Soyons honnêtes en préambule : combien d’entre nous ici sont allés au bout de The Handmaid’s Tale? Débarquée avec fracas en 2017, la série adaptée de La servante écarlate de Margaret Atwood s’était vite imposée comme un phénomène générationnel en grande partie du fait du contexte dans laquelle les spectateurs l’avaient découvert. L’élection de Donald Trump, qui charriait dans son sillage tout ce que la droite conservatrice américaine avait de plus rance et rétrograde, donnait un éclairage nouveau sur un roman publié trente ans plus tôt, mais qui n’avait à l’époque jamais semblé aussi actuel. Mais à force, la série portée sur les épaules d’Elizabeth Moss avait fini par ployer sous son propre poids, devenant un drama un peu ronflant étirant à l’excès un univers qui s’affadissait à chaque saison ; jusqu’à se conclure dans un relatif anonymat au printemps dernier.
Presque une décennie après le pilote de The Handmaid’s Tale, tout a changé (non pas du tout en fait). Trump est toujours aux manettes de la première puissance mondiale, chaque jour qui passe semble sorti d’un épisode d’une série d’Armando Ianucci (The Thick of It, Veep…) et désormais Andrew Tate et Alex Hitchens sont des modèles de vie pour des millions de jeunes garçons sur cette planète. Toujours fringante, Margaret Atwood décide (contrairement à cette feignasse de George R. R. Martin) de donner une suite en 2019 à La servante écarlate : The Testaments. Un roman au processus créatif complexe puisque écrit en intégrant non seulement les événements de La servante écarlate, mais aussi les développements narratifs et les embranchements introduits par l’adaptation en série qui était alors en cours. Il apparaissait donc inéluctable que The Testaments ait à son tour droit à sa propre adaptation une fois le sort de The Handmaid’s Tale ; mais aussi que cette nouvelle série se fasse sous l’égide de la même équipe créative pilotée par le showrunner Bruce Miller et le producteur exécutif Warren Littlefield.

The Testaments se construit autour de trois personnages dont l’un bien connu des fans : la célèbre et terrifiante Tante Lydia (Ann Dowd, par ailleurs inoubliable Patti dans The Leftovers), et deux nouvelles venues, Agnes MacKenzie (Chase Infiniti, qu’on ne présente plus depuis sa révélation dans Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson) et la mystérieuse Daisy (Lucy Halliday, découverte dans le très beau Blue Jean de Georgia Oakley). L’intrigue se déroule entre les murs d’une école pour jeunes femmes de Gilead (l’entité dictatoriale américaine dans laquelle se déroulait déjà The Handmaid’s Tale), dirigée d’une main de maître par Lydia et les autres Tantes. Agnes est une Pourpre, une adolescente de la haute société qui reçoit une formation pour devenir une bonne Épouse lorsque celle-ci sera en âge de se marier. Elle se voit alors associée à Lydia, jeune femme émigrée du Canada, qui est elle une Perle, à savoir une incarnation de la pureté vouée à devenir une Tante à l’âge adulte. Sauf que l’insaisissable Lydia, qui excelle dans l’art de la délation exigée des Perles, semble cacher un secret.
On le comprend assez vite, sans rien dévoiler des deux épisodes présentés en ouverture de Séries Mania (qui a donné lieu à un embargo assez costaud comme vous pouvez vous en douter au vu de la date de publication de cet article), Agnes et Daisy vont se retrouver mêlées aux luttes des révolutionnaires de Mayday, dont June a croisé la route au cours des événements de The Handmaid’s Tale. Si l’on ne sait pas encore à quel points les rebondissements annoncés seront identiques ou non à ceux du livre, on sait déjà que la temporalité de The Testaments la série n’est pas tout à fait la même que celle du roman : si le second est censé se dérouler 15 ans après la fin de La servante écarlate, on est ici, de l’aveu des showrunners, plus proches des 4 à 5 ans d’écart uniquement.
Si The Handmaid’s Tale explorait le glissement de l’Amérique vers le fascisme masculiniste, The Testaments s’ouvre dans un monde où celui-ci est devenu la norme et s’est non seulement implanté mais aussi transmis. La génération d’Agnes est la première à n’avoir connu que Gilead et son endoctrinement. Si la jeune femme est bien consciente par moments des dissonances cognitives de cette société qui asservit les femmes sous couvert d’accomplissement de leur statut, elle a déjà passé sa vie à intérioriser les différences de genre et de classe promues non seulement dans l’ensemble de la société, mais aussi entre les murs de son école.

C’est d’ailleurs la différence la plus frappante au premier regard entre The Testaments et sa prédécesseure : l’esthétique blafarde ouatée de The Handmaid’s Tale laisse ici la place à une explosion de couleurs pastel, qui envahit les décors, les tenues mais aussi les structures sociales de Gilead : il y a les Pourpres et les Perles, mais aussi les Roses (les plus jeunes élèves) et les Vertes (les adolescentes pubères qui ont entamé leur rite d’initiation vers le mariage). Derrière l’élégance du catalogue Pantone déployé à l’écran, la couleur étouffe, enferme, corsète les corps et les esprits. C’est probablement la meilleure idée de The Testaments : se poser sous les atours de la série pour adolescents avec ses codes (tous les gens très jeunes sont généralement très beaux d’ailleurs) pour montrer en creux les codes de l’esthétique du fascisme.
The Testaments maîtrise ainsi l’art du déraillement contrôlé, distillant au cours de ses deux premiers épisodes des moments non pas d’horreur mais d’effroi réprimé, comme autant des cris qui semblent s’échapper d’un réel trop bien contrôlé. Dans ces instants, la série semble renouer avec ce qui faisait le sel des premiers temps de The Handmaid’s Tale, plus encore que les emprunts narratifs évidents entre les deux œuvres. Ils viennent apporter un moment de trouble et de flottement dans une mécanique qui peut apparaître un beau trop bien huilée, mais sont aussi l’occasion de mettre en lumière une flopée d’actrices secondaires assez remarquables comme Rowan Blanchard, épatante en camarade chipie à la verve à double tranchant, ou Mabel Li et Eva Foote, des Tantes Vidala et Estee glaçantes de versatilité.
La série de Bruce Miller a en quelques manières des manières de Teen Vogue, l’hebdomadaire pour adolescentes américaines qui s’est distingué comme l’un des médias les plus virulents contre l’Amérique trumpiste (ce qui en dit long sur l’état de délabrement de la presse papier de l’autre côté de l’Amérique). Ca brille de partout, et c’est un peu acide aussi derrière. Espérons que la série saura garder cet équilibre aussi longtemps que possible pour continuer à intéresser afin de ne pas suivre la même trajectoire que celle de son aînée.
The Testaments de Bruce Miller avec Chase Infiniti, Lucy Halliday, Ann Dowd, diffusion à partir du 8 avril sur Hulu aux Etats-Unis et sur Disney+ en France.

