Par une belle journée d’été, on suit le quotidien tranquille d’une famille comme une autre. Tout ce petit monde occupe le quotidien, passe faire des courses au konbini d’une aire d’autoroute, s’amuse et s’ennuie sans trop savoir comment pleinement occuper son temps. Puis dans la chambre parentale de la très belle demeure familiale, le père annonce à son épouse qu’il s’en va, et qu’il compte partir le plus vite possible. Cette longue introduction, revendiquée par son réalisateur comme influencée par Force Majeure de Ruben Östlund, porte déjà en lui les traits caractéristiques du premier long-métrage de Yuiga Danzuka : le portrait d’une cellule familiale fracturée où la parole étouffe et paralyse.
Danzuka n’avait que 27 ans quand il a présenté Des Fleurs pour Tokyo (sous le titre anglais Brand New Landscape) à la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes en 2025. Plus d’un an après, son film arrive enfin dans nos salles obscures en plein cœur d’un été écrasé par les chaleurs caniculaires, qui semblent seoir à un film conçu autour de l’anesthésie autant verbale que sentimentale. On retrouve une dizaine d’années plus tard Ren, le fils de la famille devenu adulte. À Tokyo, il vivote à livrer des orchidées à des clients aisés, travail qu’il traverse comme l’existence, tel une âme en peine. À peine continue-t-il de parler avec sa soeur Emi, qui préfère à s’installer avec son nouveau compagnon. Les deux jeunes adultes sont encore marqués par le suicide de leur mère, qu’ils imputent à l’abandon du foyer par leur père Hajime. Un jour cependant, les chemins du père et de son fils vont finir par se croiser de nouveau…

Le personnage d’Hajime s’est fait un nom comme architecte-paysagiste, dessinant notamment les plans d’une zone commerciale fréquentée du quartier de Shibuya, le quartier commerçant emblématique de Tokyo connu entre autres pour le Shibuya Crossing, son célèbre carrefour à cinq rues zébré d’immenses passages piétons, immortalisé dans une quantité astronomique de films, séries et jeux vidéos. Ce choix n’a rien d’un hasard pour Yuiga Danzuka, lui-même natif de la capitale nippone, tant il symbolise le tumulte et l’agitation d’une métropole souvent dépeinte comme grouillante, active et démesurée.
C’est pourtant un autre Tokyo que se plaît à filmer le jeune cinéaste, un Tokyo plus fidèle à l’image de la ville dans laquelle il a grandi. Une ville plus morne et dévitalisée, comme contaminée par l’apathie qui frappe le jeune Ren. Errant à travers des rues anonymes, il semble comme Tokyo elle-même: en quête de sens. Et les retrouvailles fortuites avec la figure paternelle rejetée ne sera pas tant pour lui une révélation que le début d’une quête intérieure quasi insoluble.

Le jeu de dialogue micro-macro qui s’opère en permanence entre les personnages et l’architecture tokyoïte est la matrice narrative et émotionnelle de Des fleurs pour Tokyo. Ça tombe bien, ce procédé très apprécié du cinéma d’auteur contemporain d’investissement du décor urbain comme entité signifiante fait partie des marottes thématiques de l’auteur de ces lignes. Le tableau ne serait cependant pas complet si l’on oubliait de souligner l’importance diffuse de la musique composée par Ryo Teranishi, une succession de nappes ambiantes caractérisées par leur sens de la dissonance légèrement abrasif, contribuant à renforcer l’inconfort existence qui caractérise le jeune héros du film. Théoriquement fécond, le film de Yuiga Danzuka bénéficie également des compositions nuancées et en retenue de son casting principal, porté notamment par Ken’ichi Endô (Visitor Q de Takashi Miike) et surtout Kodai Kurosaki, visage incontournable du cinéma nippon en cet été 2026 puisque également à l’affiche de Sous le ciel de Kyoto d’Akiko Ohku actuellement en salles et prochainement de Soudain d’un certain Ryusuke Hamaguchi, dont il est possible que nous ayons pu parler à une ou deux reprises dans les colonnes de Cinématraque.
Des fleurs pour Tokyo reste cependant un exercice assez aride, parfois un peu timoré (ce qui n’est pas déshonorant pour un premier long-métrage), parfois paralysé par ses propres enjeux. La maîtrise filmique et discursive de Yuiga Danzuka ne se défait pas d’un certain rigorisme qui le laisse à distance de ses personnages, nous privant par moments de l’émotion recherchée. Son film n’en demeure pas moins une étude de caractères réussie, réinvestissant un paysage urbain montré comme rarement ailleurs, avec une authenticité bienvenue.
Des fleurs pour Tokyo de Yuiga Danzuka avec Kodai Kurosaki, Ken’ichi Endô, Haruka Igawa, sortie en salles le 5 août

