En préambule, petite note de la rédaction : un membre historique de l’équipe de Cinématraque a participé à la production de L’inconnue, ce qui n’a influé en rien sur l’appréciation que nous avons pu nous faire du film mais que nous devions signaler par souci d’honnêteté.
Il y a de cela déjà cinq ans, le Festival de Cannes 2021 s’ouvrait sur une déflagration : précédé d’échos très flatteurs, Onoda, 10.000 nuits dans la jungle avait cueilli les festivaliers dès le premier jour de compétition et s’était imposé comme un des grands moments de cette cuvée. D’une ampleur narrative et d’une précision de mise en scène époustouflante, ce récit d’un soldat japonais qui a passé près de trente ans sur une île des Philippines persuadé que la Deuxième guerre mondiale n’était pas terminée, avait confirmé toutes les promesses montrées par son réalisateur, Arthur Harari, sur son premier long-métrage Diamant noir. A la sortie de la salle Debussy, l’incrédulité était de mise : comment un film si brillant avait-il pu échapper à la Compétition officielle pour se retrouver en ouverture d’Un Certain regard? Depuis, Harari n’a cessé de prendre du galon dans le cinéma français et à Cannes, avec une apparition dans la peau de Georges Kiejman dans le brillant Procès Goldman de Cédric Kahn, et surtout l’aventure de la Palme d’Or Anatomie d’une chute, qu’il a co-écrit avec sa partenaire Justine Triet.
Il semblait inéluctable que le prochain film d’Arthur Harari allait non seulement se retrouver en compétition sur la Croisette, mais qu’il en serait aussi une des curiosités les plus courues. Ce film, c’est donc L’inconnue, pas si inconnue que ça pour les suiveurs du travail de la famille Harari. Il s’agit en effet de l’adaptation du roman graphique qu’Arthur a écrit avec son frère Lucas Harari, L’affaire David Zimmerman, publié en 2024. L’inconnue en reprend de manière assez fidèle la trame : après une relation sexuelle, le photographe David Zimmerman (Niels Schneider) se retrouve projeté dans le corps de la femme inconnue (Léa Seydoux, que Harari a choisi après l’avoir vu jouer dans le France de Bruno Dumont) avec laquelle il vient de faire l’amour. Piégé dans sa nouvelle identité, il se lance dans une quête pour la retrouver, et découvre qu’il n’est pas le seul à être victime de cet étrange body swap.
Pour qui a déjà lu L’affaire David Zimmerman, L’inconnue ne sera justement pas un grand saut dans l’inconnu. Si le film décale légèrement son point de vue pour se concentrer encore davantage sur la jeune femme habitée par l’esprit de David, sa mécanique inspirée par le concept de métempsycose et son déroulement narratif restent quasiment identique d’un support à l’autre. C’est d’ailleurs en termes de logiques d’adaptation que pointent les premières petites déceptions à la sortie de la projection : en privilégiant le vertige métaphysique à la mélancolie qui se dégageait de la condition des personnages dans le roman graphique, Arthur Harari expurge son film de quelques-unes des plus belles scènes de l’original, notamment autour de la mère de David. Cette mélancolie, qui transpirait aussi de certaines pages entières composées d’une seule case sans texte, laisse ici place à une atmosphère plus inquiétante et troublante.

Dans L’inconnue, le cinéaste filme le malaise du corps, ce sentiment de dépossession de soi et l’incapacité de recalibrer la perception du monde à cette nouvelle réalité. Ce film tout en dissonances, marqué de l’influence évidente du cinéma d’Hitchcock et surtout d’Antonioni, devient un labyrinthe intérieur dans lequel se perdent autant les personnages que le spectateur. Cette sensation de flottement se répercute également sur le travail de la silhouette de son tandem d’acteurs principaux : cheveu gras et nuque longue, Niels Schneider est méconnaissable en cousin lointain voûté et rachitique de Robert Pattinson. Léa Seydoux est elle aussi bluffante, filmée comme jamais jusqu’ici : de concert avec le réalisateur, celle-ci a débuté le tournage du film quelques semaines après la naissance de son deuxième enfant, montrant face caméra son corps post partum encore remodelé par sa grossesse récente. Ces représentations d’une féminité et d’une masculinité trop peu montrées au cinéma, y compris dans le cinéma d’auteur, contribue à confier à L’inconnue une hypnotisante singularité.
Film angoissé et angoissant, L’inconnue est une proposition déroutante, moins accessible que ne l’était le roman graphique original. Davantage un film d’atmosphère que de récit, il paraîtra aux yeux de bon nombre comme une entité hermétique et insaisissable. Mais pour quiconque acceptera de s’aventurer à la frontière entre le déceptif et le décevant, L’inconnue est une belle proposition déroutante sur l’inconfort du corps et sa part dans la construction de notre identité. Mais aussi une expérience réconciliatrice, à l’image de la douceur longtemps attendue et enfin ravivée, qui s’émane de sa très belle scène finale.
L’inconnue d’Arthur Harari avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dréville…, date de sortie prévue le 26 août

