Eldorado (ARTE) : Rencontre avec le réalisateur Louis Farge

“On a pas de pétrole, mais on a des idées”. Ce célèbre slogan publicitaire reste aujourd’hui l’un des grands marqueurs de la France giscardienne, qui a annoncé un demi-siècle à l’avance la “France à Macron” comme disent les jeunes. Dans le sillage du sémillant et dynamique VGE, la France s’engouffre dans la voie du libéralisme débridé, fait de l’innovation de son mantra dans une course effrénée vers le profit, avant de subir comme le reste du monde la déflagration du choc pétrolier de 1973. Dans un paysage en recomposition, de nouveaux visages émergent derrière la promesse d’un monde nouveau, quitte à parfois aller plus vite de la musique, comme l’illustre le scandale des avions renifleurs de pétrole, révélé des années plus tard, en 1983, par le Canard enchaîné puis par le journaliste Pierre Péan.

Comment diable, en 1976, Elf, fleuron de l’industrie hexagonale, avait-elle pu se faire piéger par un aristocrate belge désargenté et un réparateur d’électroménager italien, qui leur avaient promis de détecter la présence de nappes de pétrole par le simple survol d’avions équipés d’une technologie révolutionnaire mais secrète. Validés jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir, les avions renifleurs d’Elf devaient ramener la France sur le devant de la scène sur le marché énergétique. Mais patatras, quelques mois après, la supercherie est découverte, avant d’être enterrée judiciairement au nom du secret défense et des intérêts de l’État, avec l’appui bien pratique du successeur de Giscard à l’Élysée, François Mitterrand.

Un demi-siècle après l’affaire, Eldorado, série d’Arte dans la Compétition française de cette édition 2026 de Séries Mania, lui redonne vie avec aux manettes le duo formé par Tarek Haoudy et Nacim Mehtar, non sans s’offrir des libertés sur une affaire sur laquelle demeurent de toute manière de nombreuses zones d’ombre probablement à tout jamais irrésolues. Dans le rôle du noble belge Arnaud de Toledo (alter ego fictif du véritable aristocrate Arnaud de Villegas) et du faux inventeur de génie Florindo Bonamici (Aldo Bonassoli), on retrouve deux noms de la fine fleur des acteurs du Plat Pays, Jérémie Rénier et Laurent Capelluto, entourés d’un casting bien étoffé : Karim Leklou, Marie Colomb, David Marsais du Palmashow, Stéphane Guillon, Patrick Chesnais… Et derrière la caméra, la tâche de mettre en images ce scandale oublié des années Giscard est incombé à Louis Farge, qui s’est déjà illustré avec la série de France TV Follow, mais surtout la saison 1 de Culte pour Amazon consacré au phénomène Loft Story. A l’occasion de la présentation d’Eldorado à Lille, nous avons pu discuter avec lui des ressorts de cette histoire pas comme les autres, et leur résonance très contemporaines.

Le pitch d’Eldorado : Au lendemain du choc pétrolier de 1973, un aristocrate belge visionnaire et un inventeur italien persuadent Elf Aquitaine qu’ils peuvent détecter du pétrole depuis les airs — lançant l’une des plus grandes illusions technologiques de l’histoire industrielle. Une histoire librement inspirée d’un des plus grands scandales de l’histoire moderne.

Que connaissiez-vous de l’affaire des avions renifleurs d’Elf et qu’est-ce qui vous a immédiatement attiré dans cette affaire quand on vous a proposé ce projet? 

Louis Farge : Je ne connaissais rien de cette affaire, je dois le reconnaître. C’est quand j’ai commencé à travailler dessus que j’ai compris que cette affaire était bien connue de gens de mon entourage qui n’étaient pas de ma génération. Très vite, je voyais dans cette histoire de quoi faire une série moderne, je ne voulais pas me limiter à une série d’époque. L’idée, c’était de par le rythme de la caméra, faire le portrait mental de personnages en proie à un déni de réalité. Le scandale en lui-même m’intéressait moins que la croyance qu’il y avait derrière, et Eldorado est avant tout une série sur la croyance. Par cette porte d’entrée, on y trouvait un écho avec notre actualité des dix dernières années : les start up, la croyance parfois aveugle en certains sauveurs, l’urgence de voir tous les signaux sont au rouge… Je voulais avant tout que l’on se rapproche des personnages, que l’on croit comme eux ont pu croire en ce projet, et surtout ne pas les présenter de façon mesquine.

Même si vous ne vouliez pas sombrer dans une reconstitution trop appuyée, il était malgré tout essentiel de recréer pour le spectateur une atmosphère particulière de la France giscardienne des années 70, ce monde des affaires très spécifique qui émergeait à l’époque.

Pour ça, bien sûr qu’on se devait d’être extrêmement précis sur la direction artistique avec le chef opérateur, le chef décorateur, la chef costumière. Mais tant que l’on reste ultra précis dans notre approche, à côté de ça, il était important de se donner de la liberté, comme les auteurs ont fait vis-à-vis d’une affaire où il y a beaucoup de trous. Il y a plein de zones d’ombres dans l’affaire des avions renifleurs, des zones d’ombre qui laissent la place à la fiction. Et c’était un enjeu pour moi aussi, car ces trous m’ont permis aussi d’insuffler une forme de modernité, de m’affranchir de l’idée d’une série en costumes, avec de beaux plans  plans larges pour bien filmer ces beaux costumes et de filmer avec une frénésie qui résonne avec celle d’aujourd’hui.

Comment amène-t-on cette frénésie à l’écran tout en devant composer avec une technologie très sommaire, de simples écrans d’ordinateur et de relevés topographiques? 

Une grande part se joue au montage, particulièrement au montage son. Tout au long de la série, les personnages font référence aux ondes gravitationnelles, et je voulais que cela se retrouve au son. En dehors des personnages, il faut sentir qu’il y a tout une arène autour de ses personnages et de leur croyance. Il n’y avait rien de mieux que le son pour retranscrire la vibration technologique de l’époque, et ça a nécessité un long travail pendant des semaines. Il fallait tenir le spectateur dans l’obsession des personnages, dans une attention permanente.

Copyright : TOP – The Originals Productions

Cette recherche de frénésie, on la retrouve aussi dans la diversité de genres qu’embrasse Eldorado : c’est à la fois un thriller politique, une série d’aventures, un drame familial… Comment trouve-t-on la cohérence, le point d’équilibre à l’image? 

On peut mélanger les genres tant que l’on reste cohérent avec les personnages. Contrairement à une intrigue de long métrage, la série te permet de jouer avec les gens à partir du moment où tu es attaché aux enjeux de personnages forts. La forme de la série offre ça parce que tu peux être au plus proche de tes personnages et jouer avec les gens sans qu’ils aient à se dire qu’ils sont devant tel ou tel genre de série. La franchise envers le personnage, c’est le fil conducteur de l’écriture au tournage. 

Cela semble se répercuter sur la direction des acteurs : on a l’impression que vous prenez plaisir à filmer certains de vos acteurs à contre-emploi comme David Marsais ou Stéphane Guillon, même Karim Leklou que l’on assimile pas forcément à un rôle comme le sien dans la série.

Ça a commencé dès le casting, c’est là où l’essentiel du travail se joue. Avec David on avait déjà travaillé ensemble sur Culte, dans laquelle il avait un rôle assez similaire ; c’était le numéro 2 de M6 et il est passé numéro 2 d’Elf. On voulait surtout que les personnages aient tous un lien avec le thème de la croyance. Ce qui m’a intéressé à l’idée de travailler avec Karim, c’était de faire de lui un arriviste marié à la femme du PDG. C’aurait pu être quelqu’un de plus lisse, de plus simple, mais ça reste quelqu’un qui tout de suite nous touche par sa croyance dans ce projet. Karim, il porte le costume comme Lino Ventura et il a la tendresse de Jacques Villeret. C’est ce même rattachement à la croyance qui rend l’explosion de ces personnages si touchante.

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C’est aussi ce rend si particulier le lien fondateur de la série entre le personnage de Jérémie Rénier et celui de Laurent Capelluto. C’est une relation très complexe, de deux croyants dont on pense qu’ils croient dans la même utopie avant de découvrir la vraie nature de leur relation… 

Je voulais presque filmer leur relation comme une histoire d’amour. Il y a vraiment une bascule au moment où Jérémie se rend compte de la supercherie, et qu’il est aussi victime de Laurent. Ce moment est lié à une scène liée à Dalida qui ne les concerne pas, mais on comprend à ce moment-là que c’est la fin d’une histoire d’amour entre eux portée par leur croyance. Quand le personnage de Laurent dit qu’il a tout fait pour eux, que Delta et Omega (le nom des deux avions renifleurs, NDR) c’est eux, qu’il a tout abandonné pour suivre Toledo… Ce sont presque des enjeux de couple entre les deux. Il n’y a pas tant de romantisme à première vue dans cette série, mais quand on y regarde de plus près c’est une histoire d’amour entre un père et sa fille, entre deux inventeurs, un mari et sa femme… Je le sens même avec des gens de mon équipe comme mon chef opérateur, c’est la sixième série qu’on tourne ensemble. Il n’y a rien de romantique ni de sexuel dans ces liens d’amour, mais une grande aventure peut permettre de tisser cette confiance. 

Le personnage de Laurent Capelluto est sans doute le plus fascinant de la série, parce qu’il incarne la part de grotesque de cette affaire, dans laquelle une des plus grandes firmes françaises s’est fait avoir par une supercherie qui a l’air inconcevable de l’extérieur. Comment faire pour rendre crédible ce qui devait par essence être ridicule?

A aucun moment je n’ai voulu qu’Eldorado soit une série d’arnaque qui se définisse uniquement par le scandale. Pour cela, il fallait que le spectateur soit en permanence à hauteur du personnage pour y croire avec lui, même s’il sait et qu’il va se rendre compte rapidement qu’il y a quelque chose qui cloche. Le spectateur va enquêter avec les personnages féminins de la série pour faire la lumière sur cette histoire, si bien qu’à la fin la situation dans laquelle il se retrouve est grotesque mais sa naïveté le maintient. Tout est à l’honneur de Laurent car 9 fois sur 10 un comédien fait ça et ça tombe à côté, mais lui est capable de nous embarquer dans sa naïveté. A aucun moment on a l’impression que ces personnages se fourvoient et feignent leur croyance. Ca a donné des moments de direction d’acteur passionnants avec Laurent, qui se demandait où son personnage en était, s’il se mentait à lui-même ou non. Et d’ailleurs, l’histoire nous a rattrapé là-dessus, parce que ce type a véritablement existé aussi, on trouve des vidéos de lui 20 ou 30 ans plus tard avec ses ordinateurs, racontant aux journalistes qui vont le voir : “Mais ça marchait pour nous!”. C’est ça qui est fabuleux, que ça tienne de l’enfumage ou de l’auto-persuasion.

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Eldorado embrasse à travers l’affaire des avions renifleurs des thèmes aux échos très actuels : le greenwashing, la question des classes sociales dans l’entreprise et l’innovation, les liens troubles entre politique et grandes entreprises. Comment s’est dessinée cette ambition de rendre cette histoire vraiment contemporaine?

Et bien sûr, la présentation de la série à Séries Mania, avec ce qui se passe actuellement autour du pétrole en Iran, amène l’actualité autour de la série de manière encore plus forte. Cette histoire est contemporaine parce que c’est la même croyance qui fait les fondements de la start-up nation, où des millions ont parfois été investis dans des histoires qui ne tenaient pas debout, parce que c’est des bulles. L’Histoire est cyclique. Au fond, Eldorado repose sur les mêmes mécanismes que Culte autour de Loft Story : comment se noue la croyance. Les spectateurs de Loft Story, on leur vendait du rêve, Elf on leur a vendu une autre rêve, celui du pétrole gratuit. 

Une phrase du dernier épisode semble résumer à mon sens la série, un dialogue entre Karim Leklou et l’un de ses collègues : “Aujourd’hui, la vérité, tout le monde s’en fout, ce qui compte, c’est de raconter la bonne histoire”. Et son collègue lui répond : “La bonne histoire, au bon moment”. Est-ce qu’en tant que storyteller vous-même vous considérez aussi que le réel est devenu une fiction comme les autres?

Entièrement, et c’est justement le lien que je voulais faire avec Cult. Dans le monde actuel où tout est communication, quand tu touches juste, c’est parce que tu racontes la bonne histoire au bon moment. C’est un constat défaitiste même pour quelqu’un comme le personnage de Karim car il perd sa naïveté à ce moment-là. Tout est affaire de storytelling et de timing. Et c’était la même chose qui avait fait le succès de Culte : cette histoire n’aurait jamais existé 10 ans plus tôt, ou 20 ans plus tard.

Eldorado de Tarek Haoudy et Nacim Mehtar, avec Jérémie Rénier, Laurent Capelluto, Karim Leklou, diffusion prochaine sur ARTE.

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