Alors que le festival Séries Mania referme son édition 2026, on complète notre tour d’horizon des séries qui ont marqué cette cuvée annuelle du plus grand festival européen dans le domaine de la production audiovisuelle. Après un premier volet consacré à la comédie et aux séries parfois plus légères, retour aux fondamentaux : de la série politique engagée. Au coeur d’une édition qui a multiplié les échos plus ou moins volontaires avec l’actualité (une membre du jury iranienne retenue à Téhéran par la guerre, une série sur les avions renifleurs de pétrole présentée en pleine crise du détroit d’Ormuz, une autre sur la division perpétuelle de la gauche 48 heures avant la mort du premier ministre de la Gauche plurielle), la prime fut accordée cette année aux séries qui ont voulu pousser le curseur, au sein d’un millésime qui se sera malheureusement parfois montré un poil sage, notamment du côté de ses polars. Puisqu’on avait recensé trois comédies, jouons la parité avec trois drames qui nous auront frappé dans les salles lilloises cette semaine.
The Best Immigrant (Streamz/Belgique – Panorama International)
Le pitch de The Best Immigrant : Flandre indépendante, futur proche. Un nouveau gouvernement d’extrême droite décrète l’expulsion de tous les résidents nés à l’étranger. Pour Muna et Jamal, l’arrestation signifie la séparation forcée et le renvoi vers des pays différents. Le couple risque le tout pour le tout en participant à « The Best Immigrant ». Dans ce jeu de téléréalité impitoyable, les candidats doivent s’affronter pour obtenir le sésame : un permis de séjour.

Sur le papier, on pouvait craindre une certaine forme de balourdise derrière le pitch tapageur de The Best Immigrant, variation de Running Man sous forme de rêve moite d’Eric Zemmour et Bruno Retailleau. Et très vite, on comprend que la série de la plateforme de streaming belge Streamz n’est pas là pour s’embarrasser de subtilité. En créant cette télé-réalité fictive chargée de sélectionner le meilleur migrant du nouveau pays, The Best Immigrant créé l’incarnation ultime du divertissement à portée xénophobique : une télé-réalité où les candidats, réduits à la simple étiquette de migrants (alors que tous sont des résidents de longue date de la province belge), sont parqués, filmés en permanence jusque dans leur sommeil, privés de leur histoire, leur culture, et même de la langue avec laquelle ils discutent dans l’intimité. Tout cela pour être mis en scène comme les pions d’un Grand Concours du roman national pour vanter les mérites d’un pays figé dans le temps.
Présentée comme une dystopie d’anticipation, The Best Immigrant s’ouvre à chaque épisode sur un carton indiquant qu’elle reflète néanmoins une pulsion vers le précipice de plus en plus partagée en Flandre. Rappelons au passage que les beaux discours du “cordon sanitaire” belge contre l’extrême-droite concernent principalement la Wallonie francophone (et pour combien de temps encore…). Mais derrière son vernis tapageur, The Best Immigrant contribue à prouver une chose : les démocraties européennes actuelles présentent déjà toutes les configurations qui pourraient permettre à un état autoritaire xénophone de s’installer dans les institutions, mais aussi dans le soft power du divertissement, en quelques semaines à peine.
Qu’importe que le trait soit au fond un peu lourd par moments, c’est le propre de la satire. D’autant plus quand celle-ci pointe du doigt ce qui fait le fond des mouvements d’extrême-droite actuels : non pas une simple détestation de l’étranger et de son apport à la culture d’un pays, mais aussi la jouissance vengeresse de l’humiliation et de la déshumanisation. L’insulte, l’injure, la violence symbolique exacerbée à l’extrême présentée dans The Best Immigrant est la même que celle qui se déchaîne dans les “I Voted for this” des Trumpistes ou les innombrables diarrhées verbales qui valent à CNEWS un abonnement hebdomadaire dans les sanctions de l’ARCOM. Pour tout cela, le cauchemar difforme de The Best Immigrant (co-produite par France TV donc destinée à atterrir prochainement de ce côté du Quiévrain) est d’un tel mauvais goût qu’il en devient tristement évocateur.
Enchaînés (France TV – Compétition française)
Le pitch d’Enchaînés : Ile Bourbon, 1806. Après un cyclone dévastateur, la plantation de Charles Bellevue est dévastée. Ruiné, il n’a d’autre choix que de céder ses terres. Mais ses esclaves redoutent d’être vendus et séparés. Parmi eux, Isaac refuse son sort : il vient de découvrir que Charles Bellevue n’est pas seulement son maître. C’est aussi son père.
En parallèle d’une compétition internationale qui n’aura peut-être pas réussi à offrir une cuvée des plus marquantes, avec pléthore de séries bien troussées, solides dans la forme, mais manquant parfois d’audace, la compétition française s’est montrée en revanche de très belle facture dans l’ensemble. Aux très réussies Eldorado et Camarades d’ARTE dont nous avons pu vous parler via des interviews avec Louis Farge et avec Micha Lescot, on peut y ajouter l’intrigante Privilèges de HBO Max, mais surtout Enchaînés, fresque située en pleine période coloniale sur l’île Bourbon au début du XIXe siècle. Création du jeune showrunner réunionnais Alain Moreau et réalisée par Laure de Butler (entre autres aux manettes de 37 Secondes, sacrée l’an dernier également à Séries Mania), Enchaînés raconte le combat d’un jeune esclave métis qui découvre que son père est le maître de la plantation, alors qu’un ouragan ravage les champs de café dont vit l’exploitation, la mettant à la merci d’un autre propriétaire esclavagiste encore plus inhumain.
Difficile de véritablement se prononcer sur Enchaînés à l’aune de ces seuls deux premiers épisodes, mais on peut saluer l’effort de retranscription de l’esclavage dans toute son inhumaine barbarie, sans que sa réalité ne soit édulcorée. Conçue pour une diffusion en prime time, probablement sur France 2, elle continent de nombreuses scènes éprouvantes, dépeignant une violence rare dans des fictions mainstream destinées à une heure de grande écoute. L’intrigue est parfois un peu soapesque et demande à être évaluée sur le long cours, mais dans le contexte d’une résurgence à droite d’un discours critiquant la “repentance” et s’efforçant de souligner les “bienfaits de la colonisation”, Enchaînés a le mérite de rappeler certaines évidences concernant les traitements inhumains, mais aussi les mécanismes psychologiques machiavéliques qui constituaient la structure même des plantations coloniales.
A chaque fois que l’on peut être tentés d’avoir une certaine compassion envers Bellevue, campé avec prestance par le toujours impeccable Olivier Gourmet, celui-ci nous rappelle que même un “bon maître” restait un maître, et pouvait se montrait capable de la même cruauté que le plus ignoble des esclavagistes. Nul doute que l’auteur de ces lignes n’est probablement pas le plus à même de juger avec le recul nécessaire la peinture historique d’ensemble, mais Enchaînés fait preuve d’un engagement salutaire à ne pas édulcorer ce qui ne doit pas l’être, quitte à ne clairement pas être réservé à tous les paires d’yeux.

Major Players (BBC/Angleterre – Compétition Internationale)
Le pitch de Major Players : Major Players est une série dramatique co-écrite par Molly Manning Walker (How to Have Sex) et Yasmin Joseph (A Thousand Blows). La série suit deux jeunes filles à l’aube de l’âge adulte alors qu’elles se donnent pour mission de créer une équipe de football féminin dans leur école. Inspirée par l’expérience personnelle de Molly au lycée, où les rappels à l’ordre étaient plus urgents que l’éducation en elle-même, la série est une véritable lettre d’amour au football. Exploration drôle et sauvage de la jeunesse londonienne d’aujourd’hui, Major Players aborde des thèmes forts, allant de l’amitié aux questions de genre.
Évoquons enfin rapidement une série très attendue ici après la découverte à Cannes il y a presque trois ans de l’excellent How to Have Sex, auréolé du prix Un Certain Regard sur la Croisette. Depuis, on était un peu restés sans nouvelle de la cinéaste hormis son apparition comme chef opératrice sur un autre joli film social anglais, Scrapper de Charlotte Regan. En réalité, la jeune artiste peaufinait sa première série pour la chaîne Channel 4 (avec l’appui de la toute puissante A24), ce Major Players qui vient se pencher sur la grande passion de Molly Manning Walker et d’approximativement 5% de la rédaction de Cinématraque : le football. Car en-dehors des plateaux, la réalisatrice est aussi une passionnée engagée du ballon rond, fondatrice notamment d’un club amateur pour femmes et personnes non-binaires, le Babe City FC, et camarade d’école de Chloe Kelly, l’un des superstars de la sélection nationale des Three Lionesses, double championnes d’Europe en titre.
C’est en partie de cette expérience dont s’inspire Molly Manning Walker, accompagnée ici à l’écriture par la scénariste Yasmin Joseph pour raconter l’histoire de deux adolescentes footballeuses, dont l’une se destine à devenir une future professionnelle, tandis que l’autre s’embarque dans le pari impossible de monter une équipe féminine dans leur lycée pour botter les fesses des garçons de sa classe, avec l’aide d’une nouvelle professeure . Face aux moqueries de bas étage de garçons prototypes de la manosphère telle qu’on tend ainsi à la définir aujourd’hui, nos deux héroïnes vont devoir lutter contre les stéréotypes, mais aussi leur propre misogynie intériorisée.
Difficile de donner un avis tranché et définitif sur les trois épisodes diffusés à Séries Mania puisque ceux-ci ont été présentés dans une copie de travail incomplète : étalonnage non terminé, dialogues doublés laconiquement, absence totale de matériel publicitaire pour illustrer cet article ou de générique ne serait-ce que pour noter le nom des deux excellentes actrices principales… Mais le brouillon de Major Players révèle déjà tout le potentiel d’une série digne des standards de la comédie dramatique sociale britannique. Les répliques fusent en mode tiki-taka guardiolien, et Molly Manning Walker sait comme How to Have Sex saisir le flottement identitaire des adolescentes confrontées au poids d’une misogynie systémique qui s’abat brutalement sur leurs épaules. Le résultat est enthousiasmant à plus d’un titre, en espérant que la version finale de Major Players se montre tout aussi séduisante que cet échauffement prometteur.

