Askip le printemps est arrivé, même si au moment où la personne qui écrit cette introduction (depuis Montréal) c’est encore dur à croire… Quel a été le film ou l’œuvre artistique qui a donné à chacun.e des membres de notre équipe envie de croire au renouveau ? Réponses ci-dessous !
Juliette « Antigone » : Le collectif Victor Jara
Mes pérégrinations autour du cinéma d’Amérique du Sud durent depuis deux ans et ne se sont toujours pas arrêtées : c’est vers le Guyana que m’a emmené ce mois de mars 2026 et plus particulièrement vers le collectif Victor Jara. Il est nommé ainsi en hommage au chanteur et militant chilien violemment assassiné par la répression Pinochet. Ce collectif n’a pas pu faire tous les projets qu’il aurait voulu, faute de moyens. Néanmoins, les deux films qui en ont émergé sont exceptionnels (et disponible sous-titrés sur YouTube).
The Terror and the Time « Part One Colonialism » (1973) fait par le collectif Victor Jara et signé par Rupert Roonaraine au générique est un documentaire qui adopte la forme même de l’intersectionnalité. Il revient sur les événements de 1953 du Guyana lorsque le régime britannique a violemment réprimé le pouvoir gauchiste en place, prétextant la peur du communisme. Le film mêle des interviews d’anciens dirigeants du parti progressiste du peuple, à des poèmes de Martin Carter et des images d’archives. Tout passe par le montage qui rend le film proprement communiste et guyanien dans sa forme. Les mots du poète se mêlent aux paysages et oppressions comme pour tenter de brosser un portrait dialectique d’un peuple.

À la fin, ce sont des images de plusieurs luttes et oppressions montées ensemble qui dansent sur les mots d’un prisonnier, ce qui lie magnifiquement toutes les révoltes comme un seul et même mouvement contre le capitalisme et le colonialisme. Je trouve ça tellement puissant et politique, je ne peux le décrire plus, il faut juste le voir. Ce film me confirme une énième fois que le cinéma politique et gauchiste ne peut pas être fait de récits linéaires et individuels. Il ne peut naître que dans les images qui se télescopent, se répondent et unissent les individus, les révolutions et les pays. J’ai découvert après mon visionnage que Rupert Roonaraine est mort le 23 février 2026. Je l’ai vécu comme un beau moment de destin mais aussi avec une vraie tristesse de ne voir personne lui rendre des hommages mérités.
Il n’existe pas de parties 2 et 3 de ce projet – pourtant promises – car le groupe n’a jamais eu les moyens de les terminer. In the Sky’s Wild Noise sorti en 1983 est un documentaire plus court fait à partir de rushs que je pense initialement prévus pour la suite de The Terror and the Time. Construit comme le précédent, il s’agit principalement d’une interview du grand Walter Rodney, illustrée par des images d’archives de manifestations, de répressions, de travailleurs et des funérailles de Rodney assassiné par l’État. Son discours merveilleux est très clair sur les enjeux du Guyana en 1977 alors que l’impérialisme tente de le détourner de vraies élections, alors que son économie fragilisée par l’occident crée des conflits entre natifs et afro-descendants. Il prend compte de tous les problèmes, les transforme en discours socialiste et inspirant. Il revient sur l’histoire du Guyana et je trouve que ce sont 28 minutes parfaites pour comprendre une partie de l’histoire populaire de ce pays. Inutile de vous préciser que les membres du collectifs ont été à plusieurs reprises emprisonnés mais se sont battus encore et encore.
« Nobody else can liberate the working class but the working class. Nobody else gives somebody else freedom. Freedom is something for which you fight and then you win. » – Walter Rodney
Captain Jim : le court-métrage Still Playing, sur un jeu vidéo palestinien

Il y a quelques temps j’ai eu la chance de rejoindre l’équipe du festival War on Screen pour participer à la création des focus thématiques et de la sélection officielle courts-métrages. De ce fait, je suis un peu obligé de regarder tout un tas de courts récents, qui tournent autour des questions de conflit… Et c’est pas rigolo. Que ce soit sur l’Iran, l’Ukraine, Gaza, il y a de la matière à déprimer et se sentir impuissant en ce moment. Still Playing est un des plus beaux documentaires que j’ai pu voir récemment, et mérite absolument votre attention lorsqu’il se retrouvera (je l’espère et n’en doute pas) sur Arte ou France TV en accès libre.
Réalisé par Mohamed Mesbah, le film suit le quotidien d’un artiste nommé Rasheed qui vit en Cisjordanie sous le contrôle du régime autoritaire israélien. L’homme est en pleine création de son deuxième jeu vidéo, et s’appuie frontalement et directement sur le génocide à Gaza. L’intelligence de ce documentaire est de ne pas essayer de ressembler seulement à des coulisses de fabrication, mais de prendre la vie de Rasheed comme un ensemble. Ses enfants et leurs participations à un concours de créations scientifiques, son quotidien, sont aussi importants que son travail parce qu’elles forment un tout : l’artiste se nourrit de sa vie dans la création. En plus d’avoir tous ces éléments, le réalisateur a intégré des extraits de streamers Twitch qui jouent au jeu précédent de Rasheed, lui aussi inspiré des violences génocidaires subies par les palestiniens de Gaza. En à peine 37 minutes, il rend compte d’une vie extrêmement compliquée en Cisjordanie, du vertige qui peut exister entre cet univers et celui des joueurs qui découvrent son travail, mais aussi de la résilience d’un homme qui n’a aucune envie de quitter son pays.
Julien : La rétrospective Wong Kar-Waï
Entre la nouvelle édition de Séries Mania et ma replongée (priez pour moi) dans le crack surpuissant qu’est Slay the Spire avec l’arrivée du deuxième volet , ce mois de mars ne fut pas toujours des plus assidus de mon côté dans les salles obscures. Cela dit, une grande partie de mon début mars fut occupé à savourer la rétrospective des longs-métrages du maître hongkongais, sur lequel je confesse avoir eu quelques lacunes (première fois que je découvrais Chungking Express, rendez-vous compte). Je ne vous ferai pas l’affront de vous réexpliquer pourquoi In the Mood for Love est l’un des plus beaux films jamais réalisés (même Elizabeth Borne l’adore c’est dire). Mais ce que je retiens, c’est surtout le moment cinéphile que cette rétrospective a su créer.
Pendant une semaine, j’avais rendez-vous quotidiennement à heure fixe, à 17h, dans un cinéma de la plus belle ville de France (Lille, pour les ignares), comme on vient prendre sa leçon de cinéma quotidienne. Mais surtout, une leçon donnée dans un amphithéâtre plein à craquer à chaque fois, comme rarement j’ai pu voir sur le circuit du cinéma de patrimoine. Au bout du compte, une rétrospectivement initialement prévue sur une semaine se sera étirée sur plus d’un mois puisqu’elle est encore en cours actuellement dans la cité de naissance du Général (me reste plus qu’à voir Nos années sauvages, oubli qui sera rapidement réparé). Dans un contexte d’embellie toute relative de la fréquentation en salles en ce début 2026, il est aussi très réconfortant de voir que cet engouement peut aussi se répercuter sur le cinéma de patrimoine quand les astres s’alignent. Et ce avec un public très jeune et étudiant, qui a pu donc enfin comprendre comment à la fin des années 90, la cinéphilie mondiale a pris en plein visage Tony Leung et Faye Wong.
Pauline: La Dame de Musashino, de Kenji Mizoguchi
Je pense que ce film est arrivé sur ma watchlist grâce à la présence dans le rôle-titre de Kinuyo Tanaka, qui était aussi une réalisatrice de talent qu’on avait eu la chance de découvrir à Cinématraque lors d’un cycle de ses six uniques films. Actrice prolifique, elle jouait dans ce film-ci une femme nommée Michiko qui retourne vivre chez ses parents à Musashino (banlieue rurale de Tokyo) avec son mari lors des bombardements de la capitale nippone en 1945. Ses parents sont aisés grâce à leurs possessions de terres, et Michiko doit en hériter à leur mort, qui ne tarde pas à survenir. Leurs voisins sont le cousin de Michiko et sa femme, et arrive bientôt un autre cousin plus jeune, Tsumoto, qui revient de la guerre. Michiko, ayant peur qu’il tourne mal, propose de le loger, et il devient tuteur d’anglais pour la fille de leur autre cousin. Bientôt les sentiments s’en mêlent entre Michiko et Tsumoto… Si ça vous rappelle vaguement un chef-d’oeuvre de la littérature française nommé Le Rouge et le Noir, c’est normal : La Dame de Musashino est adapté du roman du même nom publié l’année précédente (1950) par Shōhei Ōoka, auteur d’un essai sur… Stendhal en 1936.

Comme le livre qui l’inspire, un drame va inévitablement se nouer, mais sa force est de laisser ses personnages exister assez pour qu’on puisse comprendre leurs motivations, bonnes ou mauvaises. Il est particulièrement frappant de voir pour l’époque la place laissée à Michiko et à la femme de son cousin et voisine, Tominko, pour exprimer le poids du patriarcat, des traditions sur elles, même si elles en tirent des conclusions différentes. Un tour de force tragique et sublime de 88 minutes.
Disponible au Canada sur Tubi ou Plex.

