Gimme Danger de Jim Jarmusch

C’était une soirée comme on n’en vit qu’une seule fois dans sa vie, une nuit électrique, une séance de minuit prévue à minuit mais qui n’a effectivement commencé qu’à 0h40, le temps d’accueillir ses majestés Jim Jarmusch et Iggy Pop, sortant de leur Limousine. Comme les vampires de Only Lovers left alive, ils ne sortent en effet que la nuit tombée, le cinéaste auréolé de sa crinière blanche, toujours aussi zen et placide et le rockeur déjanté, sautant dans tous les sens comme un cabri, les cheveux toujours aussi longs. Etrange duo que celui-ci, formé de deux personnalités tellement dépareillées et pourtant si semblables quant aux goûts et idéaux.

Jim Jarmusch, présent deux fois à Cannes cette année avec un film en compétition (le sublime Paterson) et un autre hors compétition (Gimme Danger, le documentaire sur Iggy Pop et les Stooges) sera-t-il le grand triomphateur de Cannes 2016 ? La même question se pose avec une acuité similaire pour Kristen Stewart, présente à la fois hors compétition (Café Society) et en compétition (Personal Shopper). Cette présence simultanée pourrait lui valoir un prix d’interprétation féminine, en montrant l’étendue de son registre. A Cannes, beaucoup de choses vont par deux, comme dans Paterson. Mais revenons au rock n’roll et à Iggy Pop.

Jim Jarmusch est sans doute l’un des cinéastes les plus rock n’roll, par le style, le look et la culture. Pour les documentaires rock, Martin Scorsese mène largement au score : il a réalisé une captation d’un concert des Stones (Shine a light), Living in a material world sur George Harrison, un hommage au Band (The Last Waltz) et surtout le chef-d’œuvre, No Direction home sur Bob Dylan. Mais Jarmusch n’est pas si loin avec ses deux documentaires sur Neil Young et Crazy Horse (Year of the horse) et Iggy Pop et les Stooges (Gimme danger). Contrairement à Scorsese, Jarmusch est surtout rock n’roll en soi. Il est lui-même musicien et joue dans un groupe SQÜRL. Tout chez lui exsude le rock.

Dans le très beau Paterson, Jarmusch montre le dilemme des gens qui possèdent une double vie, une vie rêvée d’artiste et une vie plus routinière de salarié. Ses documentaires sur les rockeurs Neil Young ou Iggy Pop lui permettent de montrer ceux qui ont su résoudre ce dilemme en devenant des artistes renommés. Les rockeurs ne connaissent pas la routine du quotidien puisque chaque concert se doit d’être un événement exceptionnel. Cette vie privilégiée, Jarmusch l’envie. Elle le fascine. Une vie d’oiseau de nuit qui dort le jour et sort la nuit. Une vie débarrassée du temps inutile, de l’emprise du quotidien et des obligations ennuyeuses. Une vie de vampire, en quelque sorte.

Par des extraits de concert, Gimme danger permet de montrer cette vie électrique, ce déchaînement sans limites, ce débordement dionysiaque caractéristique d’Iggy Pop sur scène. Il aborde aussi des questions de plus en plus prégnantes dans l’œuvre de Jim Jarmusch : comment vieillir, comment repousser le spectre du délabrement physique et mental, comment assumer les outrages du temps avec élégance, dignité et style. Que ce soit Neil Young ou Iggy Pop, on comprend par les documentaires que Jarmusch leur a consacrés que le rock représente pour eux une éternelle fontaine de jouvence. Ils ont peut-être trouvé la solution. Iggy Pop, déjà âgé de 69 ans, continue à bouger comme un ado déchaîné et semble repousser les limites du temps. Le culte de la jeunesse semble se perpétuer au-delà des années.

Précurseur et parrain du punk, grand-père du grunge, Iggy Pop a influencé des générations de musiciens. L’album The Stooges contient les tubes incontournables 1969 et I wanna be your dog (repris par Emilie Simon). Le deuxième, Funhouse, avec le morceau culte Dirt, est considéré comme le meilleur album de rock de tous les temps par Philippe Manoeuvre et bon nombre de fans. Enfin le troisième, Raw Power, mixé par Bowie, fait partie des disques préférés de Kurt Cobain. Dans le cadre de leurs destins parallèles, Iggy Pop a survécu à son ami Bowie. Il semble aujourd’hui plus vivant que jamais. Mais comme écrivait Jean-Luc Godard en préface de la correspondance de son ami Truffaut : « François est peut-être mort, je suis peut-être vivant, il n’y a pas de différence, n’est-ce pas ? ».


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


2

Un film de Jim Jarmusch, avec Iggy Pop.

1 Comment

Leave a Reply