Series Mania : The Birth of Daniel F. Harris, là-bas dans le grand monde

Alors que l’édition 2022 suit son cours jusqu’à son dénouement ce vendredi, le jonglage entre screeners, projections, tables rondes et rencontres professionnelles font qu’on s’y perd parfois dans les calendriers, les plannings, et surtout les envies d’écrire. On est parfois tenté de trop embrasser, quitte à mal étreindre. La tentation est forte de céder au rythme effréné des séries diffusées, de sortir 57 notules critiques sur les 57 séries qu’on a vu, par souci de contenter tout le monde, en survolant le tout. Le rédacteur passe douze lignes à écrire que telle série de prestige a quand même un sacré rythme de sénateur (par exemple Billy the Kid, relecture un peu pantouflarde du célèbre gangster du Wild West par Michael Hirst, showrunner à l’origine de Vikings et Les Tudor), ou que tel polar français de TF1 ou du service public ressemble vraiment trop l’idée qu’on se fait d’un polar français de TF1 ou du service public (Syndrome E, Hors saison). On se force à écrire trois paragraphes qui seront lus en cinq minutes ce qu’on pourrait aisément résumer en un tweet.

Et puis il y a des fois où on a envie de se poser un peu plus et de parler d’un coup de cœur pendant tout un article, quitte à prendre du retard sur le reste ou escamoter ce qui nous inspire plus mollement. Et peu importe que cela parle d’un show obscur dont on se demande si on verra un jour les épisodes suivants en France.

Et là c’est ce qu’on va faire, en parlant de ce qui est probablement la meilleure surprise de la compétition de ce Series Mania : The Birth of Daniel F. Harris.

En l’occurrence on s’avance sans trop se mouiller car si The Birth of Daniel F. Harris n’a toujours pas de diffuseur français, on s’imagine sans peine la série en trouver un pas trop tôt. Peu importe l’absence de pedigree de son showrunner, Pete Jackson (sans le r), un nouveau venu dans le monde de la télé, qui n’a pour l’instant à son tableau de chasse que quelques courts-métrages et un show radio pour la BBC, Love in Recovery (apparemment il bosserait aussi sur une adaptation de The Death of Bunny Munro de Nick Cave, miam miam). Peu importe aussi que son casting ne brille pas de gros noms. Son authenticité dans une compétition qui par moment donne l’impression d’avancer un peu trop sur des rails, même dans ses belles réussites, en a vite fait un des chouchous des festivaliers, et possiblement des acquéreurs internationaux.

The Birth of Daniel F. Harris raconte la naissance de Daniel F. Harris (non je ne me moque pas de votre niveau de compréhension de l’anglais), une naissance ici métaphorique. Daniel F. Harris, ou Danny pour les intimes, est un jeune garçon quasiment majeur qui a le malheur de perdre son père, qui se suicide dans le jardin de sa maison. Désormais orphelin, Danny est recueilli par sa tante Sue (Lisa McGrillis), qui décide de l’élever avec son nouveau compagnon et son fils Aaron (Samuel Bottomley), né d’une précédente union. Sauf que Daniel n’est pas un garçon comme les autres. Suite à la mort de sa mère dans un accident de voiture, Daniel a été élevé en reclus par son père, coupés du monde derrière les vitres calfeutrées et les portes condamnées. Persuadé que le monde extérieur est un no man’s land dangereux rempli de monstres sanguinaires, Danny se retrouve brutalement projeté dans le « vrai » monde.

Là où Aaron a grandi comme un ado typique de ces pavillons résidentiels des classes défavorisées dont la fiction britannique raffole depuis des décennies, Danny, lui, ne connaît le monde extérieur que par la musique de Benny Goodman, El Paso de Marty Robbins et les classiques hollywoodiens en noir et blanc de Chaplin ou Howard Hawks. Enfant d’une éducation d’un autre âge et endoctriné par la vision d’un monde qui n’existe pas, Danny découvre peu à peu tout ce qu’on lui a caché, que son père n’était pas le seul être humain au monde à l’aimer… et que les monstres qui le terrorisent ne sont pas si imaginaires qu’on ne le pense.

De par son sujet, The Birth of Daniel F. Harris évoque immédiatement un film comme Room avec son histoire de garçon qui ne connaît rien des autres et du monde, mais creuse très rapidement son sillon en procédant à un mélange des genres explosif, mais toujours juste. À la fois comédie de quiproquo, chronique sociale, drame familial et thriller psychologique, la série de Pete Jackson ne se refuse rien : ni l’onirisme (à travers notamment une magnifique scène d’introspection rappelant les plus beaux moments de la géniale Rectify), ni l’épouvante, ni la bouffonnerie. Toujours sur un fil, The Birth of Daniel F. Harris est un formidable numéro d’équilibriste, qui illustre parfaitement la maestria avec lesquels les showrunners britanniques sont capables de signer des shows qui n’entrent dans aucune case.

En creux, The Birth of Daniel F. Harris est surtout une magnifique galerie de portraits d’une grande subtilité, qui dévoilent leur complexité et leur humanité en à peine trois épisodes et une grosse heure montre en main. Tout sonne juste car personne n’est laissé sur le bord de la route. Sue, la tante dépassée, est un modèle d’empathie et de résilience face à un garçon si fuyant et inaccessible. Alors que tout le prédisposait à devenir un énième bolosse de service, le personnage d’Aaron est l’autre grande force de la série : coupable d’être presque trop normal, il cache derrière sa façade les doutes d’un ado mal dans sa peau, qui ne rêve de rien de plus que d’avoir un vrai ami. Même le père de Danny est un modèle d’écriture : manipulateur paranoïaque, il est aussi un père aimant, reportant sur son fils l’amour dont il a été privé, et un homme brisé prêt à tout pour sauver le peu qu’il lui reste.

Bluffante par sa richesse émotionnelle, The Birth of Daniel F. Harris ne néglige pas non son intrigue, ne manquant jamais de mettre chaque scène au service de la suivante pour tenir le cap de ses huit épisodes. Celle-ci s’incarne évidemment dans son héros et l’acteur qui l’incarne, Lewis Britten (aperçu tout comme Samuel Bottomley dans la comédie Get Duked! sur Amazon Prime Video). Pur modèle de l’ado british à fleur de peau avec son visage émacié, sa mâchoire pointue et son regard de chien battu tout en colère rentrée, il apporte ce mélange de minéralité et de douceur qui fait de ce Daniel F. Harris un personnage magnétique et incandescent, qui agrippe immédiatement le spectateur dès la première scène.

On attend désormais avec impatience les cinq autres épisodes de la série, qui n’a même pas encore débuté sa diffusion sur Channel 4, en soulignant au passage qu’elle est la dernière venue de l’écurie Clerkenwell Films, vénérable studio de l’histoire télé récente britannique à qui l’on doit les excellentes Lovesick (qu’on appelle toujours ici de son nom original, Scrotal Recall, car Netflix a moins d’humour que les anglais) et The End of the F***ing World, mais surtout l’immense, l’inoubliable, l’incomparable Misfits. Quand on voit ce que celles-ci ont apporté au genre de la fiction adolescente catégorie « Traumas and all kinds of rough shit », on est prêts à croire que The Birth of Daniel F. Harris suivra la même trajectoire. Une bonne place au palmarès de ce Series Mania serait un bon acte de naissance.

The Birth of Daniel F. Harris de Pete Jackson avec Lewis Britten, Lisa McGrillis, Samuel Bottomley…, diffusion prochaine en Angleterre sur Channel 4, encore sans distributeur français

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