Au sortir de mai 68, diverses tentatives d’expérimentations de communautés en auto-gestion ont fleuri dans la société française porté par l’idéal d’une société juste et horizontale. Dans le domaine de l’éducation, l’une de ces expériences les plus marquantes fut sans nul doute le Centre universitaire libre de Vincennes, lancé à l’automne 1968. Pendant plus d’une dizaine d’années, la gauche radicale tente de réinventer les principes de l’université dans la forêt de Vincennes, qui voit défiler le gratin de l’intelligentsia soixante-huitarde : Gilles Deleuze, Alain Badiou, Henri Laborit, Jacques Rancière, Jean-François Lyotard… Tandis que ses couloirs abritent un bouillonnement intellectuel majeur, au milieu d’une véritable poudrière de mouvements. En 1980, l’université déménage de Vincennes pour devenir l’actuelle université de Paris VIII Saint-Denis.
Près de 60 ans après le début de cette aventure unique, Dominique Baumard et Benjamin Charbit reviennent sur cet épisode d’utopie avec Camarades, comédie chorale fortement marquée par l’humour situationniste de Guy Debord et ses disciples (La Dialectique peut-elle casser des briques? entre autres). Plongeant dans les entrailles d’un Vincennes où se croisent aspirants putschistes, flic sous couverture, travailleuse du sexe en émancipation et direction aux ordres du PCF, Camarades mélange de manière habile visages connus du petit et grand écran (Grégory Gadebois, Vincent Elbaz ou Constance Dollé, elle-même fille de Jean-Paul Dollé, lui-même ancien prof à Vincennes) et des têtes d’affiche qui se sont davantage fait remarquer sur les planches de théâtre (Pierre-François Garel, Manon Kneusé). A leurs côtés, on retrouve également la présence familière de Micha Lescot, dont la silhouette filiforme, le timbre mielleux et la crinière argentée s’illustrent depuis près de trois décennies sur les écrans comme sur les planches. Alors que Camarades se présente dans la Compétition française, nous avons discuté avec lui de cette série qui lui a permis de replonger dans la fièvre de mai 68 quelques années après son apparition dans le film d’un grand disciple de l’humour situationniste, Le Redoutable de Michel Hazanavicius.
Le pitch de Camarades : Mai 68. L’État français vacille sous le coup d’une révolte menée par des étudiants et des professeurs d’université. Pour contenir cette marée subversive, le pouvoir gaulliste imagine une solution aussi perverse que brillante : créer une université expérimentale loin des pavés parisiens. Imprégnée de personnages réels, hauts en couleur, qui ont fait notamment les grandes heures de la « French theory » quand le monde n’était que pensée et utopie et par le truchement de personnages totalement fictifs, Camarades nous invite à revivre l’expérience étudiante folle de l’université de Vincennes, sur le ton de la comédie enlevée.

Que connaissiez-vous de l’histoire du Centre universitaire de Vincennes avant de vous engager sur Camarades?
Micha Lescot : Il se trouve que je suis ami avec Emilie, la fille de Gilles Deleuze, avec qui on avait déjà pu en parler. Je ne lui ai pas dit que je faisais la série parce que je me suis demandé ce qu’elle allait pouvoir penser de ça. Mais je serais très content qu’elle la voie et qu’on en reparle après. Je connaissais forcément un peu parce que je ne suis plus si jeune que ça dans le métier maintenant. Mes parents avaient fait mai 68, on en parlait souvent à la maison et cette période m’a toujours intéressé, donc je n’avais pas à aller bien loin en termes de recherches. Et puis j’avais déjà fait en plus un film sur Godard en 68 avec Le Redoutable.
Camarades ne cache pas d’ailleurs son inspiration godardienne, et va directement se frotter comme Le Redoutable non seulement à l’esthétique, mais à la langue de l’époque. Quel plaisir trouvez-vous en tant qu’acteur de vous frotter à cette langue révolutionnaire.
C’est presque comme un filtre en fait. Quand on voit les films de Rohmer, quand on voit non seulement les œuvres mais aussi les archives de l’INA de cette époque, il y a une forme de tenue. Dès qu’il y a une caméra, on voit que les gens se redressent, font attention à se tenir bien parce qu’ils n’avaient pas l’habitude des caméras. Aujourd’hui, on est beaucoup plus avachis parce que tout le monde a l’habitude de se filmer avec mon téléphone. Je trouvais que c’était intéressant de retrouver ce filtre, qui n’est pas forcément suranné. C’est juste que le rapport aux images était différent à l’époque. J’ai abordé cette langue dans ce rôle comme quand on nous demande de jouer du Molière ou du Marivaux : elle est devenue une langue d’époque en quelque sorte, même si je ne suis né que six ans après. Ce n’est pas tout à fait comparable, mais ça demande le même soin par rapport à une langue et une manière de se tenir.
Camarades aborde évidemment la question du collectif dans la lutte, à travers une forme chorale. Est-ce que l’on peut relier cela d’une certaine manière à vos expériences au conservatoire d’art dramatique et des troupes de théâtre?
Complètement. On a tourné ça tout l’été dernier, avec une distribution où je connaissais pas mal de monde, dont certains avec qui j’avais déjà travaillé. On était vraiment comme une petite troupe de théâtre. La mise en scène était très dynamique, la série est principalement tournée caméra à l’épaule, il fallait être tout le temps en jeu. Le découpage était très libre, la caméra bougeait sans cesse, donc on pouvait vous attraper à un moment. On ne savait pas ce qui allait être gardé au montage final. Ça nous mettait dans un état finalement proche de celui que l’on ressent quand on est au théâtre, où on doit rester investi même quand on ne parle pas.

Comme la plupart des révolutionnaires de la série, votre personnage se définit en partie par son rapport à un certain idéalisme vis-à-vis du monde qu’il est en train d’essayer de construire. Cet idéalisme a-t-il trouvé un écho en vous et dans certains rôles de votre carrière?
Je suis plutôt allé chercher un rapport à l’enfance, parce qu’il est quand même assez spécial ce garçon. C’est quelqu’un qui ne choisit pas, ce qui est assez touchant d’ailleurs, parce qu’il est seul et comme il est accepté chez les maoïstes, chez les royalistes, il va chez tout le monde. Comme beaucoup des personnages que l’on croisait à Vincennes, il y a trouvé une place qu’il ne trouvait pas dans la société. On comprend plus ou moins qu’il passe ses nuits à l’hôpital le soir, sans trop comprendre pourquoi. Mais il y a quelque chose chez lui de très beau chez ce type qui sent qu’il peut enfin faire partie d’un groupe. Quand j’étais enfant, on me demandait de choisir tout le temps et je ne savais pas choisir. Ça m’angoissait de choisir. J’ai poussé ça un peu plus loin en me disant : “Qu’est-ce que ça ferait d’être quelqu’un qui, à 50 ans, a la même appréhension à chaque fois qu’il doit faire un choix?”
Il est l’un des métronomes de la série d’ailleurs : il est entouré de personnes qui sont beaucoup plus radicales que lui et il devient en quelque sorte leur contrepoint permanent. Mais il y a toujours une place pour lui.
C’est ça qui est assez touchant. Dans ce cadre là, on l’accepte. Son discours est très bizarre, mais en même temps il fonctionne toujours. Tant qu’on l’accepte, il y va, ce qui est déstabilisant pour ceux qui l’entourent car ils ont des idées très arrêtées. Il oscille toujours entre l’idéalisme et la naïveté.

Au-delà de ce travail sur le côté régressif de votre personnage, comment vous êtes-vous replongé dans le bouillonnement intellectuel et sociétal de l’époque?
En fait je suis arrivé assez tard sur la série, mais ce monde-là ne m’était pas complètement étranger. Même quand je me replongeais dans des films de cette époque, je me rendais compte que c’était avant tout parce que c’était des films que j’aime profondément. Dominique et Benjamin nous ont donné accès à des documentaires, des archives, mais j’avais l’impression de les avoir déjà vus. Au bout d’un moment, il faut se faire confiance. J’ai plus passé mon temps à chercher ce personnage pendant le tournage, en fait. Il était tellement mouvant que parfois, j’avais l’impression de le perdre. Jusqu’au dernier jour de tournage je cherchais à trouver la note juste, comme s’il avait plusieurs masques, plusieurs visages différents. Parfois on disait sur le plateau que par moment il était capable de passer à l’action de manière très précise alors que le reste du temps on a l’impression qu’il flotte tout le temps.
Cet équilibre entre le flottement et la précision, sur une série comme celle-ci dont les textes sont une machine bien huilée, cela passe aussi par un apport de votre part à l’écriture?
Oui, un petit peu. Ce qui était bien sur la série, c’est que les scénaristes sont aussi réalisateurs. Et j’ai fini par comprendre que Dominique et Benjamin ont une manière de travailler différente. Donc quand j’avais envie de faire passer une idée, j’ai appris à savoir lequel des deux il fallait aller voir. Après, je dois dire que je n’avais pas envie de changer grand-chose au texte que j’ai reçu. Ils ne m’ont pas dit exactement ce que je devais faire. Ils m’ont laissé la liberté de le trouver par moi-même au fur et à mesure.
Camarades n’occulte pas non plus ce qu’ont pu être certains angles morts dans chaque courant né de mai 68 : les révolutionnaires homosexuels, les révolutionnaires racisés, les dissensions internes permanentes… Comment intégrer ce recul rétrospectif dans votre personnage?
On était étonné quand même de voir que ça allait résonner aussi bien avec ce qui se passe aujourd’hui. Et finalement, les engueulades à gauche dont on parle en ce moment, il y avait déjà quelque chose comme ça à l’époque. Après en ce qui concerne mon personnage, c’est sans doute un peu différent vu son détachement des choses. C’était un électron libre pour moi, je n’avais pas envie de le ramener de force vers son environnement. Même son homosexualité, il ne la vit tellement pas comme une revendication, il est comme il est. Il ne revendique rien d’autre que d’être au cœur de ce qui se passe. Sur ses vêtements, on avait mis les patchs de tous les groupes différents. Sur son pantalon, il y a gauche-droite pour qu’il puisse se repérer parce que le type est toujours un peu perdu. C’est l’opposé de quelqu’un sur qui tu peux imposer un dogme. Ce qui me touche le plus, c’est ce que je vous disais tout à l’heure, c’est qu’un type comme ça qui part un peu dans tous les sens, pour qui la vie a dû être très difficile, a trouvé cet endroit où il était accepté. Car même si tous ces gens autour ont l’air inflexibles, à aucun moment ils ne vont lui demander de choisir, d’être quelqu’un qu’il n’est pas.
Est-ce qu’approche votre personnage comme un électron libre, comme vous le dîtes, vous a permis aussi de naviguer plus facilement dans la diversité thématique de la série?
Oui, ça m’a complètement aidé. Je traversais ça comme un terrain de jeu en fait. Personne n’arrive pas à abîmer son enthousiasme, même si j’imagine que quand il doit tomber dans des moments de dépression, ça doit être terrifiant. il fallait que je garde cette espèce de vitalité et de naïveté, ça permet de passer d’un genre à l’autre sans avoir aucun jugement alors que justement c’est une série où les personnages passent leur temps à se juger.

Cette gauche post-Mai 68 était d’ailleurs plus violente envers elle-même dans ses querelles intestines. C’est une série où les gens passent leur temps à se traiter de vendus, de fascistes, à créer des comités, des sous-comités, jusqu’à la parodie.
Ils ne sont pas au pouvoir, donc ils sont dans l’opposition permanente, on le sent. Ils sont radicaux dans leurs paroles, mais ils sont moins professionnels qu’aujourd’hui, y compris quand ils se démolissent les uns les autres. Constance (Dollé) a dit quelque chose de très juste pendant la conférence de presse sur le fait que la pensée est sexy, donc elle attise quelque chose quand elle bouillonne.
Est-ce que c’est justement un des constats de la série, un regret que la pensée ait disparu des disputes de famille à gauche?
La gauche de cette époque là, elle passe son temps à lire et à réfléchir. D’une autre manière, ils maîtrisent moins la communication politique. Ils communiquent différemment, avec des références peut-être un peu plus élevées que celles qu’on a entendues ces derniers temps. Mais surtout, il y a beaucoup de tendresse dans la série, de la tendresse entre ces gens. On a envie d’être parmi eux, on a envie de vivre cette aventure. Si la série était cynique, si l’on passait son temps dans une posture de jugement, le résultat serait rance, pas très intéressant.
C’est cela que vous voudriez que l’on retienne en premier lieu de Camarades?
Cette série, c’est une espèce d’utopie. Une aventure aussi ouverte et radicale a fait très peur au gouvernement de l’époque, qui a passé des années à essayer d’y mettre un terme. Parce que quand on donne cette liberté là à des gens, cela crée de la peur dans le pouvoir en place. Ces étudiants, ce ne sont pas des terroristes, des gens dangereux. Ils ne sont pas très bons dans leurs menaces. Mais même dans la simple pensée, cette utopie a été cataloguée comme dangereuse, juste parce que certains ont essayé d’accomplir ce en quoi ils croyaient.
Camarades de Dominique Baumard et Benjamin Charbit avec Pierre-François Garel, Manon Kneusé, Micha Lescot, diffusion prévue à la rentrée 2026 sur ARTE

