Superman : Punk à Chien

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Le film de super-héros va mal. Tandis que du côté de Marvel, les troupes du producteur Kevin Feige patinent dans la semoule depuis cinq ans et peinent à retrouver les lauriers gagnés lors de leurs débuts, la situation côté DC Comics est peut-être (très probablement) encore pire. Après une tentative d’univers partagé cabossé, développé autour de la vision de Zack Snyder pour finalement s’en éloigner à vitesse grand S (pour Speed Force), l’univers étendu DC est mort d’une triste agonie avec le second film Aquaman de James Wan, un immense étron jamais fun et épuisant.

Dans le même temps, la Warner – qui possède la marque DC Comics – change de visage et de direction « artistique » en fusionnant avec Discovery. David Zaslav, le nouveau patron à la tête du studio, est là pour une chose et une seulement : se faire de la thune. Ce qui implique massacrer des projets, annuler des sorties, et surtout n’avoir aucune considération pour l’art au sein de la machine.

C’est dans ce contexte tendu que James Gunn débarque à la Warner en sauveur. Autrefois héros de l’écurie d’en face pour son travail salvateur sur les Gardiens de la Galaxie, qui sont dans le très haut du panier de ce que Marvel a pu produire (le panier étant, on est bien d’accord, lui-même de qualité très moyenne), Gunn avait déjà trempé son pied chez DC Comics au moment de son renvoi temporaire par Disney, réalisant le sympathique The Suicide Squad (à ne pas confondre avec Suicide Squad signé David Ayer qui lui est immonde, mais qui s’appelle presque pareil donc comprenez bien que les gens normaux soient perdus dans tout ça) et sa série dérivée Peacemaker.

Voilà donc que James Gunn se retrouve avec la lourde tâche d’être à la fois l’architecte d’un nouvel univers DC Comics au cinéma, tout en étant le scénariste et le réalisateur du film censé ramener le public dans les salles kiffer les films de super-héros, à un moment où les plus gros succès récents sont… Un film de vampires, une comédie musicale Barbie et un biopic sur l’inventeur de la bombe atomique. Une tâche herculéenne assurément, vu le désamour qui s’est installé lors de cette décennie 2020. Y aura-t-il un surhomme pour sauver le soldat Warner et mettre fin à la longue superhero fatigue de ces dernières années ? Rien n’est moins sûr, mais comme le dit la célèbre catchphrase du boyscout kryptonien : « That looks like a job for Superman! »

Superman (2025) - Photos - IMDb

De Troma au Daily Planet

Si vous pouviez remonter dans le temps et dire aux cinéphiles d’il y a vingt ans que James Gunn écrit et réalise un film Superman, on ne vous croirait très probablement pas. En même temps, si vous faisiez de même pour expliquer aux gens de 2005 que dans 20 ans la planète serait définitivement condamnée parce que les nazis sont de retour et qu’ils utilisent une IA générative qui détruit la planète pour créer un monde parallèle en ligne où toutes leurs obsessions seront réelles, que Donald Trump a fondé une secte autour de sa personnalité et été élu deux fois… Pas sûr qu’on voit croirait vraiment. À la limite si vous leur disiez que le PS a trahi, là on ne risquerait pas de trop les surprendre.

James Gunn fut un temps était un cinéaste voyou, punk, irréverencieux. C’est même ce passé de vilain garçon qui lui avait coûté son job chez Marvel, lorsque la fachosphère a ressorti des blagues à l’humour plus que douteux et clairement pas excusables que le réalisateur avait pu mettre sur Twitter dans sa jeunesse. Seulement voilà, le James Gunn il a changé. Son esprit grotesque et ses bouffoneries se sont retrouvées canalisées lorsqu’il s’est retrouvé à travailler sur les Gardiens de la Galaxie, et à son mauvais goût s’est ajouté un grand coeur.

Le voir s’emparer de Superman peut donc paraître surprenant au premier regard, mais en vérité c’est un film qui ressemble énormément à son cinéaste. D’abord, en tant que fan de comics, il éprouve du respect envers le personnage. De ce fait, c’est sûrement le plus fidèle à la source des Clark Kent qu’on a pu voir au cinéma à ce jour. David Corenswet l’interprète admirablement, jonglant habilement entre le mal-être du personnage en pleine crise identitaire et le côté solaire qui fait de Superman le plus inspirant des super-héros. À ses côtés, Rachel Brosnahan est absolument parfaite dans le rôle de la journaliste Lois Lane, à la fois piquante et séduisante.

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Le film réussit à faire acheter au spectateur un univers déjà établi, avec chose rare un carton introductif bien pensé et kinétique pour l’in medias res, dans lequel les surhommes et surfemmes (métahumains) sont présents depuis longtemps. On a droit à un kaiju, des portails spatiaux temporels, des monstruosités cosmiques, un chien extraterrestre surpuissant, et le tout ne paraît jamais superficiel ni gloubiboulgesque. James Gunn est parvenu à retranscrire l’esprit – ou du moins un certain esprit – des aventures papiers de Superman dans tout ce qu’elles ont de haut en couleur, kitsch, funky, tout ne délaissant jamais les personnages. Même son Lex Luthor, magnifiquement interprété par Nicolas Hoult, semble tout droit sorti d’une page de bande dessinée… Tout en ressemblant évidemment beaucoup aux milliardaires de notre vrai monde qui eux aussi nous précipitent vers sa fin.

Là où le film surprend réellement, c’est qu’il est aussi pleinement un film qui porte la marque et l’identité de James Gunn. On y retrouve d’abord le rapport compliqué du protagoniste à ses parents, et Superman rejoint la longue lignée des personnages du réalisateur qui se retrouvent davantage dans leurs familles rapportées que dans leur entourage biologique. Ce côté camaraderie et bon enfant se retrouve également autour du Justice Gang, composé du Green Lantern Guy Gardner, de Mr Terrific et Hawkgirl, mais aussi dans la dynamique des journalistes du Daily Planet, avec un humour jamais très drôle mais toujours un peu touchant. Superman est un boy scout, il ne sera jamais Rocket Raccoon par exemple, mais c’est là aussi où Gunn s’amuse en confrontant son personnage à d’autres qui n’ont pas sa vision simpliste et idéaliste du monde ; tout en reconnaissant que parfois, c’est bien cette vision idéaliste dont nous avons besoin.

En cela, James Gunn poursuit le travail accompli sur le troisième volume des Gardiens de la Galaxie et fait de son héros un Superman antispéciste, défenseur des animaux autant que des humains (peut-être que le moment où il sauve un écureuil m’a forcé à réprimer un couinement de joie), et qui rappelle que dans un monde où le cynisme est de plus en plus à la mode, peut-être qu’être réellement punk est d’être gentil. Un message qui, personnellement, me parle plus que tout. Le Superman de James Gunn est donc un véritable punk à chien, du genre à croire qu’il faut se révolter lorsqu’on voit les autres souffrir plutôt que de sombrer dans l’apathie lorsqu’on voit un pays allié aux Etats-Unis massacrer des populations innocentes au Moyen-Orient.

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Le hic

Car il y en a un, et même plusieurs. Déjà, si l’objectif était de ramener en salles les spectateurs lassés par le genre, il est difficile d’imaginer que Superman en soit capable. Car s’il plaira certainement aux convaincus et aux fans – dont je fais humblement partie, rien ne sert de le cacher – il peinera sûrement à se démarquer suffisamment de la mêlée pour créer le renouveau attendu. Bien entendu c’est une prédiction au doigt mouillé que je réalise ici, si je me plante j’en serai le premier heureux… Mais j’en doute. (update : Le film est on track pour un lancement en fanfare donc « alors peut-être »).

La faute à un ensemble qui hélas, reste trop générique pour être fondamentalement renversant. La photo est jolie sans être transcendante, le montage de l’action réussi sans jamais atteindre les sommets grisants de ce qu’ont pu faire un Christopher Nolan sur le genre, les chorégraphies de combats sympathiques mais déjà connues… À ce titre, il paraît fou de se dire que le Man of Steel de Zack Snyder (quoi qu’on pense du film dans son intégralité) continue encore aujourd’hui d’être indépassé dans sa mise en scène de l’action tant en termes d’échelle que de dynamisme. James Gunn peine à surnager au milieu des références et encombre parfois son récit en dépit du bon sens et surtout de certaines conventions de cinéma que le spectateur accepte volontiers : cette idée des lunettes hypnotisantes par exemple, bien que tirée de certains comics, n’en est pas moins une mauvaise idée qui vient retirer au spectateur un certain plaisir de suspension d’incredulité…

Le film souffre également d’une sous-intrigue qui laisse pour le moins très perplexe autour de Jimmy Olsen, reporter du Daily Planet et meilleur ami de Clark Kent, qui ici est une sorte de playboy secret capable de rendre folles toutes les mannequins de Metropolis. Cette partie du film ressemble hélas aux pires travers du cinéma de James Gunn, qui reste un homme imprégné d’une certaine pop culture bien masculino-centrée, bien femme-trophée compatible, et même si elle parvient à tordre le cou en partie à ces clichés avec un twist plutôt bien pensé autour d’un personnage de bimbo faussement écervelée, le tout reste au mieux maladroit, au pire affreusement gênant.

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Un autre point qui risque de diviser est le rapport du film à la politique, et à la figure même de Superman dans ce qu’elle représente pour les autres. Dans le film, Clark intervient dans un conflit étranger entre deux nations pour protéger les agressés de l’agresseur (au moins il a un meilleur compas moral que beaucoup de dirigeants de notre vrai monde, suivez mon regard) et sa position d’ingérence en tant que citoyen américain est quelque peu critiquée mais sans que la réflexion n’aille finalement très loin. Le film en cela tombe rapidement dans les travers libéraux du cinéma hollywoodien qui est trop souvent de la gauche molle, persuadée que les grands discours inspirants peuvent faire changer d’avis les fachos et que des révélations télévisuelles sur les agissements d’un traître puissent être condamnées par le public. Mais il est plus pertinent de voir une telle lecture naïve du monde dans un film de Superman… Parce que c’est son film, et le monde se plie donc à sa vision.

La même ambiguité réside également dans la volonté pertinente mais timorée d’insister sur l’aspect immigré extraterrestre et sans-papiers de Superman ici. James Gunn est évidemment politique en rappelant cet élément constitutif du personnage, imaginé tel quel par deux auteurs de comics juifs marqués par l’antisémitisme ambiant des années 1930, mais en gardant l’image d’un Superman white-passing (car en tant qu’extraterrestre il n’est pas blanc au sens socio-démographique du terme) il gomme aussi la pertinence de ce discours. Ceci étant dit, il a suffi que James Gunn rappelle que Superman est un immigré sans-papiers dans la presse pour que la fachosphère s’emballe et que le film soit accusé sur les plateaux télévisés de l’amérique nazie de « wokisme ». Une scène qui est LITTÉRALEMENT dans le film, ce qui me fait penser qu’au final on a tellement régressé sur la question que demander aux Américains de produire un film avec un Superman mexicain (comme dans l’excellent Justice League Gods and Monsters de Bruce Timm), c’est peut-être trop demander à ce stade. Et puis le méchant du film résonne logiquement avec Musk, Trump et autres Bezos et Zuckerberg parce que Lex Luthor a toujours été inspiré par de tels personnages, on peut aussi apprécier cela.

Alors, ce Superman est-il capable de sauver les super-héros ? Peut-être pas, mais il rappellera au moins à tous celles et ceux qui aiment le personnage pourquoi ses valeurs nous donnent envie de nous battre pour la vérité, la justice et un meilleur lendemain.

Superman, un film de James Gunn. Au cinéma le 9 juillet 2025

 

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