Les Aigles de la République : Le Caire, nid d’espions

De retour en compétition trois ans après La Conspiration du Caire, le cinéaste suédois Tarik Saleh conclut sur la Croisette cette année son officieuse “trilogie du Caire”. En 2017, le cinéaste s’attaque à la corruption régnant dans la police égyptienne avec Le Caire Confidentiel. Cinq ans plus tard, La Conspiration du Caire illustrait les luttes de pouvoir politico-religieuses au cœur de l’université Al-Azhar, haut lieu de la foi sunnite du pays. Cette fois-ci, le dernier volet de la trilogie déplace son objectif vers les luttes de pouvoir intestines au sein de l’appareil militaire entourant le gouvernement égyptien du président Abdel Fattah al-Sissi ; mais aussi vers la censure qui s’abat sur les artistes égyptiens, particulièrement dans le milieu du cinéma.

George Fahmy (Fares Fares, interprète principal des trois films de la trilogie de Saleh) est l’un des acteurs égyptiens les plus connus et révérés du pays. Jusqu’ici, sa popularité hors du commun lui a permis de rester à l’abri des représailles du gouvernement, qui ne goûte guère son train de vie dissolu, sa séparation officieuse d’avec son épouse, mais aussi son appartenance à l’Eglise copte des chrétiens d’Egypte, dans un pays dirigé par un gouvernement d’Islam sunnite. Mais cette mansuétude ne va pas durer : alors que l’emprise des comités de censure ne cesse de resserrer l’étau sur la liberté artistique en Egypte, George voit son statut sérieusement remis en question. Menacé par les services secrets, il se voit offrir une porte de sortie : incarner sur grand écran le président al-Sissi lui-même, dans un biopic intégralement produit à sa gloire. George va alors découvrir les arcanes du pouvoir, et mettre le doigt dans un engrenage qui va le pousser à vendre son âme.

En s’attaquant ici à deux facettes du pouvoir égyptien contemporain, Tarik Saleh compose son film sur deux axes : celui de la satire sociale sur le tournage d’un film de propagande, et celui du thriller politique autour d’une mystérieuse organisation secrète au sein de l’appareil militaire, les Aigles de la République. La première, légère, est souvent efficace et drôle, notamment à l’idée de voir le grand éphèbe Fahmy venir incarner un homme politique qui est son exact opposé physique. Prises de tête sur les questions de mise en scène avec l’inquiétant Docteur Mansour (Amr Waked), petits problèmes de libido avec sa jeune maîtresse Donya (Lyna Khoudri), dîners mondains aux côtés du ministre de la défense et sa ravissante épouse… George va entrer dans le grand monde, et découvrir les grandes emmerdes qui en découlent. Un rôle qui colle à la peau du flamboyant Fares Fares, aussi volubile que ne l’est son tout aussi célèbre frère Josef Fares, réalisateur reconverti patron du studio de jeu vidéo à succès Hazelight (It Takes Two, Split Fiction).

Le Caire, ça tourne pas rond

Dans ses deux premiers tiers, Les Aigles de la Républiques est une chouette comédie d’espionnage au vitriol se payant joyeusement la paranoïa et l’insécurité régnant dans les rangs du gouvernement. Derrière évidemment, Tarik Saleh, fils d’un réalisateur d’animation ayant fui l’Egypte après la guerre des Six-Jours en 1967, dépeint le tableau plus général de la mainmise des régimes autocratiques sur la culture. Illustration de l’intérêt de ces régimes pour le soft power du septième art, ce portrait grinçant est la grande force du film de Saleh, quand bien même encore une fois la mise en scène ne se démarque pas vraiment du tout-venant.

Quand dans le dernier acte du film, les rouages du complot politique s’enclenchent enfin, Les Aigles de la République referme son piège faustien sur le pauvre George, le film retourne sur des rails plus conventionnels et ronronne un peu jusqu’à un final un peu attendu. La mise en scène de Tarik Saleh reste toujours dans le registre de l’efficacité, mais manque de ces moments de bravoure de faire de ces Aigles de la République le film qu’il pourrait être. Reste donc le numéro de Fares Fares, candidat naturel au Prix d’interprétation, et une comédie thriller parfaitement troussée, mais qui n’offre pas forcément beaucoup plus que ce qu’on en attendait. “Nous sommes extrêmement contents de votre travail, monsieur Fahmy”, peut-on entendre dans les dernières minutes du film. On saura se contenter de ce simple constat.

Les Aigles de la République de Tarik Saleh avec Fares Fares, Lyna Khoudri, Amr Waked, sortie dans les salles françaises prévue le 22 octobre

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