Shang-Chi : dix anneaux pour les gouverner tous

Dans le film Avengers Endgame, le Marvel Cinematic Universe faisait un saut dans le temps de 2018 à 2023. Après deux ans de pandémie dans la vue et de reports sur le calendrier, on se dit que Disney aurait sans doute bien voulu bénéficier d’une ellipse aussi. ! L’arlésienne Black Widow, l’intriguant Les Éternels de l’oscarisée Chloe Zhao et « l’expérience » Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux. « Expérience », c’est le mot qu’a utilisé Bob Chapek, nouveau PDG de la Walt Disney Company, pour évoquer les choix opérés par la firme pour son exploitation. Contrairement aux récents gros titres de la souris (Jungle Cruise, Cruella et… Black Widow), Shang-Chi ne sort pas simultanément dans les salles américaines et en Premium Access sur Disney+ mais au cinéma, puis en VOD après 45 jours d’exploitation (45 jours. Je sais pas si vous vous rendez compte du ridicule.). Simu Liu, la tête d’affiche, s’est indigné : « Nous ne sommes pas une expérience. Nous sommes les marginaux (…). Nous sommes la célébration de la joie et de la culture après une année tourmentée » a-t-il écrit sur Twitter, célébrant le film, son personnage… et le pari qu’il représente pour Marvel Studios.

Car Shang-Chi est loin d’être un personnage populaire dans les comics Marvel ! Créé suite au succès du kung-fu aux US (Bruce Lee dans sa deuxième vie notamment), le Maître du Kung-Fu a dû attendre une dizaine d’années avant d’avoir son propre comics en standalone… et a souvent été dans l’ombre d’Iron Fist (vous savez, le héros dont on a préféré oublier l’adaptation piteuse sur Netflix). Et même : tenter de nouvelles origin stories arrivé à la quatrième phase du Marvel Cinematic Universe, c’est déjà un peu dangereux… mais non. Marvel Studios parvient encore à introduire des personnages avec talent.

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Pourquoi on avait un peu peur ? Parce que l’histoire de Shang-Chi est un peu celle de beaucoup de super-héros, soit un mec qui a des problèmes avec papa. En l’occurrence, papa, c’est le big boss des Dix Anneaux, l’une des (ou la) milices criminelles les plus importantes au monde. Papa porte littéralement dix anneaux aux bras pour les gouverner tous. Ses anneaux lui procurent toute la puissance dont il a jamais rêvé. Sauf que papa, ça ne lui suffit jamais. Les personnages avides de pouvoir, et de toujours plus de pouvoir, on les connaît. Et si papa veut du pouvoir, c’est pour compenser une autre perte. Ok, ça aussi, un peu déjà vu. Mais papa, là… C’est Tony Leung. Pas besoin de vous le présenter, il vous suffira de vous retaper la filmo de Wong Kar-Wai illico presto (c’est aussi ce que je vais faire). À partir de là, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux gagne mille point au charismomètre, et que dire quand Michelle Yeoh se joint au voyage. Mêlant le film super-héroïque au drame familial, Shang-Chi parvient à déjouer les diktats du genre en s’offrant une belle touche de modernité.

De l’autre côté se tient la jeune génération : Simu Liu en tête d’affiche pour son premier grand rôle, alors qu’on avait l’habitude de le voir jusqu’à maintenant sur le petit écran, et Awkwafina qui reste dans la « grande famille » Disney après son doublage pour Raya et le dernier dragon. Parti aux États-Unis pour échapper à l’autorité paternelle, Shang-Chi – devenu Shaun – pensait vivre le rêve américain (évidemment) et se retrouve voiturier des plus riches. Avec sa meilleure amie Katy, jeune femme américaine d’origine chinoise, il fonde un duo qui lui permet de palier l’absences des siens – sa sœur Xialing (Meng’er Zhang). Là est la première touche de modernité : pas besoin d’une romance plan plan, mais juste d’une complicité et d’une belle histoire d’amitié pour impliquer le spectateur.

Papa et maman s’aiment en faisant la guéguerre, c’est mignon

Deuxième touche de modernité : Shang-Chi passe une bonne partie de son temps à mettre en valeur le personnage de Simu Liu comme le fils prodige, à qui tout revient de droit. Dans certaines scènes, Shang-Chi obtient plus de considération que sa sœur, reléguée dans l’ombre. Or, le film de Destin Daniel Cretton ne permet pas qu’à son héros de se déployer, mais aussi à ceux qui gravitent autour de lui de le rejoindre dans la lumière. Là où Shang-Chi réussissait, Xialing savait qu’elle devait faire « dix fois mieux que lui ». Alors qu’Awkwafina aurait pu être assimilée à un simple rôle de side-kick débiteur de vannes, il est logique, et même presque inné, que son personnage ait de la valeur. À chaque personnage son rôle déterminant dans le conflit qui opposera Shang-Chi à son père : il ne s’agit pas d’introduire qu’un héros mais bien tout un nouveau pan de l’univers Marvel. Tout ça de façon un peu plus réussie que certains personnages dans les séries parues sur Disney+ (US Agent, le nouveau Faucon, Monica Rambeau…), qui semblent servir davantage ces nouveaux protagonistes que l’objet réel du récit.

Ajoutez à cela un projet déjà bien plus convaincant et semblant moins hypocrite qu’un certain Mulan (dont je vous ai à peine parlé), où personne ne parle un mot de chinois. Ce n’est un secret pour personne : le box-office chinois représente une part de plus en plus importante des blockbusters américains – s’ils ne sont pas d’ailleurs co-produits, où ne comptent pas parmi leur casting un acteur.ice chinois.e. Alors certes, il y a de la drague, mais aussi la volonté de prouver au public américain qu’il peut survivre à quelques scènes avec des sous-titres. Shang-Chi passe aisément de l’anglais au chinois, sans trop se poser de question, et en profite pour glisser quelques détails sur ce que c’est de subir le racisme anti-asiatique au quotidien : la « nécessité » d’angliciser son prénom, presque renier ses origines…

Quand t’aimes pas trop la déco boisée.

S’il s’inspirait des films de Bruce Lee, le personnage de Shang-Chi emprunte ici beaucoup au cinéma d’action asiatique – bien évidemment à Tsui Hark, sans pour autant rivaliser complètement. Mais qu’il est agréable d’enfin suivre, dans un film Marvel Studios, des scènes d’action dont les chorégraphies ne sont pas massacrées par un changement de plan à chaque coup porté. La caméra de Destin Daniel Cretton est ici un peu plus libre, vivrevoltante, épousant les mouvements de ses personnages. On ne passe pas outre certains défauts habituels comme certains fonds verts disgracieux, mais dans l’ensemble, le côté action se montre bien plus satisfaisant. Évidemment, le film s’imbrique quelque peu dans le MCU, faisant revenir des fantômes du passé – le Mandarin – et réécrivant un peu l’histoire. Peut-être de façon un peu trop lourde pour ceux qui sont là dès le début du MCU, puisque ces séquences sont plutôt dédiées à celles et ceux qui prennent le train en marche.

Malgré quelques longueurs – là aussi habituelles chez Marvel, Shang-Chi sait contrôler les étapes de son origin story, parfois en les désacralisant avec humour (plus subtilement dosé). Son côté intimiste se marie très bien avec l’action tonitruante de son final… et oui, on a déjà hâte de revoir Shang-Chi !

Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, de Destin Daniel Cretton. Avec Simu Liu, Tony Leung, Michelle Yeoh, Awkwafina, Meng’er Zhang, Benedict Wong. En salles le 1er septembre 2021.

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