Red Sparrow : Carton rouge pour le moineau

Quand on pense à « Sparrow », soit le moineau, on pense à des petits oiseaux aussi appelés « piafs », on pense au printemps et au doux cui-cui dans les arbres ; éventuellement, on pense à un pirate complètement bourré au rhum ; et tout ça n’est pas un problème. Quand on pense à « Red », on pense à la couleur rouge, pourquoi pas à l’hémoglobine ou à une caméra carrée de plutôt bonne facture. Du coup, au mieux, quand on voit Red Sparrow, on imagine un gros moineau couvert de sang.

Et laissez-moi vous dire… J’aurais préféré passer 2 h 10 à regarder les aventures d’un gros moineau couvert de sang plutôt que ce que j’ai vu ce jour-là au cinéma. J’ai donc pris un peu de temps avant d’écrire parce qu’en sortant à chaud, j’avais envie de partir en bicyclette à Hollywood et y mettre le feu. Le meilleur moment de la séance, c’est quand j’ai pas fait exprès de prendre un Skittle vert et un Skittle jaune dans le sachet à cause de l’obscurité et que j’ai subi une explosion de saveurs ; pour dire. Du coup, après méditation et rassemblement des idées, nous voici (début des spoilers) :

TW : viol, violence, non-consentement, torture.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) est une ballerine montante au Bolchoï dont la mère est malade. Sa carrière de danseuse permet de subvenir à leurs moyens, mais quand Dominika subit une blessure grave et est contrainte d’arrêter de danser, leur niveau de vie déjà modeste est compromis. Son oncle, Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts), agent des services secrets Russes, l’approche alors pour lui proposer une mission diplomatique qui parait toute simple. Ce soir-là, pourtant, Dominika assiste à un meurtre après (pendant, c’est selon le point de vue) s’être faite violer. Comme si ces évènements n’étaient pas suffisamment catastrophiques pour sa santé mentale, elle apprend dans la foulée qu’elle est désormais un témoin compromettant et risque d’être exécutée. Heureusement, son oncle qui a ses intérêts vraiment à cœur lui propose une autre mission toute simple pour rester en vie : suivre un entrainement à l’école de grande qualité, l’école des moineaux. Dans cette école, on apprend visiblement peu les mathématiques ou la littérature russe et on se concentre plutôt sur la séductiooooon, le rejet de son amour-propre et le crochetage de serrures. Ainsi l’on devient un super agent gouvernemental qui ne sert plus ses intérêts, mais ceux de son pays en séductiiiiionnant des méchants ou des possibles informateurs. Les personnages l’appellent eux-mêmes délicatement la « Whore School ». Pendant cet entrainement, Dominika est repérée pour ses talents et envoyée directement au front : c’est-à-dire dans le pantalon d’un agent de la CIA, Nate (Joel Edgerton), qui est en contact avec une taupe russe que Ivan et ses supérieurs essayent de débusquer. Que les Hunger Games de la séductiooooon commencent !

J’vais regarder d’ici, ça a l’air plus safe.

Red Sparrow est un film assez propre. Durant la scène d’intro en montage alterné, je me suis même dit : okay, il y a du suspense, j’ai envie de savoir où m’amène ce crescendo, le film allait être cool contrairement à mes a priori. On nous en met plein les yeux avec une scène de ballet dont la danseuse étoile est Dominika Egorova. Les plans alternés dans le parc sont vraiment beaux, pareil pour l’opéra. Bon, Lawrence (Francis) fait marcher ses danseurs sur son bord de cadre, ce qui peut vraiment être très inesthétique selon les gouts, mais pourquoi pas ! Le climax arrive avec un petit déséquilibre cela dit : beaucoup plus d’informations du côté de l’agent CIA, Nate, que du côté de Dominika, mais pourquoi pas, ça fonctionne quand même et le film commence enfin. Carton Titre et… Action.

Très propre et tout à fait logique. Classique quoi

Durant le film, on garde la même note, les lumières sont bien maitrisées, il n’y a jamais rien de fabuleusement original, mais c’est très propre et tout à fait logique. Classique quoi. Visuellement, certains plans sont même vraiment beaux. Au niveau du mixage, on est sur un cran au-dessus, là, pour le coup, bravo au maestro, car les ambiances sont vraiment bien réalisées. Il y a notamment une scène de club (qui, généralement, sont épouvantables au niveau du mixage) surprenante même si encore une fois rien n’est original: c’est juste très bien fait. Le passage à l’intérieur du club est mixé parfaitement de manière à traduire l’ambiance bruyante sans jamais faire grimacer et les dialogues sont très clairs. Voilà, si vous voulez une raison d’aller voir ce film, en voici une. Il faudra les chérir, elles sont précieuses…

Le montage en lui-même ne propose pas d’innovations non plus, mais on ne se perd jamais dans la timeline. Parfois, on a l’impression que l’action a duré plus longtemps que ce qu’on comprend des personnages et de l’histoire, mais ça c’est dû à un problème de cohérence auquel on reviendra plus tard. Pour le reste, c’est bien organisé et suffisamment intelligent pour nous surprendre avec le plot twist de fin.

Et si ce plot twist fonctionne c’est parce que les acteurs jouent bien et sont bien dirigés. Qu’on ne soit pas d’accord avec le contenu du film ou qu’on lui trouve plein de défauts, par contre il est très réussi en termes de direction d’acteurs : F.L. a choisi un chemin, il s’y tient et il n’y a pas de fausses notes dans la partition, même pour l’agent diplomatique complètement ivre que j’ai craint comme une caricature. Du coup, J.L. est très convaincante et participe à la réussite du twist de fin grandement.

On joue bien la tension sexuelle. Dommage que nos persos soient de la même famille.

Un twist dû à un scénario qui fonctionne tout à fait en termes de thriller. Et il est assez palpitant à la base. Chacun essaye de piéger l’autre, les conflits d’intérêts ne sont pas assez creusés, mais intelligents… C’est une adaptation du roman éponyme de Jason Matthews (ancien agent de la CIA) par le scénariste Justin Haythe. Soit. Le mécanisme de thriller vient donc du roman, pas de lui. Ce monsieur, pour exemple, a aussi écrit Lone Ranger et A Cure For Wellness : deux immenses succès critiques et box-office (haha, non.). Donc c’est là que ça se gâte. (En vrai, ça se gâte à plein de niveaux, mais il faut faire des choix dans la vie Jean-Michel-François, tu le sais.)

Le traitement des personnages, c’est le premier écueil de ce film. Et, évidemment, en ligne de front, celui du personnage féminin. On ne s’énerve pas, s’il vous plait, je suis au courant que l’histoire, de base, ne peut pas raconter celle du respect de la femme et sa sexualité, ni même de l’individu. Mais il y a des façons de traiter la question, pas vrai ? Au sein de ce qui fait la forme, il y a le fond.

Le traitement des personnages ici, il est peu compliqué. Si je ne me creuse pas le cerveau et que j’essaye en 10 secondes de définir ce qui les représente le mieux, je pense à ça : propension à être désiré ou désirer une tierce personne. Et c’est tout. À part les trois hauts dirigeants de la CIA ou du SVR qui, encore, parlent de qui va baiser qui ou se faire baiser sans agir, les autres sont tous là pour avoir envie de baiser quelqu’un, baiser quelqu’un ou se faire baiser. Et c’est pas si vulgaire que ça de parler de « baiser » parce qu’ils ne font référence à cet acte que comme ça. Et on reviendra sur tout l’aspect sexe et violence dans un instant, continuons juste sur la profondeur des personnages.

Coucher avec quelqu’un ou torturer/tuer quelqu’un

On ne peut pas vraiment. Ils ne fonctionnent pas au-delà du simple mécanisme de « je mange » ou « je me fais manger ». On n’a pas d’enjeux réels (Dominika veut protéger sa mère et tout le monde veut servir son pays) instaurés pour chaque personnage. Ivan n’est pas motivé de manière visible par une montée en grade au sein du SVR (c’est évoqué, mais jamais illustré ou mis en scène ou réalisé), Nate veut vaguement protéger Marble (la taupe), mais c’est très vite recouvert par les jeux de séductiooooon et pas creusé non plus, la professeure d’école (Charlotte Rampling) pourtant très visible à l’écran n’a pas la moindre motivation autre que servir son pays pour envoyer ses élèves « se coucher sur le dos » comme elle le dit et la faiblesse est là : facilité scénaristique. Du côté russe, on justifie le motif de tout le monde par le patriotisme aveugle, tout le monde fait ce qu’il fait parce que ce sont des patriotes. Ah, OK, j’avais peur d’avoir à réfléchir. Et du coup, c’est parfait, car ça donne la facilité scénaristique opposée pour le camp américain : défendre les libertés individuelles. Toutes les autres motivations autour de ça sont : coucher avec quelqu’un ou torturer/tuer quelqu’un.

Les relations interpersonnages ne sont pas définies outre-mesure non plus or rapport sexuel et domination étrange… Alors que ça aurait fait du bien par exemple de creuser du côté de Marta, la coloc et collègue de Dominika, mais comme vous le verrez par la suite, elle ne sert pas vraiment à grand-chose. La relation mère-fille est vaguement traitée chez Dominika et sa mère, chacune voulant protéger l’autre, mais du coup, on ne nous donne rien de plus. Le reste, ça n’existe pas. Les personnages n’ont pas de passé, et quand un membre de leur famille pourrait être une épine dans le pied, on dit qu’il est mort, il y a plusieurs années, pour éviter de s’embarrasser avec. Seule la Taupe a un enjeu qui mérite énormément d’être creusé et qui parle justement du rapport antagoniste entre libertés individuelles et sacrifice pour le plus grand bien, mais tenez-vous bien : on nous le délivre en 3 minutes chrono quelque part dans les 20 dernières minutes du film, et c’est TOUT. LES MECS, c’était votre arc le plus intéressant, bien que déjà vu, ce conflit entre le sacrifice pour le sens commun et soi-même ! Vous teniez, je sais pas… un scénario avec de la profondeur et des enjeux pour chacun ? Mais non, on relègue ça à une simple excuse, car on n’a pas le temps pour ça. Il y a déjà 1 h 30 consacrée à qui va coucher avec qui et sexer quelque part. Et ça n’en finit pas.

Une thalassothérapie offerte à Dominika pour service rendu à la patrie.

Le sexe est sale dans ce film, il est dépeint soit comme dégradant, soit un vice, soit comme acte de violence, soit comme un outil (manipulation) et n’est pas consenti 4 scènes sur 6 (en ne parlant que des scènes où le rapport sexuel s’engage et sans compter les flirts avec mains baladeuses). Alors oui, c’est le propre des Sparrows, c’est justement là-dedans que réside leur arme, mais déjà : bonjour le fantasme et la projection salace d’un auteur ancien membre de la CIA parce que même si des cellules comme ça existent en Russie ou ailleurs, le romancer de la sorte, ça fait froid dans le dos, et ensuite y’a tellement des manières plus subtiles de le traiter qu’ici ! Là, on dirait que tout le monde s’est donné à cœur joie d’enfoncer le clou.

Du coup, l’histoire commence sur un viol et est ponctuée de viols ou torture à connotation sexuelle (on a en effet une référence explicite au BDSM à l’école des moineaux — bah oui, pourquoi pas — et lorsque Dominika est torturée par le SVR à la fin, on l’accroche gentiment à poil façon bondage sous de l’eau glaciale. Ah. Cruels ces Russes. Je crois qu’ils sont les méchants de l’histoire et ça tombe bien qu’ils montrent ça parce que j’étais pas sûre après une heure et demie de film, ouf.) De fait, ma question est : dans ce film, Dominika se détermine par a) sa carrière de ballerine ? b) Par sa carrière d’espionne politique ? c) par son viol ?

On en vient à fétichiser le viol

Si vous n’êtes pas certains de répondre c) (la bonne réponse), rassurez-vous, le réalisateur, le scénariste et tout le monde vous le fera comprendre pendant le reste du film en vous montrant d’autres scènes de viol (sur Dominika ou d’autres étudiantes – jamais d’étudiants, alors qu’il y a aussi des garçons recrutés) ou d’abus, ou d’intimidation ou de menace de viol. Ce qui est problématique ici, ce n’est pas de représenter une chose de la réalité qui est mal, il ne faut pas censurer, donc un viol à l’écran, soit. Non, ce qui est problématique c’est qu’on en vient à fétichiser le viol. Tous les rapports au sexe sont presque borderline. Même le seul qui semble être un acte plus poétique (vite fait ah. ah) quand Dominika couche enfin avec Nate, elle le lui impose. Il a alors l’air consentant oui une fois qu’ils sont en train, mais jusque-là, il a toujours repoussé ses avances, et cette fois encore, il ne lui a certainement pas dit oui. Donc, même là, on met en scène le sexe d’une façon tordue. Et bien sûr que ça fait partie de la psychologie du personnage d’avoir une vision tordue du sexe avec tout ce qu’on lui a enseigné et lavé le cerveau avec, mais ça ne veut pas dire que c’est le meilleur parti pris que de le montrer à outrance et de l’étaler. Dans la salle de cinéma, au bout de la troisième scène du genre, les gens autour de moi soupiraient ou faisaient des bruits de gêne. C’était le MALAISE.

Mais là où est le problème, c’est qu’il ne semble pas s’agir d’un malaise provoqué volontairement par le réalisateur, sinon sa mise en scène serait sûrement différente, beaucoup moins sensuelle. Là, on nous montre en permanence le corps de J.L. sous toutes ses formes, tous les corps d’ailleurs, dans des situations érotiques, suggestives, sexuelles, qui se veulent pleines d’appeal à la base, pas de malaise. En partant de la scène de sexe dans les vestiaires (bizarrement pleins de vapeur) à l’offrande du corps de Dominika au spectateur à l’occasion d’un petit viol éducatif en classe. (Promis, je n’essaye pas de jouer au Kamoulox, c’est ce qu’il se passe dans le film.) De par son statut de Sparrow, du coup, Dominika est un personnage qui se définit d’autant plus que n’importe quel autre personnage féminin par sa relation aux hommes. Ses supérieurs, son oncle (coucou le micro passage d’inceste au passage, car on n’avait pas encore montré tous les pires pires aspects du sexe), ses camarades de classe ou ses cibles au boulot, tout le monde. Il n’y a pas UN seul personnage pour venir contrebalancer ça, du coup, ça manque cruellement de profondeur, tout est blanc ou noir (en l’occurrence très noir) et on n’a pas le temps de s’en reposer ou d’y réfléchir. Sa collègue féminine ? À peine nommée, peu vue dans le film, elle est vite tuée (nue et torturée) après qu’on ait plus ou moins appris une seule chose sur elle : son travail était de séduire quelqu’un et d’être une méchante alors qu’on a suggéré vaguement qu’elle était sympa. Créativité, zéro. L’autre camarade de classe à qui on donne deux lignes de texte ? Méchante homophobe à l’air mignon et sympa aux premiers abords, qu’on envoie se faire violer. Pas plus inventif. Leur professeur ? Elle est là pour leur enseigner le sacrifice de soi pour la patrie et… leur demander d’accepter de se laisser violer devant le reste de la classe. Quoi ? Ce résumé vous fatigue ? Imaginez un peu les 20/30 longues minutes du film qui se passent à l’école alors.

On n’aurait jamais défini Ethan Hunt parce qu’il s’est fait violer quand il avait 20 ans!

Alors qu’est-ce qui est montré dans ce film ? Que le sexe c’est sale, c’est le vice, c’est l’horreur, c’est le non-consentement ? Déjà, c’est un message bizarre… Encore plus du coup si on considère à quel point c’est fantasmé et mis en scène de manière voulue sexy ici. Alors c’est quoi ? Que les hommes (plus particulièrement les russes ici) sont tous des porcs ? Bah… Non, ça n’aurait pas de sens, pourquoi est-ce que le film voudrait donner ce message ? Que Dominika est une femme forte parce que malgré tout ce qu’elle a traversé, à la fin, elle gagne ? Oui. Euh… Pas trop, on n’est pas obligé de montrer qu’une femme est forte en la stigmatisant, en faisant une n-ième victime de viol et en lui faisant subir des atrocités. Il est temps de montrer d’autres représentations de femmes bad ass. J’ai absolument aucune source viable ou d’expérience dans le milieu des services secrets, mais je suis prête à parier beaucoup que si tu vas aujourd’hui à la CIA, DGSE, SVR, whatever, 99 % des femmes qui y ont été recrutées/ont postulé ne sont pas devenues les femmes qu’elles sont en se définissant par le viol. ALORS POURQUOI on continue de nous vendre cet arc à toutes les sauces dans la fiction ? On n’aurait jamais défini Ethan Hunt ou Jason Bourne parce que quand il avait 20 ans il s’est fait violer ! On ne verra surement JAMAIS ça. Alors, ne rendez pas le viol romantique en créant des héroïnes sur cette base, ou du moins, pitié, changez de disque en 2018 et pour les années à venir.

J’ai laissé mon numéro sur ce miroir pour te séduiiir.

Le résultat de l’omniprésence de cette violence et de ce dégoût permanent m’a prouvé deux choses : 1) je ne suis pas faite pour être un moineau puisqu’on leur demande de faire fi de leur dégout pour s’adonner à leur métier et j’en suis incapable car 2) il était difficile, voire impossible, de vraiment rentrer dans l’intrigue d’espionnage et de thriller tant les rappels sur terre et hors film étaient fréquents avec ce flood constant. Et c’est très subjectif, j’aurais aimé la subtilité et la suggestion (au moins pour les scènes suivant le premier exemple illustré à chaque fois, que de revoir une variante malaisante à chaque scène de torture ou de cul) donc cela peut très bien ne pas vous sortir du film. Toutefois, il vaut mieux savoir à quoi s’en tenir et quand même soulever l’aspect problématique de l’inondation de ce genre de représentations.

Le souci, c’est que même avec plus de subtilité, le film met les pieds dans le plat et manque de cohérence par plein d’autres aspects.

La première chose dont il faut parler c’est de la Russie, de comment elle est illustrée, de ce que ça en dit. Appelez-moi naïve, mais comme je ne regarde pas les bandes-annonces ni les synopsis pour éviter les spoilers, en allant voir Red Sparrow, réalisé par un américain avec un casting majoritairement US, financé par Hollywood, adapté d’un livre écrit par un mec de la CIA, (et bla et bla vous avez compris l’idée) je pensais que l’intrigue allait se dérouler aux USA ou dans le monde et que juste on avait une espionne (surement du KGB ou SVR), J.L. qui se battait contre eux. Non, l’histoire se passe presque entièrement en Russie, avec des personnages et institutions majoritairement russes sauf les quelques agents CIA. Déjà, j’ai froncé les sourcils assez vite, parce que c’est pas nouveau, une fois que les nazis ont été défaits, Hollywood et les Américains USA (majoritairement, mais pas tout le monde, mais beaucoup, ne nous voilons pas la face) ont choisi de prendre les Russes pour illustrer les gros méchants, et ce même encore aujourd’hui, des années après que la guerre froide soit a priori du passé. Du coup, on connaît aussi la tendance à caractériser tout ce qui est russe de façon un peu (beaucoup selon les films) biaisée. C’est un fait et pas besoin de faire un article là-dessus (quoique c’est une idée intéressante). Alors avant de commencer, je voudrais juste pointer la critique de deux Américains qui ont salué le roman pour de nombreux aspects en règle générale, James Burridge et Michael Bradford (pour les intéressés), mais qui ont regretté le fait que les personnages russes soient moins profonds que les Américains. C’est cocasse, puisque ce sont les personnes qui occupent 70 % de l’œuvre.

Et bien, en ayant vu seulement le film, on peut se mettre d’accord, comme on l’a vu plus haut sur le traitement général de la profondeur personnages. Tous ! Mais on peut aussi se mettre d’accord sur le manque de subtilité absolue du traitement de tout ce qui est russe dans le film.

Déjà, Matthias Schoenaerts. Ivan donc. Un personnage russe capital de l’intrigue. Dans ce film, une infime seconde, j’ai cru que c’était censé être Vladimir Poutine. Oui. Littéralement. La subtilité est aussi grande que si on avait fait un méchant espion allemand en lui mettant une moustache carrée. MS est littéralement coiffé comme Vladimir Poutine. Comme ça, vous êtes certains que c’est un Russe. Un russe méchant, pour ceux qui suivent pas ou votent plus à Gauche que le plus libéral des États-Uniens. Donc partant de là, 2 ou 3e minute du film, ça allait être compliqué. Pas compliqué pour comprendre qu’on était en Russie, mais bien pour chercher la légèreté.

Et c’est triste ! C’est vraiment triste et j’aurais aimé ne pas avoir à dire « mais à quoi s’attendre d’autre de la part d’un film hollywoodien en 2018 ? » Mais si, les stéréotypes sont là et ça va durer comme ça pendant tout le film.

Vous vous souvenez de toute la violence dont je vous ai parlé plus tôt? Et de la facilité de motiver les personnages russes par le sacrifice de soi pour le pays ? Et bien, c’est là omniprésent, surligné sans cesse, paraphrasé tous les quarts d’heure. On nous remontre en nous l’illustrant grassement que les Russes sont méchants, car à cause d’eux on est privé de son intégrité, de son libre arbitre, de son propre corps, de ses intérêts, de ses idées, pour le gouvernement, pour le plus grand bien. Du plus petit pion, au plus haut dignitaire. Et pour montrer que c’est mal, on tabasse, on viole, on humilie, on blesse quelqu’un de cher à chaque fois, juste avant ou après.

Les Russes sont méchants (…) les Américains ont tout compris

Et ça va tellement loin que c’est même la bête révélation du film. La motivation de la taupe, c’est ça. Ce qu’on espère comprendre depuis la première séquence. Et ce qu’il dit c’est : Je suis russe, les Russes sont méchants, la mentalité russe a tué ma femme, les Américains ont tout compris. Et il le dit texto avec ces mots : les Américains ont tout compris. Sauf que comme on l’a déjà abordé, c’est juste livré là en 3 minutes sans approfondir, ça sert d’excuse à ces deux heures d’intrigue alors qu’on aurait tellement pu creuser d’enjeux dans ce thriller autour des problématiques qu’engendrent ces questions. Sans parler de la profondeur qu’on aurait pu donner à chaque personnage. Le même film sans le pan séductioooon avec un thriller politique sur ces enjeux dramatiques serait tellement plus intéressant et haletant ! Dommage, ce n’est pas ce film.

Il reste pas des baies de notre ancien film ensemble, Francis? J’ai comme envie d’en finir.

Enfin, il y a un autre problème de cohérence majeure qui est dû à la façon dont est fantasmé le corps (de la femme) dans ce film et qui pose problème sur la time line : la façon dont les corps nous sont montrés. Dans la première partie du film, plus de six mois s’écoulent (on a des cartons pour nous parler des 3 mois de guérisons de Dominika) puis un personnage parle des trois mois passés à l’école. Ensuite, c’est n’importe quoi. Passé ce moment, durant sa mission, en fait, l’action se déroule presque jour à jour. En tout cas, c’est ce qu’on comprend de ce que disent les personnages. Mais ce n’est pas ce qui nous est montré.

Il y a un vrai problème à cela, dont un m’a particulièrement choquée : avec toutes ces scènes violentes, à 1 h 57 de film, vous pensez que Dominika est à moitié borgne, boite, avec des lèvres fendues plus pulpeuses qu’une Kardashian ? Nope.

Jusque-là, on l’a vue quelquefois cacher un œil au beurre noir avec du fond de teint, certes. Mais quand elle se retrouve après une scène de torture, absolument ravagée (tuméfiée, ensanglantée, avec des coupures sur le visage, des bleus sur le corps qui laissent présager des fractures — vu les tortures de toute façon l’alternative est peu probable…), puisqu’on nous la montre nue dans la baignoire et vulnérable, on s’attend à ce qu’il y ait des choses qu’elle ne puisse cacher.

Perdue, le lendemain, quand elle retrouve son oncle pour repartir en mission, elle n’a rien. J’ai besoin de la marque de son rouge à lèvres de toute urgence, parce que je ne sais pas vous, mais avec les crevasses de l’hiver, je veux bien le remède miracle pour les cacher comme ça. Après peut-être que le SVR possède une technologie secrète qui recoud les arcades sourcilières dans la nuit. Allez savoir.

C’est pourtant bizarre. F.L. n’hésite pas à faire boiter Dominika trois mois après sa fracture, mais efface de manière très pratique ce « petit » souci du jour au lendemain quand elle doit aller séduire un homme dans un bar en portant des escarpins à talons aiguilles et non pas des grosses chaussures orthopédiques. C’est peut-être du détail, mais c’est juste dommage et symptomatique de la représentation du corps des femmes, des belles femmes en l’occurrence, au détriment de la vraisemblance.

Il est donc temps d’en finir. Ce film a une enveloppe esthétique propre et classique, J.L. fait rêver sur l’affiche aussi bien que dès le ballet de départ, certes. Il est aussi possible de lire des critiques positives de ce film bien que la majorité s’accorde sur l’acte manqué du fond de l’histoire tout en saluant et sa forme et l’aventure menée par le personnage de Dominika. Plusieurs jours après l’avoir vu et avoir réfléchi aux angles d’analyses choisis ici, pourtant, il m’est difficile de ne pas les laisser me parasiter pour profiter de ces aspects.

Fantasme assez masculin et archaïque

Ne vous détrompez pas, je suis folle de joie en général à la sortie d’un film avec un rôle principal féminin. J’aimerais les voir devenir aussi nombreux et courants que les rôles masculins. Que ça devienne banal quoi, normal. Et qu’on ait une pléthore de représentations. Et on voit déjà des modèles se diversifier, et ce depuis quelques années. Mais bien souvent, on traite encore ce personnage de femme avec des stéréotypes et des arcs d’écriture issus d’un fantasme assez masculin et archaïque, et c’est ce qu’il se passe dans Red Sparrow. Que Dominika « gagne » ou pas, à la fin, pendant 5 minutes d’un film de 2 heures, et à quel prix ? Dominika se sauve peut-être par ses propres moyens, mais sa vie entière est contrôlée par des hommes, à la merci des hommes ou victimes d’hommes. De tous les personnages qui la dominent et la blessent, seul un est une femme (agissant au service d’hommes). Ce que je retiens c’est qu’Hollywood a énormément d’argent, a énormément de visibilité, énormément d’impact et donc de pouvoir sur le public et quand tout cela est utilisé pour stéréotyper un pays ou des personnages, c’est bien dommage. Ces représentations voyagent et j’espère que les jeunes filles qui voient Red Sparrow (dès 12 ans en France) et se rêvent espionnes, ne vont pas trouver romantique d’avoir un destin brisé et rempli de violence pour s’en sortir.

 

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