Series Mania 2022 : Le monde de demain, et les séries qui vont avec

Ca y est, le rideau est retombé sur l’édition 2022 de Series Mania. Une édition qui a marqué le retour à la « normale » du festival, et des niveaux de fréquentation pré-COVID avec 70.000 spectateurs en huit jours dans les salles lilloises contre 54.000 pour l’édition 2021, délocalisée en été du fait de la situation sanitaire. Au terme de la cérémonie de clôture, le palmarès de cette édition a consacré les valeurs sûres du paysage sériel européen : malgré une année un peu en-deçà de ses standards, Israël repart avec le prix d’interprétation masculine de la compétition officielle (Yehuda Levi pour la chouette Fire Dance) et celui de la meilleure comédie (Bloody Murray, rien à voir avec Bill). De son côté, la Suède s’empare du grand prix du Panorama internationale avec l’hypnotique The Dark Heart tandis que l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont multiplié les récompenses de manière assez logique au vu de la solidité de leurs propositions : Sunshine Eyes et Funeral for a Dog chez les premiers, Float, The Baby et notre chouchoute The Birth of Daniel F. Harris (prix du public) chez les seconds.

La France ne fut pas en reste malgré une compétition hexagonale un brin décevante dominée au final par les propositions de la plate-forme France TV Slash, dont les deux séries présentées sur le festival sont reparties avec des prix : un prix collectif de la meilleure actrice à la distribution féminine de Reusss, attachante série musicale pour ados à la fois ultra bordélique et assez savoureusement généreuse, et le prix principal de la compétition pour Chair tendre, fiction beaucoup convenue et balisée évoquant l’intersexualité adolescentes. Ces deux fictions calibrées pour le jeune public ont su convaincre jurés et festivaliers de désenclaver le regard critique sur ce type de production, poursuivant le bon travail de fond fait par le service public en matière de fictions dans le sillage du carton de l’adaptation française de SKAM et d’autres séries comme Mental ou Stalk. Mais le grand temps fort du palmarès fut incontestablement la consécration du Monde de demain (ARTE), Grand Prix du festival Series Mania, succédant à une autre série française, l’attachante Jeune et Golri d’OCS.

Le monde de demain, c’est aussi celui, paradoxalement, des séries qui ont regardé vers l’arrière cette année, en témoignent deux des grands temps forts de ce festival, que sont la série sortie grande gagnante de l’extrêmement touffu palmarès de Series Mania (une quinzaine de récompenses en tout) et celle qui a secoué la cérémonie de clôture. La première, c’est donc Le monde de demain, tirant son titre du classique de Suprême NTM dont la série retrace en fil rouge la formation. Tout comme le film Suprêmes d’Audrey Estrougo (le développement des deux œuvres s’est fait quasi en simultané), la série ne se limite pas aux seules jeunesses de Didier Morville/Joey Starr (Melvin Boomer) et Bruno Lopes/Kool Shen (Anthony Bajon), mais entraîne dans son sillage d’autres destins qui ont façonné le groupe à l’image de la graffeuse Lady V et de Dee Nasty, DJ et beatmaker de génie tombé dans l’oubli auprès du grand public mais encore aujourd’hui vénéré comme l’un des grands passeurs du hip-hop américain et l’un des pionniers de la scène française.

À l’origine, il y avait un projet lancé par les scénaristes David Elkaïm et Vincent Poymiro, créateurs entre autres d’Ainsi soient-ils déjà pour Arte (Poymiro venant d’être par ailleurs récompensé récemment du César du Scénario original pour l’immense Onoda, co-écrit avec Arthur Harari, dont on ne cessera de vous chanter les louanges). Depuis, le projet a été repris en mains par la scénariste et réalisatrice Katell Quillévéré (Suzanne, Réparer les vivants) et son compagnon Hélier Cisterne (par ailleurs en salles en ce moment avec le film De nos cœurs blessés), même si Elkaïm et Poymiro sont restés en tant que producteurs. Avant d’aller plus loin, et par mesure de transparence, nous préciserons que le studio de production de ces deux derniers, Perpetual Soup, a été fondé en compagnie d’un compagnon de longue date de Cinématraque puisqu’il n’en est autre que l’un de co-créateurs du site : notre Mégaconnard préféré Jérémy Sahel.

Au vu de l’accueil critique du Monde de demain, on sera beaucoup moins inquiet de se faire traiter de vendus pour souligner la qualité de la série, clairement l’une des propositions les plus accomplies de la sélection. Les séries françaises n’ont pas toujours brillé cette année à l’image d’une Compétition française un peu décevante avec ses thrillers poussifs (même si le twist de la franco-suisse Hors saison rattrape un pilote peu engageant) et ses paris ratés (la comédie d’espionnage Toutouyoutou sous fond d’aérobic, qui oublie très rapidement aussi bien d’être une comédie qu’une série d’espionnage). Il aura fallu aller dans la catégorie du dessus pour trouver son compte dans cette représentation fidèle et généreuse de la Seine-Saint-Denis des années 80, et cette radiographie d’un mouvement qui a su s’implanter en France parce qu’elle a su y trouver le même terreau de révolte sociale que dans le pays qui l’a vu naître.

Il y a quelque chose de fascinant dans le téléscopage à l’écran des chemins du déraciné Dee Nasty (incarné par Andranic Manet, acteur venu de la scène classique, remarqué dans Mes provinciales de Jean-Paul Civeyrac, et rompu aux joutes hip-hop du temps de son passage dans les battles Rap Contenders sous le pseudo d’Andra) et des quasi franchouillards Didier et Bruno. L’un est une encyclopédie de la soul, du funk, du disco, parti en pèlerinage de l’autre côté de l’Atlantique pour revenir prêcher la bonne parole, sans attaches dans ce studio qu’il squatte et plaque du jour au lendemain pour partir enregistrer au fin fond de la campagne. Les seconds sont les purs reflets de la classe populaire de leur époque, qui découvre le breakdance à la télé entre deux matchs du RC Lens (Kool Shen a failli intégrer le centre de formation du club nordiste à quinze ans). Le tout donne un mélange très réussi, très classique dans sa forme mais qui assume son image de série de prestige en offrant tout du bon crowd pleaser.

Quelques minutes après le sacre du Monde de demain, les murs de la salle du Nouveau Siècle ont à nouveau vibré grâce à une série française avec le pilote d’Oussekine, mini-série en quatre épisodes sur l’assassinat de Malik Oussekine dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986 par la police française du ministre de l’intérieur Charles Pasqua. En marge des manifestations contre la réforme universitaire de la loi Devaquet, Oussekine fut battu à mort à coups de pied et de matraque par trois voltigeurs CRS chargés de réprimer les étudiants manifestants. Comble de l’ironie tragique, ce soir-là Oussekine ne participait même pas aux manifestations étudiantes, mais sortait du club de jazz où il avait ses habitudes. Le retentissement de sa mort, d’une extrême violence, ne put être étouffé et donna lieu au retrait du projet de la loi Devaquet et la démission du ministre quelques jours plus tard. Aujourd’hui encore, le nom et le visage de Malik Oussekine reste le symbole des violences policières en France, mais dieu merci, dans la France de Gérald Darmanin, de Zineb Redouane, de Cédric Chouviat ou Liu Shaoyao, le symbole de violences policières du passé.

Édifiant et glaçant dans la forme, Oussekine prend les airs d’une série-dossier qui ne sacrifie pas l’émotion en chemin. Création d’Antoine Chevrollier, réalisateur aguerri aux séries Canal comme Le Bureau des Légendes ou Baron noir (on notera la présence au casting de Kad Merad dans le rôle de l’avocat vedette Georges Kiejman), Cédric Ido, Julien Lilti et Faïza Guène, Oussekine ne s’embarrasse pas de points de vue parasite, et reste dans son pilote à hauteur humaine, celle des vies broyées de la famille Oussekine par un drame aussi révoltant que stupide, par un innommable gâchis de la vie humaine. Évidemment hantée par les affaires récentes de violences policières qui ont émaillé le quinquennat Macron et la présidence Trump, Oussekine semble libérée d’un besoin de rééquilibrage, de tiédeur, et embrasse complètement l’idée de raconter ce que fut la mort tragique de Malik Oussekine : un assassinat froid par les forces de l’ordre armées d’un sentiment d’impunité et du soutien infaillible de leur hiérarchie.

On salive déjà d’avance des tournées médiatiques de Gérald Darmanin ou de son futur successeur place Beauvau et des plateaux d’éditorialistes furibards sur CNEWS quand Oussekine sortira prochainement… sur Disney+. Que la firme de Mickey, pourtant pas irréprochable dans ses pratiques et ses soutiens politiques, soit le refuge d’une série de ce genre, capable d’évoquer aussi frontalement le caractère systémique des violences policières en France, nous laisse une pointe d’amertume de ne pas avoir vu une chaîne ou plate-forme française s’attaquer à un projet comme celui-là. Peut-être une idée à creuser pour le monde de demain.

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