On le sait depuis quelques années, Pedro Almodovar a la vieillesse inquiète. Depuis plusieurs films, le cinéaste espagnol semble témoigner de son obsession de la mort, mais aussi de sa peur d’être incapable de continuer à créer. Bien que présente dans sa filmographie depuis toujours, l’autofiction semble prendre une place toujours plus importante au fil de sa filmographie, au point qu’elle donne même son nom au titre français de son 24ème long métrage (le septième en compétition à Cannes!), Amarga Navidad. Noël amer, un signe sans doute un opus numéro 24.
Autofiction se compose d’un double récit enchâssé : tout d’abord, il y a celui, contemporain, de Raul Duran (Leonardo Sbaraglia), un cinéaste célèbre en pleine écriture du scénario de son nouveau film. De l’autre côté, l’autre trame narrative nous renvoie en 2004, pour nous faire suivre la vie et les souffrances d’Elsa (Barbara Lennie), cinéaste qui elle-même tente d’écrire le scénario de son troisième film, après deux échecs commerciaux qui lui ont valu néanmoins un petit culte. Elsa est en réalité l’alter ego de Raul et tous les épisodes de sa vie, dont elle s’inspire elle-même pour écrire son nouveau scénario, sont en fait inspirés de vrais événements de la vie de Raul et de son entourage.

Ce jeu narratif de poupées gigognes s’inscrit dans la logique de récents films d’Almodovar, dans lequel le réalisateur injectait de plus en plus de lui-même, jusqu’à quasiment se fondre physiquement dans le corps de son acteur fétiche Antonio Banderas dans le magnifique Douleur et Gloire. Mais ici, le fantasque réalisateur ibérique ajoute une strate supplémentaire, comme s’il faisait l’auto-analyse de son art et de l’impact de son processus créatif au fil des ans. Et le constat auto-diagnostiqué semble implacable : l’artiste ne se sent plus capable de créer.
Autofiction commence pourtant comme un Almodovar léger, une comédie franchement rigolote et assez sexy alternant avec des passages plus inquiets alors qu’Elsa semble développer des premières crises de panique. Mais très vite, le film d’Almodovar mute à mesure qu’avance les écritures communes des scénarios du cinéaste et de son double de fiction. Le rire s’estompe et laisse la place à une amertume de plus en plus marquée. Cette mutation s’illustre notamment dans la disparition progressive d’un personnage jusqu’ici pourtant essentiel : celui de Beau alias Bonifacio (Patrick Criado), alter ego du compagnon de Raul dans la “vraie vie”, Santi (Quim Gutierrez). Ce bel hidalgo, pompier le jour et strip-teaser la nuit, traverse le film comme le reliquat du cinéma de l’époque Movida d’Almodovar (tout comme le caméo de l’incontournable Rossy de Palma), et se voit peu à peu délaissé comme si Almodovar lui-même faisait le constat de son incapacité à se raccrocher au souvenir de cette époque.

Le reste du film est à l’avenant : chacun des deux autoportraits qu’Almodovar fait de lui-même est celui d’un artiste voyant son art lui échapper. Une hydre démiurge à deux têtes qui canalise tout, et particulièrement les relations avec les proches qui les entoure. Autofiction est peut-être derrière ses atours toujours aussi pétulants l’un des Almodovar les plus sombres qui soient, à l’image de cette plage de sable noir de Lanzarote où Elsa part s’isoler dans une villa brutaliste (aux antipodes de l’esthétique almodovarienne) où viennent s’échouer une à une chacune de ses amitiés. Pas tendre envers lui-même, Almodovar semblé fatigué par la souffrance que lui provoque son processus de création artistique, rit même de ce qu’il estime être l’appauvrissement de son cinéma (Elsa cachetonne comme réalisatrice de pubs pour sous-vêtements, Raul se voit conseiller d’aller vendre son film comme un téléfilm pour Netflix).
Le problème, c’est que tout cela, Almodovar en a déjà plus ou moins parlé, et en mieux, dans ses précédents longs-métrages. L’ombre de Douleur et gloire, probablement son plus grand film de ces vingt dernières années, plane au-dessus de cet Autofiction qui semble un peu rabougri en face. Et au-delà, le choix de se repencher sur son soi de l’année 2004, année de la sortie de La mauvaise éducation et époque où le cinéma d’Almodovar semblait à son pinacle, n’est d’ailleurs sans doute pas innocent. Autofiction est un film intranquille, mais aussi frustrant car comme le cinéaste le reconnaît lui-même, le spectateur n’a pas vraiment l’impression de voir surgir quelque chose de nouveau devant ses yeux. Entre l’autofiction et l’auto-parodie, la frontière est parfois ténue.
Autofiction de Pedro Almodovar avec Barbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sanchez-Gijon, en salles depuis le 19 mai

