Réflexions et retour sur le 40e Cinémed – Montpellier

Pour cette quarantième édition du CinéMed (Festival Cinéma Méditerranéen Montpellier), Christophe Leparc déclare mettre, avec son équipe, l’accent sur la filiation, après le triomphe d’Il Figlio, Manuel de Dario Albertini l’an dernier : joli clin d’œil. Afin de célébrer le cinéma de la grande bleue pour la quarantième fois, l’équipe du festival décide de convoquer les figures tutélaires et matricielles de la manifestation : Antonioni, Bertolucci, Bunuel, Fellini, Kusturica, Pasolini, Scola, Visconti et consorts !

Pourtant, si filiation il y a, c’est aussi avec les sélections cannoises : la Quinzaine des Réalisateurs.trices (dont Monsieur Leparc est une figure importante, à voir si ce sera toujours le cas sous la nouvelle direction) et la Semaine de la Critique. On retrouve ainsi de nombreuses œuvres que nous avons déjà eu l’occasion de voir cette année : Troppa Grazia de Gianni Zanasi, film de clôture à Montpellier, déjà vu à la Quinzaine comme Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia ; En liberté ! de Pierre Salvadori ; Carmen y Lola d’Arantxa Echevarria ; Petra de Jaime Rosales ; La charge d’Ognjen Glavonic ; etc. Du côté de la Semaine de la Critique, on notera la présence toujours enthousiasmante du petit bijou Diamantino de Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt dans la préfecture de l’Hérault.

Souvent présenté au Cinémed, la filiation avec Mohamed Ben Attia est évidente. Pour le reste de la sélection, on regrette de voir des films déjà présents dans d’autres festivals français (certes très sélectifs) ou des avant-premières alors que la sortie salle est toute proche comme pour En liberté !. La filiation disparaît au profit du mercantilisme. Que voulez-vous, les festivals sont ainsi : il faut suivre le circuit, permettre à chacun.e de s’y retrouver au bout du compte (voir les travaux de Dina Iordanova, Marijke de Valck, etc.). Interdépendance quand tu nous tiens.

Capture d’écran de Mafak de Bassam Jarbawi. © Dialectic

Pourtant, derrière ces « mastodontes » cannois ou « populaires » se cachent des œuvres qui gagnent à être connues, des œuvres qui entrent dans une réflexion reculée autour du cinéma méditerranéen. Un cinéma touché par des problématiques sociétales flagrantes, mais qui ne diffèrent aucunement d’un pays à l’autre : guerre, terrorisme, immigration, discrimination, chômage, crise économique, mémoire(s), etc. C’est le cas du documentaire Erased,__Ascent of the Invisible de Ghassan Alwani, des courts-métrages Nefta Football Club d’Yves Piat et Au cœur des ombres de Alice Guimaraes et Monica Santos, des longs : Mafak de Bassam Jarbawi, Tel-Aviv on Fire de Sameh Zoabi (tous deux axés sur la question israélo-palestienne) ou encore de l’Antigone d’Or : Fiore Gemello de la réalisatrice Laura Luchetti. Le jury composé de la « famille Guédiguian » gravite d’ailleurs autour de ces problématiques sociétales. Le choix de Fiore Gemello n’a pour ainsi dit surpris personne quand bien même Tel-Aviv on Fire ou Mafak lui était largement supérieur techniquement ou au niveau de son approche moins réductrice et judéo-chrétienne.

Mais les festivals sont souvent ainsi, pleins de bons sentiments, de volonté d’aider tout le monde, de parler de toutes les problématiques, d’envisager des utopies. C’est le cas par exemple de Clotilde Courau : « le roi argent ne peut pas remplacer l’humanité et l’humanisme ». Malheureusement, que se passe-t-il une fois que les micros sont éteints, que les caméras sont arrêtées et que les flashs cessent ? Rien. Le monde continue, l’argent coule et les films remplis de bons sentiments foisonnent. Le monde du septième art se donne bonne conscience pendant quelques jours. Tout le monde est content : on se soucie (un peu) du peuple.

Pendant ce temps, le capitalisme continue ses ravages. En ces moments qui rappellent les heures les plus sombres de l’histoire avec la fameuse formule : crise économique = montée du fascisme, les cinéastes s’accordent sur l’urgence d’agir. Si pour Marx, l’Histoire se répète deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce : on aimerait éviter, exceptionnellement, de rire. Trump, Salvini, Bolsonaro, et consorts ne nous intéressent pas. L’humanité ne s’en sortira que par l’Art ou crèvera !

CinéMed
Capture d’écran de Tel-Aviv on Fire de Sameh Zoabi. © TS Productions

Malheureusement, d’art, il est difficile d’en parler vraiment, car par l’Art nous entendons aussi la forme. Et cette forme, elle fait cruellement défaut en ce moment. Nous y revenons souvent à Cinématraque, mais le fond et la forme doivent concorder, entrer en résonance pour ne pas répéter les schémas. C’est « le cas Z » (tiré du film de Costa-Gavras, 1969) cher à Dominique Noguez, où le fond très provocateur s’efface face à une forme cinématographique parfaitement convenue des dominant.e.s. Que serait le Guernica de Picasso (1937) sans cette destruction des formes accentuant la monstruosité de l’attaque sur la ville basque ? Pareil pour son pendant dépeint par Joan Miro : Le Faucheur (1937) ? Rien.

Il convient ainsi de montrer, autant que de démontrer. Démontrer l’envers. L’envers d’un capitalisme qui ruisselle dans les formes cinématographiques. L’heure des brasiers (Fernando Ezequiel Solanas, 1968) a sonné. Pourtant, choisir de démontrer c’est aussi prendre des risques. Prendre le risque de se marginaliser et donc d’être vu uniquement par une minorité d’éclairé.e.s. On se retrouve alors dans un des dilemmes les plus fondamentaux de l’Art : être à l’avant-garde au risque d’être ignoré ou non ? Quand il est relatif à un sujet aussi frontalement connoté, que faire ? Rester dans une mouvance à la Michael Moore en « négligeant » la forme au profit d’une audience potentiellement plus large ou se rapprocher de Peter Watkins et opérer une critique des formes (monoform) et des médias de manière générale pour s’éloigner malheureusement du public ? Répondre est complexe, et nous laissons le choix à chacun.e de l’opérer en son âme et conscience. Mais, lorsque l’on vise des festivals, il nous semble, naïvement, plus opportun de chercher justement à être innovant.e. Après tout, nous sommes tou.te.s en festival pour fêter le cinéma : question de filiation.

40e Festival Cinéma Méditerranéen Montpellier, du 19 au 27 octobre 2018.

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