Stay Awake : faire passer la pilule

On le sait : la sélection du Festival du cinéma américain de Deauville a pour but de refléter ce que sont les États-Unis d’aujourd’hui. Avec Stay Awake, son premier long métrage, Jamie Sisley s’empare d’un sujet de société brulant et toujours d’actualité : la crise des opioïdes et antidouleurs.

Après un documentaire sur les conditions de travail d’immigrés mexicains dans les fêtes foraines américaines, le réalisateur a décidé d’adapter son premier court métrage de fiction au format long après son bel accueil critique. Ethan (Wyatt Oleff) et son frère Derek (Fin Argus) essaient de sauver leur mère, Michelle (Chrissy Metz) qui a perdu son chat de son addiction, tout en luttant pour vivre une adolescence à peu près normale. Pour Sisley, Stay Awake est d’autant plus personnel qu’il s’inspire de sa propre histoire…

« Stay awake » (« reste eveillé »), c’est ce que Ethan et Derek n’ont de cesse de dire à leur mère lorsqu’ils l’emmènent très (trop) régulièrement à l’hôpital après ses crises. C’est comme cela que le film commence et installe sa structure cyclique. Pour les deux ados, leur vie n’est qu’un éternel recommencement : ils profitent comme ils le peuvent des quelques moments de lucidité qu’ils peuvent partager avec leur mère et tiennent tant bien que mal leur vie professionnelle et sentimentale. 

Tenter de vivre. Se sauver. Recommencer. Dans sa mise en scène, Jamie Sisley nous fait alterner entre le point de vue des deux frères et de leur mère et leurs prises de conscience respectives. Que l’addiction de Michelle a des conséquences dévastatrices des deux côtés. Que ses enfants n’ont pas les ressources suffisantes pour lui venir en aide. Que ce cercle vicieux ne pourra pas continuer bien longtemps. Avec une rigueur quasi documentaire, Stay Awake illustre les différentes alternatives possibles pour venir en aide à Michelle, mais aussi le paradoxe de la société américaine où il est très difficile de trouver une solution durable. D’un côté, il est tout à fait simple d’obtenir une nouvelle prescription. De l’autre, les hôpitaux « publics » ne prennent en charge que les patients qui représentent une menace pour eux-mêmes et/ou les autres, tandis que les établissements privés vous feront dépenser comme jamais.

Stay Awake ne bascule jamais dans le voyeurisme outrancier : son réalisateur trouve le juste milieu pour exposer la souffrance de Michelle et celle de ses enfants. Sa réussite tient aussi et surtout à la très bonne alchimie du casting. Je retrouve avec très grand plaisir Chrissy Metz, aka Kate Pearson dans This Is Us, l’une de mes séries préférées de tous les temps, que j’espère revoir dans bien d’autres projets au cinéma. Wyatt Oleff (le jeune Stan dans les Ça d’Andy Muschietti) et Fin Argus (acteur.ice parmi les têtes d’affiches du reboot de Queer as Folk, dispo en France sur StarzPlay – et accessoirement la personne qui avait les plus beaux looks sur le tapis rouge de Deauville, sorry not sorry les cocos) sont tout aussi justes dans leurs rôles respectifs. 

On se prend d’affection pour ces trois personnages, malgré les douleurs des uns et des autres. Stay Awake n’occulte pas non plus les désirs égoïstes que l’on peut avoir, à l’image d’Ethan : si sa mère continue délibérément à se détruire, doit-il abandonner toute aide et ne penser qu’à son avenir ? Cette histoire, c’est aussi celle de deux enfants qui se sacrifient corps et âme pour leur parent… et non l’inverse. On ne souhaite que le meilleur au film de Jamie Sisley, qui pourrait être l’un des prétendants au Prix du Public. S’il pouvait aussi obtenir un prix de la part de l’un des deux jurys, cela serait encore mieux !

Stay Awake, un film de Jamie Sisley. Avec Wyatt Oleff, Fin Argus et Chrissy Metz. Date de sortie française inconnue. Présenté en compétition lors du 48e Festival du cinéma américain de Deauville.

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