Imaginons un instant un mont Rushmore représentant les figures populaires les plus emblématiques de la culture japonaise. Il faut d’abord envisager de construire une sculpture qui couvre une chaîne de montagnes toute entière, au vu de la quantité phénoménale d’icônes qui ont réussi à s’installer dans nos imaginaires. Ensuite il faudra admettre que le masseur aveugle au sabre aiguisé que l’on connaît sous le nom de Zatoichi sera probablement l’un des visages les plus importants de ce mont Rushmore, avec probablement ceux de Son Goku, Pikachu et Godzilla.
D’abord imaginé dans les arts littéraires sous la plume de Kan Shimozawa dans des textes éditées en 1948, le personnage de Zatoichi fut rapidement repensé et réinventé au sein du studio de la Daei pour produire un premier long-métrage en 1962. Sous les traits de Shintaro Katsu, un habitué du studio dont la persona filmique allait complétement changer ici et devenir entièrement associé à la caractérisation de Zatoichi, le public japonais découvre un petit brigand de masseur qui a perdu la vue à cause d’une maladie dans son enfance. L’homme erre à travers le Japon en trouvant du travail où il peut et s’amuse à jouer aux dés partout où cela est possible. Il croise la route de nombreux bandits et yakuzas, de femmes en détresse et/ou traitresses, d’enfants innocents et bretteurs de talent. Hélas pour ses adversaires, Zatoichi cache dans sa canne de marche un sabre redoutable et le manie avec plus de talent que le parti socialiste français n’en a pour la trahison de la gauche.

Le succès rencontré transforme le film en franchise, et Zatoichi devient rapidement un incontournable. 25 films en 12 ans (!!) puis un dernier en 1989, une série télévisée à quatre saisons, un remake par Takeshi Kitano (qui à l’époque de ses revues comiques singeait souvent le personnage) en 2003, un crossover avec le célèbre sabreur manchot de Chang Cheh et le « Yojimbo » de Toshiro Mifune, et des centaines de références dans la pop culture.
Mais le plus intéressant avec Zatoichi n’est pas du tout lié à tout cela. Au contraire, la galaxie gigantesque qui a pu s’étendre à partir des films ne sera jamais aussi fascinante que ces derniers, car ce sont de véritables petits bijoux de cinéma encore trop mal connus en France. Profitons alors de la sortie des cinq premiers films dans un coffret sorti par le jeune éditeur Roboto Films pour réfléchir à ce qui fait le sel, le poivre et toutes les autres épices délicieuses de Zatoichi.
Parlons justement cuisine, puisqu’il s’agit certainement de la meilleure métaphore possible pour comprendre l’intérêt inhérent à cette saga cinématographique sans pareil. Pour faire un Zatoichi donc, il y a des ingrédients qui sont globalement obligatoires et que l’on va retrouver de film en film de manière quasiment systématique. Les parties de dés avec des hommes qui veulent profiter de la non-voyance du héros, des échauffourées avec des yakuza, des affrontements démesurés du héros à un contre des dizaines d’assaillants, des jeunes femmes en détresse qui tombent dans les bras de Zatoichi, des enfants qui laissent entrevoir le grand coeur du pourtant pas toujours honnête masseur aveugle… Quand on résume un Zatoichi, on les résume un peu tous. Et pourtant, et voilà bien le miracle du cinéma : lorsqu’on regarde un Zatoichi, il est impossible de le confondre avec celui d’un autre. Chaque cinéaste qui va passer sur la franchise s’empare avec plus ou moins de talent (et heureusement pour nous le plus l’emporte sur le moins) de la recette et de la formule pour faire naître une vraie beauté singulière parmi les contraintes.

Autrement dit, montre-moi qui est ton Zatoichi, et je te dirais qui tu es.
Il y a quatre réalisateurs à la tête des cinq premiers films Zatoichi. Le premier est peut-être le plus connu de tous et l’un des cinéastes japonais les plus appréciés des aficionados du film de sabre : Kenji Misumi. Il faut dire qu’entre ses Zatoichi et ses Baby Cart, pour ne citer que cela, le bonhomme a laissé une trace indélébile sur l’histoire du septième art malgré sa carrière écourtée par son décès prématuré à 53 ans. Chez Misumi, la figure de Zatoichi est immédiatement teintée d’une tragédie permanente. Les talents du héros au combat sont mis en scène bien plus comme une malédiction et un fardeau que ne l’est sa cécité. Le cinéaste donne immédiatement au personnage une mélancolie, un spleen qui seront rapidement confirmés par le langage formel extrêmement évocateur du film, qui ne fera que gagner en précision dans les cinq autres volets réalisés par Misumi. À travers sa manière de composer le cadre et de penser le montage en misant sur l’émotion et l’impressionnisme, le cinéaste exprime une sensibilité rare qui donne tout de suite envie d’en découvrir davantage. On vient pour Zatoichi, et on ressort en voulant découvrir davantage de Misumi.
Le cinéma de Kazuo Mori, qui signe le second volet (et deux autres plus tard dans la saga), est quant à lui plus direct. Plus brutal peut-être aussi, à l’image de sa conclusion violente et expéditive. Comme Misumi, c’est un grand habitué des films de sabres et un des travailleurs les plus fiables du studio de la Daei (on lui doit le très bon A Certain Killer par exemple), aussi n’est-il pas surprenant de le voir continuer la franchise quelques mois seulement après le succès du premier Zatoichi. Il avait d’ailleurs déjà dirigé Shintaro Katsu en 1960 dans un rôle de bretteur aveugle, mais plus à l’image des rôles que jouait l’acteur à l’époque, c’est-à-dire un vrai pourri. Kazuo Mori est souvent décrit comme un faiseur (c’était le cas de Misumi aussi). Cela se comprend lorsqu’on voit la production stakhanoviste du cinéaste, mais on remarque néanmoins que sous sa direction le Zatoichi de Shintaro Katsu est moins mélancolique et plus colérique. Ici le protagoniste est un homme qui a encore conscience de ce que l’honneur est censé représenter, dans un monde où tous les types qu’il croise semblent en être totalement dépourvus.

Tokuzo Tanaka est le premier cinéaste à pouvoir raconter les aventures de Zatoichi avec de la couleur. Il signe les troisièmes et quatrièmes volets de la saga et fait preuve de sa versatilité ici, puisque même s’il est surtout connu pour ses jidai geki (films en costumes) avant tout, il a été un peu touche à tout durant sa carrière. Des films de fantômes aux tentatives de films de monstres géants comme The Whale God (dans lequel on retrouve aussi Shintaro Katsu), Tokuzo Tanaka a toujours fait preuve d’une grande capacité à la réinvention, et c’est sans doute cela qui donne une telle vitalité à son premier film Zatoichi. Dans les choix de plans, les mouvements plus systématiques et amples que dans les volets précédents et dans la direction d’acteurs à l’écran qui implique aussi beaucoup d’entrées et de sorties de champ, le cinéma de Tokuzo Tanaka paraît plus réaliste, plus ancré dans une certaine matérialité. De tous les cinéastes qui se sont emparés du personnage, c’est peut-être celui qui lui donne le plus cet aspect quasi tactile, qui l’inscrit réellement dans le paysage japonais. Les scènes en intérieur par exemple, sont plus encombrés de personnages qui vivent leur vie, mangent, boivent, circulent… De film en film, de vision en vision, Zatoichi gagne en épaisseur. Il en résulte ici un cinéma plus sentimental et réaliste, moins spectaculaire et où le tragique confine à l’intime et parfois à une certaine légèreté. Le quatrième film, moins réussi dans l’ensemble et un peu plus impersonnel, conserve cette matérialité (notamment lors du final, qui contient beaucoup de poussière, de sueur et de toiles d’araignées) et cette légèreté qui fait du film un vrai divertissement populaire malgré l’aspect tragique de certains éléments du récit. Néanmoins une chose transparaît dans les deux volets : entre les mains de Tokuzo Tanaka, le personnage de Zatoichi s’adoucit et pense pouvoir échapper à sa nature de tueur… Mais elle revient toujours, les mains pleines de sang.

Kimiyoshi Yasuda a lui aussi une filmographie monstrueuse, en bon cador de studio. Pourtant, à l’instar de ses comparses qui ont œuvré sur la saga Zatoichi, peu (mais alors vraiment très, très peu) de critiques se sont attardés sur son travail en Occident. Cela se comprend, en partie parce que la majorité de son travail demeure inédit chez nous, mais aussi parce qu’on reconnaît moins chez lui une identité singulière. Spécialisé dans les films de sabres et surtout les fictions de yakuza, on lui doit aussi des films de monstres surprenants produits par la Daiei à la fin des années 60, les Yokai Monsters. Dans ses films Zatoichi, dont le premier n’est hélas pas le plus réussi, le héros se retrouve souvent au cœur d’un questionnement existentiel plus que moral : est-ce que la violence vient à lui, ou bien va-t-il naturellement vers la violence ? On retrouve néanmoins la dimension morale au sein du récit, puisque Zatoichi y est ici bien plus ferme et droit dans ses convictions que dans d’autres volets de la saga, et se montre particulièrement impitoyable avec les yakuzas qu’il affronte dans un final à la Yojimbo.
Une poignée d’autres cinéastes passeront également ensuite sur la route du masseur aveugle ; deux films sur les 26 seront même réalisés par l’acteur qui joue Zatoichi, Shintaro Katsu. Chacun apporte sa pierre à l’édifice, et même si elles ne sont pas toutes aussi singulières ou remarquables, les artistes ne peuvent pas s’empêcher de mettre une part d’eux-mêmes à chaque fois qu’ils passent derrière la caméra pour capturer une nouvelle fois le bretteur tranchant ses ennemis en surnombre comme si rien ne pouvait l’arrêter.
Zatoichi, les années DAEI : un coffret de cinq films édité par Roboto Films et sorti en décembre 2025.

