Séries Mania 2021 : Les gens du Nord

Par devoir d’honnêteté, nous commencerons l’avant-dernier chapitre de ce journal de bord sur une mise au point : comme tout festival, Séries Mania nous a livré son lot d’œuvres vite vues vite oubliées, dont on n’aura au moins pas à se soucier au moment de chercher la chaîne qui diffusera les épisodes suivants. Passons par exemple rapidement sur Or de Lui, comédie qu’on qualifierait traditionnellement de « potache » dans laquelle Ramzy incarne un employé sans histoire d’une entreprise sans histoire vivant dans un pavillon de banlieue sans histoire. Jusqu’au jour où il découvre qu’il peut, littéralement, chier de l’or. D’un pitch de fin de soirée d’inté du CEEA à trois grammes qui aurait pu tirer un chouette court-métrage de vingt minutes, Baptiste Lorber (feu 10minutesàperdre et Studio Bagel) tire une série en dix épisodes d’une demi-heure globalement très pénible, sorte de pastiche d’Ozark et Breaking Bad en mode Beauf de France qui semble constamment s’excuser de sa propre bêtise, quand il ne flirte pas avec la balourdise la plus totale au sujet de ses rôles féminins.

On évacuera aussi assez vite de notre mémoire la très pesante variation turque de Hamlet, transposée dans le milieu contemporain des éleveurs de chevaux de calèche, visuellement soignée mais plombée par un pathos à la main lourde et des gimmicks arty roboratifs. Enfin, on mentionnera aussi très rapidement certaines nouveautés du catalogue « prestige drama » des chaînes françaises comme la coproduction islandaise Blackport (Arte) ou L’Opéra (OCS), qui possèdent l’une comme l’autre leurs qualités mais qui semblent manquer d’une audace et d’un souffle particuliers pour véritablement se tailler la part du lion dans par rapport à certaines de leurs concurrentes.

On se doit, cela dit, d’évoquer plus en longueur la déception que fut la découverte de Furia, dont les premières images avaient construit une hype chez votre serviteur, savamment entretenue jusque dans le précédent épisode de ce journal de bord. Co-production germano-danoise entre Viaplay et la ZDF, la série de Gjermun Eriksen, créateur entre autres de Mammon en 2014, promettait une plongée sulfureuse aux côtés de policiers infiltrés au sein d’une communauté de terroristes identitaires. Une petite scène d’action un peu musclée dans le trailer, les toujours sublimes paysages des fjords norvégiens en arrière-plan, et même la présence dans le rôle-titre de Pål Sverre Hagen, l’un des héros d’Exit, un des coups de cœur de l’édition 2019 de Séries Mania (et rattrapable légalement sur Salto par-dessus le marché)… tout ça sentait bon le petit coup de cœur de rentrée.

Las, tout cela a laissé la place à un thriller qui ne manque pas sur le papier de bonnes idées (surtout une, en fil rouge du pilote, fantastique) mais se révèle être un polar assez bas du front. Se laissant enfermer par son désir constant de spectaculaire, il finit par multiplier des choix de scénario parfois discutables en termes de cohérence. Pire, ceux-ci viennent même parfois se tartiner à coups de truelle au-dessus de la peinture idéologique des mouvances identitaires dans les pays scandinaves (on appréciera cela dit le clin d’œil à nos blaireaux d’extrême-droite bien de chez nous, Génération identitaire, qui n’en finissent pas d’inspirer la planète) et de la place prépondérante que le virilisme y occupe. Comme le suggérait un grand démocrate, on dira pas que c’est un échec, on dira plutôt que ça n’a pas marché.

Cet échec est d’autant plus regrettable qu’au fil des jours la Scandinavie et plus généralement l’Europe du Nord s’était imposée comme le grand territoire de ce Séries Mania, au moins à l’échelle européenne. En attendant le gros morceau Germinal, la compétition française avait mis un peu de temps à décoller jusque les présentations récentes de Jeune et Golri (on en a déjà parlé) et des très intrigants premiers épisodes de Nona et ses filles, la création originale de Valérie Donzelli pour ARTE, où Miou-Miou tombe miraculeusement enceinte à l’âge de soixante-dix ans, au grand dam de ses trois filles incarnées par Donzelli, Virginie Ledoyen et Clotilde Hesme. Une sélection israélienne en retrait, un bassin méditerranéen qui n’a véritablement brillé qu’avec Anna…

Pendant ce temps, les diverses sélections ont pu laisser entrevoir la vitalité de la création télévisuelle des pays nordiques, présents en nombre à Séries Mania, mais aussi en qualité. Même leurs échecs comme Furia et Blackport témoignent de vraies qualités et ne sauraient être balayés d’un revers de main. Dans le même temps, le trio Suède-Norvège-Danemark nous a offert trois propositions de séries pas forcément toujours les plus fortes, mais parmi celles dont on a le plus envie de suivre le dénouement une fois l’échantillon d’épisodes diffusé.

Dough, et dur à la fois

Le premier pays du trio présentait à Lille cette année Dough, pour le compte de SVT, la chaîne de télé publique suédoise. Créée et réalisée par Levan Akin, remarqué à Cannes en 2016 à la Quinzaine des réalisateurs avec Et puis nous danserons, Dough est un gentil thriller dont le pitch soulèvera directement des comparaisons avec les Coen de Fargo notamment. Liana est une jeune mère célibataire qui peine à joindre les deux bouts pour rembourser les dettes de son compagnon, emprisonné pour le braquage d’une banque. De sa cellule, ce dernier lui confie avoir enterré le butin dans la forêt en lui faisant promettre d’aller mettre le magot à l’abri. Le problème, c’est que l’argent n’est plus là quand Liana se présente… car Malou, une housewife au bout du rouleau, croulant sous les dettes et les saisies d’huissiers, vient tout juste de tomber dessus comme par miracle.

Avec ses personnages hauts en couleurs, ses bourgeoises à cul coincé et ses gangsters qui jurent comme des charretiers, Dough (8 épisodes, 2 visionnés) ne récoltera pas la palme de la série la plus subtile de l’année. L’écriture ne s’embarrasse guère de finesse et c’est à gros sabots que tout ce petit monde se vautre dans les quiproquos les plus capillotractés qui soient. Peu importe, il y a dans Dough une énergie truculente, une générosité dans le petit mot facile mais qui plaît bien, et surtout un refus du sérieux poseur assez rafraîchissant. Le tandem principal incarné par Helena Af Sandeberg et Bianca Kronlöf fait des étincelles, aussi bien ensemble que séparément, et c’est bien ça l’essentiel. Parfait petit crowd pleaser, Dough ne va sans doute pas bien loin, mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’accompagner jusqu’au bout du chemin.

Pørni, l’amer supérieur

Du côté de la Norvège, c’est la très chouette Pørni (6 épisodes, 3 visionnés) qui a su tirer son épingle du jeu. Véritable one-woman show sériel écrit, produit et interprété par la comédienne Henriette Steenstrup (créditée notamment dans la série Netflix Ragnarök), Pørni ne parle, histoire de passer tout de suite à autre chose, absolument pas de ce à quoi vous êtes en train de penser. Pørni, c’est en fait le nom du personnage principal de la série, quadragénaire et assistante sociale, qui essaie de jongler entre l’éducation de ses filles, son béguin pour son collègue de travail, les cas parfois compliqués qu’elle croise dans son travail, et les événements douloureux de son histoire de famille. Pørni au fond, parle de peu de trucs et de beaucoup de choses en même temps.

Peinture de la charge mentale à laquelle peut se retrouver une mère célibataire passée par la quarantaine, Pørni l’emporte par son authenticité, sa capacité d’aller directement viser juste dans ses situations, ses dialogues et ses humeurs vagabondes. Tout sonne vrai, au service d’un personnage de fiction avec lequel le spectateur entre directement et naturellement en empathie comme rarement. Série cocon malgré ses moments douloureux, Pørni a cartonné lors de son lancement sur ViaPlay, mini-géant du streaming scandinave, au point de déjà décrocher deux saisons supplémentaires. Comme pour Dough, ce sera peut-être compliqué de la voir débarquer sur les écrans français, mais les réactions extrêmement enthousiastes après la présentation font espérer qu’un diffuseur tente le pari Pørni à l’avenir.

Kamikaze, quand les avions se cassent

La troisième série de ce tour d’horizon, Kamikaze, arrivera quant à elle très certainement en France un de ces jours puisqu’il s’agit pour le coup d’une production estampillée HBO Europe, et même ici HBO Max. Le service de streaming de la Warner, grande attraction avec Disney+ du Séries Mania Forum professionnel qui se tient en parallèle, se lancera en effet dans le courant de l’année prochaine sur les territoires européens où la marque HBO est déjà bien implantée, notamment dans leurs productions continentales. Si du côté de la France les choses ne bougeront pas tant que l’accord de diffusion qui lie la chaîne câblée à OCS et Canal+ n’expirera pas (c’est-à-dire au-delà de l’horizon fin 2022), HBO Max arrivera dès la fin de l’année en Espagne (plus Andorre) et dans l’intégralité des pays nordiques à l’exception de l’Islande. Cette implantation locale très forte se retrouve par ailleurs dans les œuvres européennes produites par HBO, y compris pour sa plate-forme de SVOD. L’Espagne avait notamment eu le droit à Patria, la série sur ETA récemment diffusée sur Canal+, le Danemark de son côté aura Kamikaze, présenté cette année en Compétition officielle à Séries Mania.

S’approchant entouré d’une aura de mystère, Kamikaze (8 épisodes, 4 visionnés) offrait l’une des prémisses les plus folles du festival : Julie (Marie Reuther, prétendante sérieuse au Prix d’interprétation féminine) est une influence mode, fille de bonne famille, jeune star des réseaux sociaux qui vient de fêter ses dix-huit ans. Sa vie bascule le jour où ses parents et son frère décèdent tragiquement dans le crash de leur avion alors qu’ils rentraient de vacances. Près d’un an plus tard, Julie, métamorphosée physiquement, tente de se donner la mort à son tour en écrasant un avion de tourisme au fin fond du désert, quelque part en Afrique. Les huit épisodes vont nous permettre de combler le vide de cette année de deuil, que la jeune va passer aux quatre coins du monde, d’aéroports en aéroports.

Dramédie générationnelle ouvertement conçue pour un public plutôt jeune, Kamikaze repose déjà sur une originalité formelle : son format en vingt-six minutes, là où les séries de sa tonalité s’expriment sur des épisodes deux fois plus longs. Véritable fourre-tout stylistique, elle embrasse tantôt la forme clippesque et les surimpressions arty, tantôt les longues plages mélancoliques dans une forme de confusion savamment maîtrisée. Le coloriage dépasse parfois des contours, ça s’éparpille dans tous les sens dans la course de Julie vers l’abîme, on ne sait pas trop si c’est fantastique ou du grand n’importe quoi, mais une chose est sûre : Kamikaze ne manque pas d’idées, et certainement pas de panache.

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