film, une approche pas du tout frontale des choses qui passe notamment par le travail avec les acteurs. Comment avez-vous travaillé avec Grégoire Colin, Anna Mouglalis et Ayoub Gretaa, pour faire d’eux les points d’accroche de votre récit?
Une des choses que permet le mélodrame, c’est le travail sur les dialogues : une fois que vous avez installé l’atmosphère, les personnages peuvent s’exprimer librement et de manière complète. J’aime beaucoup quand les personnages de mélodrame disent ce qu’ils ont sur le cœur sans honte et sans filtre. Avec les acteurs, on a vraiment travaillé sur le dialogue et sur l’écoute car il y a beaucoup de moments d’échanges entre les personnages. C’était encore plus important bien sûr pour le personnage de Nour, joué par Ayoub Gretaa. Il fallait que son jeu de comédien soit extrêmement sensible, parce qu’il doit puiser en permanence chez les autres. J’aime bien dire qu’il est en permanence coloré par l’émotion des autres. Et ça, c’était super, parce qu’en plus ça demandait aux comédiens de jouer ensemble et de ne pas être là que dans les moments où ils devaient parler en champ contre-champ.
L’histoire de Nour est en fait structurée en cinq actes, dont les premiers portent le nom de chacun des personnages. Est-ce que derrière ce choix de ces cinq actes, il y avait l’intention d’évoquer ce qui aurait été au départ une structure de tragédie?
Dès que j’ai voulu parler de l’exil, le choix d’une fresque sur dix ans de la vie d’un personnage s’est imposé. Or la vie de quelqu’un sur dix ans n’est jamais quelque chose d’homogène du début jusqu’à la fin. Il fallait creuser à l’intérieur, creuser des temporalités. J’aime l’idée derrière les ellipses : les années défilent, mais les journées n’en finissent plus. D’où ces ellipses très longues de deux ans, entre des scènes de soirées qui durent dix minutes. Il y avait là un héritage littéraire que j’ai voulu garder, notamment avec l’Education sentimentale de Flaubert. On raconte la vie comme un livre, avec des chapitres, avec des choses qui ont compté très fortement ou pas. Et dans cette démarche-là, je me suis dit : comment on résume la vie? Et comme j’avais à cœur que le personnage se construise par les autres, ce qui compte, c’est les rencontres importantes qu’on fait. Donc c’est pour ça que j’ai décidé de donner des noms de personnages aux premiers chapitres. Ces noms sont moins à prendre au sens littéral : on va parler de Serge, mais de comment Serge colore la vie du personnage, comment il va la bousculer. Ensuite Noémie, c’est montrer comment elle va bousculer la vie du personnage, comment ils vont vivre cet amour au quotidien. Mais il ne faut pas que ça devienne dogmatique : quand Nour retourne au Maroc, le plus important ce n’est plus tant alors un personnage que le sentiment du retour. Tout dépend du chemin d’écriture.

Il y a une composante très importante de ce film, qui devient presque un personnage en soi, c’est la musique, et plus particulièrement le raï, toujours présent en arrière-plan, y compris dans sa forme politique puisque le film évoque notamment l’assassinat de Cheb Hasni en 1994. En quoi selon vous le raï permet d’avoir une porte d’entrée dans le personnage?
C’est une question très importante, puisque le raï non seulement est une porte d’entrée, mais est presque le préalable au film. Quand vous écrivez, vous faîtes les choses de manière instinctive et parfois même inconsciente, mais avec le recul je pense que je n’aurais pas pu faire le film sans le raï. Le raï me permet de partir de ces personnages, il est venu donner une évidence esthétique à cette envie de parler de ces personnages-là par l’intime, par le mélodrame. Et le raï est une musique par essence mélodramatique, il parle d’exil, d’amour, il a quelque chose d’extrêmement mélancolique et festif à la fois. Le raï m’a permis de créer la synthèse esthétique entre toutes les dimensions que je voulais porter à l’écran. Je ne voulais pas que ce soit vu uniquement comme un choix de réalisateur qui vient et qui met de la musique raï sur son film pour lui donner un côté rétro vintage sympa. Quand vous êtes exilé, le rapport que vous avez à la musique est extrêmement fort. Tous les exilés, quand ils écoutent la musique du pays, ont quelque chose d’extrêmement déchirant en eux, un sentiment presque archaïque, qui se passe des mots.
Il y a une phrase vers la fin du film, qui sans trop en dévoiler bien sûr, qui semble très importante pour comprendre ce que vous qualifiez de tonalité émotionnelle du film : “Les riches fuient la tristesse, nous on apprend à l’aimer et à vivre avec”. Est-ce que pour vous, c’est ça la finalité du voyage : apprendre à aimer cette tristesse qui accompagne l’idée de dire au revoir à la terre de naissance?
Oui, la fin du film tourne autour de ce sentiment. Nour n’est jamais tout à fait chez lui dans le pays d’accueil à Marseille. Et quand il retourne chez lui, il se confronte à un mur. Il n’est plus chez lui parce que le retour est impossible. Donc tout ce qui lui reste, c’est de construire son histoire d’amour, de vivre autour des gens qu’il aime. Et donc c’est ce que lui dit son ami c’est “ Vis ta vie, il n’y a rien d’autre à espérer”. Le personnage en question parle de tristesse, mais moi je parlerais presque de mélancolie. Quand vous êtes exilé, vous ressentez une distance intrinsèque avec le monde, parce que vous avez vécu cet arrachement. C’est presque quelque chose qui est inscrit en vous.
La Mer au loin de Saïd Hamich, avec Ayoub Gretaa, Anna Mouglalis, Grégoire Colin…, sortie en salles le 5 février

