Petrov’s Flu : Voyage au bout de la nuit

Kirill Serebrennikov nous avait laissé il y a trois ans avec le souvenir du magnifique Leto, biopic musical enveloppé d’un sublime noir et blanc sur la scène rock russe contestataire des années 80. Son énergie très DIY et les résonances du film avec le contexte personnel traversé par le réalisateur avait fait du film l’un des gros coups de cœur de la sélection et l’une des plus grandes injustices du palmarès du jury présidé par Cate Blanchett, qui avait laissé Leto repartir bredouille.

Depuis, la situation de Serebrennikov s’est encore considérablement dégradée en Russie. Trois ans après une première condamnation dans une affaire de détournement de fonds publics aux relents de punition politique pour son opposition farouche au gouvernement de Vladimir Poutine, le cinéaste fut à nouveau condamné à trois ans de prison, avec sursis cette fois, peine assortie d’une assignation à résidence qui l’a empêché de se rendre sur la Croisette. C’est donc en présence d’un fauteuil vide longuement applaudi par les spectateurs du Grand Théâtre Lumière que s’est déroulée la présentation de son deuxième long-métrage en compétition officielle, Petrov’s Flu (ou La fièvre de Petrov).

Adaptation d’une nouvelle du recueil de l’écrivain Alexeï Salnikov, Les Petrov, la guerre, etc., Petrov’s Flu est un pendant radicalement opposé au précédent long du cinéaste. Loin de l’enthousiasme solaire, idéaliste et adolescent de Leto, Petrov’s Flu nous plonge dans le délire fiévreux du nommé Petrov, artiste dessinateur de bande dessinée, qui le fait divaguer entre le réel de la Russie post-soviétique et son imaginaire torturé aux côtés de sa femme et de son fils. Tout commence dans un bus bondé de gueules lambdas hautes en couleur, avant que Petrov ne retrouve son ami Igor à bord d’un corbillard plus ou moins volé qui va les entraîner peu à peu dans la nuit et la folie.

Parmi les plus grands exploits auxquels vous pourriez exister au cours de ce Cannes 2021, résumer l’intrigue de Petrov’s Flu se pose probablement comme le numéro un des numéros un. Absconse et brumeuse, l’intrigue du film n’est qu’un long contre-pied permanent qui égare et brouille absolument tous les repères du spectateur et n’hésite pas à l’agresser sans cesse en lui demandant de mettre sa raison, sa compréhension même de la grammaire cinématographique au placard. Film mal aimable poussant l’inconfort dans des stratosphères que n’a même pas frôlé Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid par exemple, le film de Serebrennikov est une succession de tatanes qui a laissé un nombre incalculable de festivaliers sur le carreau, et on mettra même au défi les plus fervents défenseurs du film de nous expliquer à chaud ce qui au fond constitue l’histoire de Petrov’s Flu.

Il va sans dire que l’ambition de Kirill Serebrennikov n’est absolument pas là. Son film est en réalité un long poème dadaïste, une expression brute de l’art contre le réel, une sorte de téléphone arabe où chaque participant qui se succède est plus imbibé par la vodka et les médocs frelatés que le précédent. Flirtant même parfois avec le fantastique, ce long vertige de deux heures et demie vire à l’expérience quasi physique d’attraction-répulsion (qui plus est dans une salle surchauffée et mal ventilée), qui nous égare un peu plus à chaque fois que l’on pense avoir retrouvé le fil de la réflexion.

Petrov’s Flu est un film débridé et débraillé, un film méchant pour le plaisir de l’être, un geste punk dans un monde de punks à chiens dont on devine l’évident doigt d’honneur que Serebrennikov prend plaisir à tendre envers son pays. Son film est une expérience théorique et cérébrale fascinante, un torrent de bile noire qui se déverse irréversiblement en contaminant tout autour de lui. Le thème de la contagion est omniprésent car il n’y a pas que la grippe qui se refile dans les rues sombres (le film fut essentiellement tourné la nuit, Serebrennikov étant retenu en journée par son procès) et les bâtiments crasseux. Le monde invoqué par Serebrennikov est un monde de visages cassés et d’âmes moches, où le venin circule de corps en corps.

Expliquer Petrov’s Flu est en soi un contre-sens tant il demande d’abord à être vécu plutôt qu’à être raconté. C’est un long cauchemar douloureux, une expérience cannoise qui restera dans cette édition qui jusqu’ici a trop souvent roulé sur des rails bien droits même dans ses meilleurs moments. Mais au fond, il reste le sentiment qu’après s’être fait autant violenter, quel horizon existe-t-il derrière pour le cinéma ? Que garder de tant de nihilisme, de décadence et d’hermétisme malgré la virtuosité ? Pour reprendre un bon mot de notre consœur sur la Croisette Anaïs Bordages, expression depuis adoptée par l’ensemble de la rédaction ici à Cannes, Petrov’s Flu est « un film qu’on admire davantage qu’on aime ». Leto, lui, arrivait très bien à concilier les deux.

Petrov’s Flu de Kirill Serebrennikov avec Semyon Serzin, Tchoulpan Khamatova, Yuliya Peresild…, sortie en salles prévue le 1er décembre

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