Un jour avec mon père d’Akinola Davies Jr. : le Nigeria retrouvé

La nécessité d’écouter les histoires des individus pour créer la mémoire collective nous frappe lorsque PC Williams, la cheffe costumière de Un jour avec mon père d’Akinola Davies Jr., explique qu’“il y a beaucoup d’images d’archives des années 60 et 70, mais en ce qui concerne les années 90 on a l’impression de rechercher une aiguille dans une meule de foin”. Les récits personnels des colonisé·es, les récits des femmes ou des personnes queer permettent de les remettre dans l’Histoire de laquelle ielles sont éjecté·es constamment par les discours impérialistes. Nitrate Kisses de Barbara Hammer par exemple, condense des archives, crée des images et les superposent à des témoignages pour lier l’intime au collectif et surtout pour montrer comme les vécus individuels font partie de choses plus larges et sont définis par des éléments systémiques. Un jour avec mon père n’utilise que rarement des archives, et c’est une fiction, mais par son procédé autobiographique et son lien au souvenir il opère un geste similaire : ramener le personnel dans le politique et comprendre les drames intimes au travers des drames d’un pays, le Nigeria.

Le film se déroule durant une seule journée, celle que Remi et Aki passent avec leur père Folarin dans la ville de Lagos, le jour de la prise de pouvoir du chef des armées Ibrahim Babangida et des émeutes qui ont suivi. Se jouent deux choses en parallèle : la recherche du bon souvenir avec son père et l’arrivée inéluctable d’événements violents. On saisit vite que les deux sont liés car Folarin est un militant qui a ses opinions et un doute s’instille lentement sur sa potentielle participation à une manifestation récente. La notion de fatalité inocule assez rapidement le long-métrage car il commence par un texte disant “je te verrai en rêve” en évoquant le père, et on sait que les élections qui créent tant de joie vont mal se terminer. La mise en scène joue là-dessus avec une musique parfois étrange, des angles inattendus et surtout une étrange gestion du temps. Il est étiré parfois – comme au début où les gamins s’ennuient – ou très rapide avec un usage audacieux des ellipses. Plus le film avance, plus il perd même sa linéarité. On peut revenir en arrière, se répéter, tourner et le seul point d’accroche c’est le père campé par Ṣọpẹ Dìrísù qui incarne parfaitement ce magnétisme mystérieux. Il est à la fois présent et absent, et semble comme un fantôme qui peut disparaître d’un cut à un autre, qui existe dans plusieurs réalités parallèles. Il y a le Folarin travailleur, le Folarin militant, celui avec sa famille au village, mais qui en a peut-être une autre en ville, il est sévère mais cède, il est avec ces enfants et dans la vie politique… Néanmoins, pour les deux enfants il n’est qu’une chose : un père. Et on ressent comme ils s’accrochent à cette idée qui pourtant leur glisse sans cesse des doigts, à la manière d’un souvenir qui s’évapore, d’un homme qui leur échappe.

UN JOUR AVEC MON PERE ©Lakin Ogunbanwo

Akinola Davies embrasse la forme méta du souvenir et il est d’ailleurs impossible de ne pas penser à Aftersun – que ce soit volontaire ou non. Comme le souvenir du père était lié à la caméra DV dans le beau drame de Charlotte Wells, il est ici lié à la pellicule dans cette variation plus politique avec des écrans noirs, des brûlures, des poussières. Ce n’est pas qu’une bobine de souvenir qui passe mais plusieurs qui se collent les unes aux autres car c’est ça la matière même de la mémoire. Peut-être que ce sont plusieurs journées mélangées, peut-être que les événements ne sont pas corrects mais qui peut se souvenir parfaitement ? L’important n’est pas l’exactitude du souvenir mais le ressenti qu’il en reste. Dès lors, Lagos vue à travers plusieurs fragments de gens qui circulent, de couleurs, de formes, de bruits est représentée comme le souvenir qu’en ont les enfants qui l’ont découvert. La réalisation sait aussi se poser comme lors du cœur du film : la longue séquence de la plage. Après quelques jeux et une dispute, l’aîné, Remi, discute longtemps avec son père. Soudain, la réalisation se calme et les plans sont de superbes champ/contre-champ très proches du père. Son visage prend tout l’écran et c’est logique car lorsque son père pleure, la mer n’existe plus.

Là où le scénario de Wales Davies coécrit avec Akinola Davies son frère déborde d’intelligence, c’est sur comment mêler cette forme et ce récit de souvenir à un vrai propos plus large. L’absence du père est liée à des conditions de vie compliquées qu’il expose et qu’il met en exergue en insistant sur la voie de sortie représentée par MKO Abiola. Prendre soin de sa famille pour Folarin, c’est se battre pour ses enfants, se battre pour un avenir qui leur permettra de sortir d’une boucle de misère et donc d’absence et d’exploitation. Sauf que le destin d’un homme s’intrique au destin de son pays. La classe sociale, le capitalisme, l’impérialisme, le patriarcat, définissent la vie des gens. Lorsqu’Ibrahim Babangida prend le pouvoir en 1993, il prend aussi le père des enfants car en enfonçant le pays il détruit la possibilité d’un chemin différent. Lorsque le militaire annonce son coup d’État à la télévision, le gros plan sur le visage de Ṣọpẹ Dìrísù désespéré de perdre son pays est saisissant. Militer ce n’est jamais se battre que pour soi. C’est pour nous aussi bien sûr, mais en outre pour celleux qu’on aime, surtout s’il existe une voie qui pourrait leur faire du mal.

Les enfants ne le savent pas et ne le vivent pas ainsi mais le drame qui les éloignent de leur père est un arrachement systémique. C’est si touchant lorsque le père parle de sa jeunesse, de sa femme, d’une époque belle maintenant qu’elle est passée comme l’est cette journée des années plus tard. Il le dit lui-même que ce qui était douloureux devient un beau moyen de se souvenir. Et se souvenir du père, c’est se remémorer les rêves brisés de 1993. Les souffrances et victoires de nos paires dessinent l’histoire qui n’est pas relayée par les classes dominantes. Se rappeler d’une journée c’est peut-être se rappeler du basculement d’un pays, se rappeler de nos deuils c’est ne pas oublier qui a tué.

UN JOUR AVEC MON PERE ©Lakin Ogunbanwo

Un jour avec mon père d’Akinola Davies Jr., en salles depuis le 25 mars 2026, distribué par Le Pacte

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