Himiko : les montagnes hallucinées de Shinoda

Ce film a été visionné dans le cadre de l’Étrange festival 2022 au Forum des images.

Quand un film s’ouvre par un rituel dans la forêt où une femme utilise un miroir pour baiser avec le soleil, tu sais que tu vas passer un bon moment.

Si le cinéaste Masahiro Shinoda a su prouver au cours de sa longue carrière qu’il est capable d’exceller dans de nombreux domaines de cinéma, il faut avouer qu’il se révèle toujours davantage quand il s’attaque au folklore de son pays. Peut-être est-ce à cause de sa manière si imposante de filmer le monde naturel. Chez Shinoda, les forêts, les déserts arides et les montagnes sont toujours terrifiantes. Il y a quelque chose dans sa manière de cadrer, de rester sur ces lieux à la fois terriblement beaux et inhospitaliers qui semble nous dire que ce monde ne nous appartient pas. Chez Shinoda, le sublime sera toujours accompagné d’un malaise, d’un effroi face à toute la mystique qui se cache à nos yeux et qui a le pouvoir de régir nos vies.

Il est important pour cette raison de penser Himiko, réalisé en 1974 et avec Shima Iwashita dans le rôle titre, en diptyque et miroir avec celui qui sortira l’année suivante, Under the blossoming cherry tree. Car les deux ont cette manière de mettre en scène des hommes et des femmes dans des environnements beaux et menaçants, mais surtout parce que l’un se termine où l’autre commence. Très simplement, Shinoda semble vouloir résumer l’âme de son pays contemporain à travers l’exploration de son folklore ancien. Avec énormément de cruauté et de cynisme.

Himiko met en scène deux factions opposées dans la province de Yamato (les fans de One Piece, on est là), il y a deux mille ans : les adorateurs du dieu soleil d’un côté, plutôt aristocrates et aisés dans leur palais minimaliste, et de l’autre les adorateurs des dieux de la montagne. Ce deuxième groupe est relié par un fil blanc et a des tronches absolument pas possibles, genre des toiles d’araignées de magasin Halloween sur la tronche et de la croûte de fromage sur les dents, ce sont donc les bouseux VS les aristos quoi. Himiko quant à elle est la prêtresse et femme du dieu soleil, d’où le fait qu’elle baise avec lui en utilisant son miroir ; elle a un passe-droit quoi. A noter d’ailleurs que Himiko est inspiré d’un personnage historique du même nom, décrite dans un court passage du célèbre texte chinois Chroniques des trois royaumes comme une prêtresse aux pouvoirs mystiques.

Le film met en scène avec une approche très théâtrale un des éléments les plus débattus et controversés au sein de la communauté des historiennes et historiens de la vie de Himiko : la tentative d’unification du Japon. Cela passe par la religion dans le film, puisqu’il faut réussir à réconcilier les adeptes du dieu soleil avec les adeptes des dieux de la montagne. Ces derniers sont plus faciles à apprécier par élimination, étant donné que les premiers violent sans vergogne des pauvres femmes de l’autre clan, et enterrent leurs esclaves de force quand un membre de leur cour vient à périr.

Pour toutes ces raisons, Himiko est un film difficile à aborder. Protéiforme, très riche, mêlant intrigues politiques, trahisons, conflits avec du mysticisme opaque et des scènes de cul plus ou moins bizarres, il est difficile d’admettre que le long-métrage ne dure qu’une heure quarante tant il contient de multitudes. Le jeu d’acteur très guindé est peut-être ce qu’il y a de plus dépaysant au premier abord, ou surprenant pour un public occidental, mais même le plus néophyte comprendra rapidement ses codes ; en revanche les sous-titres anglais de la copie 35mm visionnée ne sont pas toujours extrêmement clairs. On a parfois même l’impression que l’on comprendrait mieux sans les avoir, juste avec l’image.

Car il faut bien le souligner, c’est ici qu’est la force incroyable de Shinoda : chaque plan n’est pas seulement d’une beauté à se fracasser le cul par terre et faire six mois de rééducation kiné pour réapprendre à s’asseoir, c’est qu’ils sont aussi pertinents dans cette représentation de deux mondes irréconciliables. Entre l’immensité écrasante de la nature et l’enfermement claustrophobe du palais. Quelques personnages, comme Takehiko le demi-frère de Himiko, essaient justement de faire le lien entre ces univers en guerre. En vain. Dans les derniers instants du film, lorsque la tragédie grotesque bat son plein, le réalisateur opère une sorte de twist à en faire pâlir Shyamalan (le copyright de cette vanne revient à Fabien Mauro avec qui on parlait en sortant de la séance) qui semble dire que décidément, il y a toujours eu quelque chose de fondamentalement raté dans la conception du Japon. Comme quoi si Shinoda a arrêté rapidement d’être le cinéaste anarchiste de ses débuts en apparence, à l’intérieur il bouillonne toujours autant.

Himiko, un film de Masahiro Shinoda sorti en 1974.

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