Romeria : L’amer monte

Si la cinéaste Carla Simón fait partie cette année des nouveaux venus de la Compétition officielle, elle est déjà loin d’être une inconnue du circuit des grands festivals. En 2022, son deuxième long-métrage, Nos Soleils, avait réussi à repartir de la Berlinale avec la récompense suprême, l’Ours d’Or. Pour son troisième film, la réalisatrice espagnole d’Été 93 débarque donc sur la Croisette en espérant faire la passe de deux, et prend pour ce faire le chemin de l’œuvre autobiographique.

Comment son nom l’indique, Romeria est un pèlerinage : celui de la jeune Marina (Llucia Garcia), une adolescente catalane étudiante en cinéma, qui rejoint pour l’été la famille franco-hispanophone de son oncle et sa tante dans la station galicienne de Vigo. Sur place, elle retrouve ses cousins, ses grands-parents, et espère surtout remonter la trace de la vie de ses parents, disparus lorsqu’elle était enfant. Pour cela, il lui faut un document administratif prouvant qu’elle est bien le fils de son père disparu, qui ne l’avait pas déclarée à sa naissance aux autorités. Armée de sa caméra portative et du journal intime de sa mère, elle espère comprendre comment se sont déroulées les dernières années de la vie de ses parents.

Romeria prend place sur une durée de cinq jours à l’été 2004. La jeune Marina vient à l’époque de fêter sa majorité. Or Carla Simón, est née en 1986, époque approximative durant laquelle se déroulent les flashbacks du film, qui nous replongent dans la vie du jeune couple des parents de Marina. Pour qui ne le savait pas déjà, Romeria est un récit autobiographique, inspiré de la propre jeunesse de la cinéaste, elle aussi orpheline depuis l’enfance. Par le cinéma, Carla Simón essaie ici d’exorciser son passé, et de raconter par la même occasion l’histoire de sa famille, des secrets et des non-dits qui planent au-dessus d’elle depuis plus de trente ans.

Le film de Carla Simón débute par une approche très naturaliste, mélangeant prises de vues traditionnelles et images en format caméra DV, enregistrées par la jeune Marina au cours de son voyage. On y découvre une adolescente de son temps, un peu mal à l’aise avec son corps, et qui cherche sa place dans une cellule familiale dont elle a été éloignée au fil des années. L’impression de recherche d’un cinéma empirique s’incarne aussi dans la méthode de la réalisatrice, qui aime mêler dans ses castings acteurices professionnel.le.s et non professionnel.le.s, comme c’est le cas ici de la jeune (et impressionnante) Llucia Garcia, dont il s’agit du tout premier rôle au cinéma.

Avec une grande douceur, baigné dans la lumière chaude de la côte de Galice magnifiquement filmée par la chef opératrice Hélène Louvat, Romeria se veut chaleureux et réparateur. Mais progressivement, alors que Marina sympathise de plus en plus avec ses cousins ou l’un de ses oncles marginaux, Romeria se teinte d’amertume, tout en se détachant progressivement de son approche réaliste du pèlerinage. Dans une démarche qui n’est pas sans rappeler, dans un autre registre, la démarche de Mia Hansen-Love dans Bergman Island, la vérité de la mémoire dans Romeria ne se trouve pas dans la recherche érudite, voire quasiment documentaire, mais dans l’échappé romanesque de l’inconscient, par l’entremise de la fiction. 

Une rupture narrative, introduite (à l’aide d’un très beau petit chat errant) dans le dernier tiers du film, laisse éclore les souvenirs enfouis. La réconciliation passe non pas par le trajet bien planifié, mais par la déambulation rêveuse, celle qui connecte le passé et le présent, efface le temps (la cinéaste choisit de faire incarner Marina et sa mère par la même actrice, alors que l’acteur incarnant son père joue également le rôle de son cousin) et l’espace (tous les décors du passé se ressemblent, alors qu’on comprend que les jeunes tourtereaux ont fait le tour du monde). D’aucuns trouveront ce dernier tiers, fortement empreint de psychanalyse, un peu trop appuyé au vu de la délicieuse légèreté qui habillait jusqu’ici Romeria. Mais ce dénouement apaisé, qui porte avec lui le goût du temps retrouvé, n’est pas sans rappeler le fameux plan déchirant des “retrouvailles” d’Aftersun de Charlotte Wells

Si l’histoire des parents de Marina, et par extension ceux de Carla Simón, appellera forcément des comparaisons avec l’Alpha de Julia Ducournau (bien que nommé très tard dans le film, on comprend bien vite que les parents de Marina sont morts du SIDA), Romeria trouve davantage un écho vibrant avec l’un des meilleurs films de la Compétition officielle jusqu’ici, L’Agent Secret de Kléber Mendonça Filho. Ces deux longs-métrages, aux sujets et temporalités pourtant très différentes, revendiquent tous deux que la mémoire des victimes des grands faits de l’Histoire passe avant tout par la transmission de leur propre histoire et de ce pourquoi ils ont vécu, plutôt que la cause pour laquelle ils sont morts. Deux œuvres qui font infuser la complexité des émotions contradictoires de ceux qui restent par la richesse d’un cinéma du flottement et de la rupture. 

Romeria de Carla Simón avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa, date de sortie dans les salles françaises encore inconnue

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