Chaque mois de l’année, Cinématraque vote pour élire son film du mois. En juillet, impossible de départager nos deux favoris, à savoir Dry Leaf et L’Odyssée. Nos deux chefs, Mehdi et Renaud, vont vous expliquer ce qui leur a tant plu dans ces deux films :
Mehdi pour Dry Leaf :
Quand les votes Cinématraque ont livré leur verdict et que ces deux films n’ont pas pu être partagé, j’ai compris que l’univers cosmique nous avait encore une fois guidé vers la vérité absolue. Car Dry Leaf et L’Odyssée sont incontournables. Les deux racontent la quête d’un père pour retrouver son enfant, et le périple qui s’en suit. Les deux ont fait parlé pour la caméra choisie pour tourner le film. Et j’imagine que les deux ont eu un box-office similaire mais je n’ai pas eu le temps de vérifier cette info.
Dry Leaf du réalisateur géorgien Alexandre Koberidze suit effectivement un père qui suit les traces de sa fille journaliste, disparue alors qu’elle devait faire un reportage sur les terrains de foot en Géorgie. Pour la retrouver, il va donc de terrain en terrain, avec l’espoir ténu de tomber sur elle. Le film est tournée avec un Sony Ericsson W595, nous vous recommandons donc de trouver une salle en IMAX qui le diffuse pour bénéficier de conditions optimales de visionnage. Cela perd le film dans le temps. Comme son personnage principal qui erre dans des lieux qui semblent abandonnés, le film se détache de tout marqueur temporel et nous invite à nous perdre également dans une Géorgie imparfaitement rendue, presque masquée par les pixels.
Contrairement à Ulysse, le père rencontre peu de monde dans sa quête, et la civilisation semble être déjà tombée depuis longtemps. Parmi les vestiges d’un âge d’or révolu : des buts de football érigés un peu partout, échos d’une époque où l’on se rassemblait pour jouer. Ces cages de buts abandonnés, perdant leur sens dans des carrières désertes, se transforment en autels mystérieux à des divinités que des archéologues d’un futur lointain seraient bien en peine de retrouver. Sorti, dans la période de la Coupe du monde, Dry Leaf, en incarne le pôle exactement contraire : celui du foot sur des terrains non rectangulaires, où seuls deux buts posés n’importe comment suffisent à créer le sport. Ces images troubles et hantées resteront longtemps dans ma mémoire.
Renaud pour L’Odyssée :

Quoi de plus basique que de choisir un film de Christopher Nolan pour son coup de coeur du mois, voire de l’année ? Le réalisateur est devenu tellement plebiscité, si apprécié autant du public que de la critique, que cela peut paraître suspect. Pourtant, le sens du vent est parfois le sens du vrai comme c’est le cas ici. Après la consécration Oppenheimer, le réalisateur britannique avait à nouveau Hollywood à ses pieds et pouvait faire valider n’importe quel projet, aussi casse-gueule qu’il soit. Néanmoins, que son choix se porte sur un des récits fondateurs les plus emblématiques et universels que la culture occidentale connaisse n’a en soi rien de surprenant. L’Odyssée est un récit raconté dans le désordre, sur un homme séparé de sa femme qui veut la retrouver… L’évidence était là.
Ce qui l’était moins au premier regard, et qui fait la vraie réussite du film, c’est sa manière de s’inscrire dans le prolongement du cinéma crépusculaire et apocalyptique nolanien dont l’incarnation la plus évidente est Oppenheimer. En faisant le choix de relire Homère et le monde après la guerre de Troie comme un territoire abandonné par les dieux, où les hommes ignorent la morale qui fait le respect de l’autre, et où la ruse du Cheval en bois d’Ulysse est repensée comme un blasphème à la déflagration nucléaire, Christopher Nolan se montre très conscient du moment où il crée son cinéma.
Son Odyssée parle bien de notre monde, des vices et des crimes des sociétés occidentales, des violences des hommes sur les femmes et des soldats sur les civils. Sa manière de penser le Cheval de Troie évoque immédiatement l’affaire des bipeurs explosifs, pas parce que Nolan s’en inspire (le tournage était déjà bien entamée lorsque cet événément terrible est arrivé) mais parce qu’il a le doigt sur le poul de notre monde, consciemment ou non. Volontairement ou non également, il place au coeur du péché central du film le sacrifice d’un homme qui se trouve joué par un acteur trans. Quoi de plus représentatif que cela pour notre époque, et spécifiquement même pour parler des Etats-Unis et leur folie meurtrière ? Heureusement qu’il y a quelqu’un comme lui pour encore rappeler que le cinéma à grand spectacle peut encore prétendre à être plus qu’un divertissement.

