La Montagne : ça vous gagne ! [Quinzaine des réalisateurs]

La Montagne, Cinématraque 1

Thomas Salvador est arrivé en 2015 sur le territoire du cinéma hexagonal avec un premier long métrage que l’on avait qualifié à l’époque de « boiteux et maladroit, mais charmant » : Vincent n’a pas d’écailles. Il y affichait autant son excentricité qu’une vraie envie de bousculer le train-train du film d’auteur en lui imposant crânement une écriture poétique du super héros, icône de la fiction hollywoodienne. Il revient aujourd’hui en précisant un peu plus son univers avec La Montagne qui se montre bien plus solide et convaincant.

Pierre est ingénieur, lors d’un voyage d’affaires au pied de l’Aiguille du Midi, il se sent happé par la montagne. Prenant congé de son travail, l’homme décide de ne plus quitter les hauteurs de la chaîne rocailleuse.

La Montagne, Cinématraque 2

Le pitch est aussi simple que pouvait l’être son récit super héroïque, et tout comme son premier ouvrage, La Montagne va se révéler tout autant surprenant et pour le coup beaucoup plus passionnant. En sept ans, le jeune cinéaste a bien mûri et ne cherche plus à épater la galerie, à montrer ses muscles. Pour autant, il n’a pas renoncé à ses ambitions et Thomas Salvador en a beaucoup. Une nouvelle fois, le réalisacteur est au cœur de son dispositif. Il propose un corps d’une finesse athlétique qu’il met en tension : soit droit qui bondit hors de l’eau dans Vincent… Ou bien horizontal qui glisse lentement sur la glace dans La Montagne. Un travail sur le corps en action qui rappelle Buster Keaton avec qui il partage, en plus de l’humour, une mine lunaire et triste. Il rejoint également dans le genre ego trip sportif le cinéaste italien Nanni Moretti. Il ne serait, en effet, pas surprenant, qu’après la natation et l’alpinisme, on rencontre d’autres pratiques sportives dans son œuvre à venir. On peut évoquer à cela son regard attachant sur les actrices que ses personnages qu’il interprète aiment séduire. Vimala Pons dans sa première œuvre, et aujourd’hui l’excellente Louise Bourgoin. Le plaisir des deux comédiennes à donner la réplique à Thomas Salvador est plus que perceptible.

À ces motifs que l’on retrouve dans ses deux créations, La Montagne ajoute ici une certaine gravité thématique. Écrite et réalisée (en partie) en pleine crise pandémique alors que le monde se confinait à répétition ; cette proposition de Salvador si elle ne repousse pas la poésie (bien au contraire), s’interroge sur ce qu’on appelle un peu facilement « l’effondrement ».

La Montagne, Cinématraque 3

Si Pierre se montre solide comme un roc, ses proches soupçonnent un burn-out. Si l’action se passe sur un plateau neigeux, le cinéaste ne fait pas mystère sur l’état catastrophique de la mer des glaces. À chaque nouveau palier, discrètement, des écriteaux indiquent les grandes dates du recul du glacier. Ce qui va faire basculer le film, d’autre part, c’est le spectacle de l’effondrement d’une partie d’un pic montagneux. Le regard inquiet que le réalisateur pose sur la planète se refuse pourtant à tout fatalisme, une infirmière pourra toujours lui expliquer les racines scientifiques de ces éboulements de roches, Pierre sait que quelque chose dépasse l’entendement humain.

Alors qu’il se met en quête des origines de l’effondrement, Pierre va être le témoin d’une apparition étrange qui va se révéler être responsable de la détérioration des minéraux. Quelque chose qui aurait pu surgir dans un dessin animé de Miyazaki et qui, dans ses conséquences, plongerait la poésie dans une zone plus fantastique que ne renierait pas John Carpenter ou Ken Russel. Progressivement, au fur et à mesure que Pierre s’enfonce dans le massif alpin, le film se transforme et l’image se met à muter. La comédie dépressive et romantique se découvre expérimentale et psychédélique. Avec ce mouvement de tectonique des plaques, le cinéaste nous convie à changer de regard vis-à-vis de la biodiversité. En plus d’être imposante, la nature exige de nous d’être humbles et de la comprendre du mieux que l’on peut. Accepter qu’elle puisse receler une part de mystère qu’il sera difficile de déchiffrer un jour. D’une certaine manière, Thomas Salvador nous demande d’être des observateurs curieux de ce monde qui s’effondre pour lui permettre de continuer à nous supporter. Ne pas combattre les éléments, les embrasser, ne pas décliner, mais revivre en communion avec soi, l’autre et le monde.

La Montagne, Cinématraque 4

La Montagne de Thomas Salvador avec Thomas Salvador et Louise Bourgoin. Date de sortie française indéterminée.

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