Il fait chaud non ? Du coup, on a regardé des films pour se rafraîchir et on a plein de coups de cœur à vous recommander :
Julien : Le Rendez-vous de l’été de Valentine Cadic
Il y a près d’un an, une bonne partie de la France, y compris au sein de cette rédaction de gauchistes anti-sport de Cinématraque, se laissait entraîner par le doux entrain des Jeux Olympiques de Paris 2024. On ne reviendra pas sur le prix que cela a coûté (économique, écologique, politique, social), mais toujours est-il que les JO ont marqué pour certains une forme de parenthèse estivale, un doudou réconfortant au beau milieu d’une actualité politique aussi suffocante que la canicule de ce début de mois de juillet 2025. Pendant ces Jeux, la cinéaste Valentine Cadic est allée au cœur de la capitale avec sa caméra en main pour filmer Le rendez-vous de l’été. Blandine (Blandine Madec) est une jeune Normande qui a posé plusieurs jours de congés pour aller suivre les épreuves de natation, notamment sa nageuse préférée Beryl Gastaldello. Sur place, de galère en galère, elle échoue chez Julie (India Hair), sa demi-soeur qu’elle n’avait pas vu depuis dix ans, et sa nièce Alma (Lou Deleuze). Pendant que la gigantesque machinerie de Paris 2024 déroule son cours impitoyable et que d’autres continuent de vivre leur quotidien avec son lot d’emmerdes, Blandine se laisse quant à elle porter par les rencontres inopinées de son été parisien dans une ville trop grande pour elle.
Présenté lors de la dernière Berlinale, le premier long-métrage de l’actrice-réalisatrice Valentine Cadic est l’antidote parfait pour ceux qui, près d’un an après, éprouvent toujours ce léger spleen ponctuel quand on leur reparle de Léon Marchand, des frères Lebrun, de Pauline Ferrand-Prévot ou de la cérémonie d’ouverture magistralement mise en scène par Thomas Jolly. Bien qu’il ne soit pas un documentaire, Le rendez-vous de l’été sait parfaitement capter la frénésie des JO et d’une ville qui s’est entièrement dévouée à faire vivre ses Jeux au monde entier, plus encore qu’à ses propres habitants. Moins qu’un documentaire sur les Jeux en eux-même, le film est avant tout le témoignage de l’attachement particulier et ambivalent (le film ménage via une de ses sous-intrigues un espace pour rappeler le coût politique indéfendable de ces Jeux) qu’une bonne partie de la population française a pu nouer avec « ses » Jeux de Paris 2024, avec, on le sent, l’envie de ne pas prendre ce flirt d’été de haut.
Mais Le Rendez-vous de l’été peut s’apprécier indépendamment du contexte qu’il dépeint. C’est aussi et avant tout le portrait touchant d’une trentenaire un peu dépassée par les engagements qu’on attend d’elle à son âge et qui décide, peu importe le portrait que cela peut renvoyer d’elle, de profiter de son été et de son amour des Jeux. Véritable éloge du self-care, de la vie de célibataire et des vacances en solo, Le Rendez-vous de l’été est un pied de nez à certains diktats sociaux, un plaidoyer du bon égoïsme et d’un mode de vie alternatif dont ceux qui vivent seuls et le revendiquent n’ont pas à avoir honte. Ce personnage de Blandine, qui apprend à se trouver au milieu d’un monde en perpétuelle accélération, devient vite particulièrement touchant par l’empathie naturelle que l’on développe pour elle. Quelque part entre les films de Jacques Rozier et ceux de Guillaume Brac, Le Rendez-vous de l’été se fait une place de choix dans la liste des films estivaux solaires et euphorisants, de ceux qu’on peut revoir n’importe quel été, et pas forcément tous les quatre ans.
Maguelonne : Koyaanisqatsi

La liste des films que je veux voir, plutôt que de diminuer au fil du temps, continue de croître doucement car trop souvent je calcule quelles sont les conditions optimales pour recevoir les oeuvres concernées, et attends patiemment (lire : obstinément) qu’elles soient réunies. En ce qui concerne le documentaire expérimental culte de 1982 réalisé par Godfrey Reggio, c’était bien sûr au premier rang, au cinéma, et pas tout à fait sobre. J’ai de ce fait un souvenir aussi flou qu’ébloui de la séance organisée par le ciné-club du Grand Action ; c’est une expérience visuelle et sonore indescriptible, dont j’imagine que le simple visionnage suffit à faire planer les plus terre-à-terre, mais alors quand on flotte déjà soi-même un peu…
Ça fait partie de l’imaginaire et du vécu humains (je l’espère pour vous, en tout cas) que de s’émerveiller devant la nuit étoilée, les couchers de soleil, les paysages majestueux, mais aussi le ballet des lumières urbaines ou les architectures les plus ambitieuses. Mais alors quand on les capte et assemble avec tous les moyens de nos technologies audiovisuelles ? On se retrouve non seulement à contempler, chercher les motifs dans les nuages, les reliefs et le rythme de l’activité citadine, mais en prime la musique de Philip Glass, les jeux de ralentis et d’accélérés, le montage se donnent le mot pour imposer une synesthésie parfois écrasante, toujours sublime, et une impression transcendante qui persiste plusieurs jours après, comme à la fin des meilleurs voyages.
Pauline : KPop Demon Hunters sur Netflix
Si on se connaît, de loin ou de près, virtuellement ou dans la vraie vie, ce choix vous paraîtra probablement le moins surprenant du monde. J’ai vraiment hésité à mettre en valeur un film qui n’aurait pas envahi l’algo Instagram et Tiktok (par exemple, Lost Ladies sur la même plateforme) mais la vérité c’est que Kpop Demon Hunters est l’équivalent de mon tube de l’été et qu’il fallait que je lui rende hommage en ce sens. Réalisé par Maggie Kang et Chris Appelhans, il raconte l’histoire d’un groupe féminin (de kpop donc), les Huntr/x, qui combat les forces obscures grâce à leurs chansons et à la communion de leurs fans, mais aussi avec leurs talents en arts martiaux et maniement des armes. Le jour où un mystérieux groupe masculin, les Saja Boys, apparaît pour leur ravir la première place des charts et le coeur des fans, une lutte s’engage, révélant au passage un secret bien enfoui.

You’re my soda pop, you’re my soda pooooop
C’est un film assez sage puisqu’il a été pensé pour pouvoir être regardé avec des enfants, mais l’attention portée aux détails est extrêmement plaisante. On sent que l’équipe derrière était soit déjà fan de kpop, soit s’est réellement intéressée à ce genre/phénomène – même s’il n’y a absolument pas besoin d’être fan pour apprécier le film. Les chansons sont accrocheuses et bien produites, les personnages sont attachants et certains de leurs conflits internes, sans trop en révéler, sont une métaphore particulièrement bien trouvée pour refléter la dichotomie personnalité publique/personnalité privée des idols, ces superstars de la musique coréenne (et japonaise).
En somme, Kpop Demon Hunters est l’équivalent cinématographique d’une délicieuse glace à l’eau dont on aurait tort de se priver. Ayez tout de même un ventilateur à portée de main pour faire redescendre la température lorsque vous verrez Jinu (le personnage masculin principal), parce que si vous pensiez que fantasmer sur un personnage entièrement animé était impossible, eh bien vous allez devoir ré-étudier vos convictions…
Renaud : Le Gaslighting, ou l’art de faire taire les femmes de Hélène Frappat
Pour faire mentir Mehdi qui a rédigé la première phrase de cet article, je recommande à nouveau non pas un film mais un livre. L’essayiste Hélène Frappat revient encore au cinéma après son fascinant Trois femmes disparaissent, que je conseille également, dans un ouvrage exceptionnel et pourtant très court. Avec Le Gaslighting, ou l’art de faire taire les femmes, elle s’empare du film Gaslight de George Cuckor sorti en 1944, et propose une véritable analyse filmique pour mieux réfléchir à cette manière qu’ont les hommes de tordre le réel pour mieux écraser les femmes.

C’est un texte saisissant, magnifiquement écrit et sans cesse surprenant, qui vous donnera envie peut-être de redécouvrir le film de 1944, ou sa version britannique de 1940 (les deux sont adaptés d’une pièce de théâtre), ou peut-être même qui vous apprendra que le terme de gaslighting est né en référence à ce film essentiel de Cuckor. C’est bientôt la période des vacances d’été, vous savez quoi prendre avec vous sur la plage.
Juliette « Antigone » : Mois des fiertés et cinéma
Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas évoquer un film mais plusieurs. Le mois de juin est le mois des fiertés en France. L’année dernière, j’avais écris un article sur Lizzie Borden dans lequel j’abordais la triste actualité qui touchent les personnes LGBTI+ ; et j’en profitais pour rappeler que dans les systèmes artistiques dominants il était difficile de conserver liberté et intégrité. En 2025, le constat n’est pas plus glorieux. Je pense surtout avec émotions aux personnes trans en danger aux États-Unis, au Royaume-Uni et en réalité partout ailleurs. Le monde, plus que jamais, veut détruire, pourrir, massacrer. À ce sujet je ne peux que vous conseiller la vidéo de Ache, “Pourquoi les Anti-Trans sont des fascistes”, un chef-d’œuvre de YouTube extrêmement politique, sans contrainte de forme et parole.
Bref, durant ce mois, j’ai essayé de regarder plusieurs films sur le thème LGBTI+. J’y ai vu des documentaires – Anhell69 de Theo Montoya, BloodSisters: Leather, Dykes, and Sadomasochism de Michelle Handelman ; Superdyke, Audience, Tender Fictions et Dyketactics de Barbara Hammer – et deux fictions plutôt dramatiques – Buddies de Arthur J. Bressan et L’Année des treize lunes de R. W. Fassbinder. Cela n’aura échappé à personne, mon choix de films était guidé par plusieurs critères qui peuvent se résumer ainsi : je voulais du cinéma queer QUEER. Impossible de ne pas recommander chacun de ces films. Je vais néanmoins émettre un bémol sur L’Année des treize lunes qui ne concerne pas sa qualité – il a atteint mon top 4 Letterboxd – mais sa pertinence sur le sujet de la transidentité. Il s’avère que c’est un film qui, surprenamment vu son synopsis, ne parle pas vraiment de ça mais plutôt d’autre chose. Quoi qu’il en soit, son propos violemment anti capitaliste et sa volonté de montrer comme la différence est massacrée dans la société lui donne toujours une vraie pertinence selon moi comme cinéma des opprimés.
Chacune des œuvres que je viens de lister est importante à sa manière. Je parle longuement de Buddies dans le dernier podcast Cinématraque mais je répète, au cas où, qu’il s’agit de la première fiction longue états-unienne qui parle du SIDA, dans un pays qui détourne le regard, qui juge et qui ne traite pas. C’est un film bouleversant qui rappelle le nombre de décès liés à l’ingérence d’États complices.

Les autres documentaires que je cite ici tombent dans le domaine de l’expérimental et/ou du sujet extrême et c’est ça qui les rend aussi merveilleux. BloodSisters montre sans concession la communauté leather aux États-Unis, des femmes lesbiennes qui pratiquent radicalement le BDSM. C’est une réflexion plus large sur la sexualité comme un acte politique qui dépasse le genre vers lequel on est attiré. La forme est télévisuelle, pas toujours immédiatement intéressante, bien qu’elle le devienne par les femmes et pratiques qu’elle montre. C’est de fait le portrait de lesbiennes “qui tachent”, qui “font peur”, qui sortent de tous les codes non seulement de la femme hétérosexuelle mais aussi de la femme homosexuelle que la société voudrait façonner pour l’accepter et se rassurer.
Dans le même élan, les films de Barbara Hammer sans évoquer les mêmes pratiques parle un peu des mêmes femmes. Elle propose un cinéma sans homme, où elles n’ont plus besoin d’eux avec le plaisir de baiser entre elles mis à l’honneur. Hammer tient à rétablir une vraie histoire queer. Dans Tender Fictions, elle s’empare de sa propre image avant que les médias mainstream le fasse, afin d’éviter qu’on écrive son histoire à sa place. Cette peur est présente dans tous ses films et s’approfondit dans Audience où elle demande à ses spectatrices ce qu’elles ont pensé de ses films. En recueillant les avis de femmes lesbiennes dans plusieurs pays, elle protège ainsi la pluralité des communautés et des visions. C’est une manière de mettre en recul son propre cinéma radical, joyeux et érotique (comme le montrent Superdyke et Dyketactics) et rappeler que sa parole militante est la sienne et donc n’est pas applicable à tous les vécus. Tout en proposant un récit auquel toute femmes lesbiennes peut s’identifier, elle réussit en mettant en critique ses films à éviter l’uniformisation.

Enfin, Anhell69, film beaucoup plus récent, est un digne héritier de ces documentaires à la forme aussi queer que le fond. Sur une communauté homosexuelle et trans en Colombie, ce film poursuit un but qu’il énonce clairement : être le témoin des vies LGBTI+ qui passent et meurent sous un régime difficile, dans des conditions de vie difficiles ; le témoin aussi de l’amour, de la beauté, de la différence ; le témoin de la création queer par les drag shows, par le style et par le film même du réalisateur qui évoque la fiction qu’il avait écrite et qui est morte en même temps que son acteur principal. Bien que déchirant, ce documentaire ne cède pas entièrement au désespoir. Il laisse la part belle à la révolte qui prend plusieurs formes : la manifestation évidemment, mais aussi juste l’habit, et les images surtout.
En petit bonus je vous invite aussi à regarder une autre vidéo de Ache : “Briser la réalité, ouvrir la chair. Le jeu vidéo des meufs trans.” C’est une nouvelle preuve que les œuvres faites par des personnes concernées sur leur histoire ou celle de leurs adelphes vont naturellement vers des formes et narrations loin des sentiers battus. Car la forme dominante n’est pas faite pour notre bizarrerie, pour notre présence hors des attendus amoureux et sexuels rigides. On ne peut pas faire entrer un rond dans un carré, on ne peut donc pas nous faire entrer dans les narratifs sages et bourgeois. C’est le cinéma collectif, choral, radical, parfois cringe, parfois destructeur, au montage brisé qui nous représentera toujours le mieux.
Mehdi : Jardin d’été de Shinji Somai
Un nouveau film inédit de Shinji Somai trouve le chemin des écrans et c’est toujours un événement. Après la merveilleux Déménagement, c’est Jardin d’été qui m’a emporté ce mois-ci. Le temps d’un été particulièrement solaire, un groupe d’enfants se lie d’amitié avec un vieil homme reclus et l’aide à retrouver le fil de sa vie. Le scénario est parfois attendu et certaines envolées oniriques un peu trop poussées, mais Somai, par des ruptures de ton parfois drastiques et un regard très attachant sur ses personnages, sublime son récit. C’est beau, tendre et émouvant, et en plus on est en été, donc vraiment le timing est impeccable, foncez-y !

