Une bataille après l’autre : Hasta el cinema siempre

chase infiniti

Je n’arrive pas à retrouver la source exacte de ce que je m’apprête à dire, mais je suis certain de ne pas l’avoir inventé. Il y a quelques années, quelqu’un a fait remarquer que les grands cinéastes américains (au sens de ceux qui tentent de raconter les Etats-Unis dans leur essence à travers des œuvres gigantesques et spectaculaires, c’est-à-dire Scorsese, Spielberg, parfois Tarantino et bien sûr Paul Thomas Anderson) ne filmaient plus du tout le présent.

Lors d’une interview (je crois que c’était pour Bill Simmons, mais encore une fois je n’arrive pas à retrouver l’interview), PTA avait expliqué qu’il trouvait la technologie moderne épuisante à filmer correctement, et qu’il préférait s’en éloigner. Hélas, par la même occasion, cela implique aussi de se condamner à ne pas parler du présent. Qu’est-ce qui peut alors avoir changé depuis ? Depuis vingt-cinq ans au moins, le réalisateur se débat avec un roman de Thomas Pynchon qu’il souhaite adapter tout en sachant que son amour pour le texte même l’empêche de l’aborder assez finement pour une transformation filmique.

Et voilà qu’en 2025, après avoir tenté de livrer une peinture définitive de ce qu’a pu être Los Angeles pendant ses jeunes années (celles de PTA, pas de la ville), il revient soudain au présent et montre même l’angoisse que cela représente de ne pas pouvoir charger son téléphone portable.

Même si le récit ne commence que dans les années 2000-2010, le premier plan de Une bataille après l’autre dialogue immédiatement avec notre vécu : Teyana Taylor, dans le rôle de la militante révolutionnaire Perfidia Beverly Hills, observe un camp d’emprisonnement pour migrants sous un pont. Le vrai visage des Etats-Unis, terre de non-asile sous nos yeux, exposé sur la pellicule. Perfidia est l’héroïne de la première partie du film, au sens où la caméra l’accompagne et fait de nous ses confidents, seuls témoins de toutes ses actions.

One Battle After Another' review: An American masterpiece | AP News

Tout de suite, nous sommes en terrain connu chez PTA, c’est-à-dire face à un personnage qui parvient à faire exister une multitude de contradictions en son sein en à peine quelques scènes très énergiques. Une révolutionnaire, oui. Qui se bat pour une noble cause et met sa vie en danger parce que c’est ce que sa droiture morale lui dicte, mais aussi parce que la lutte est excitante.

Contrairement au sexe, qui est instantanément établi dès les premières minutes du film comme une arme à maîtriser dans le combat. Quand elle rencontre Sean Penn, métamorphosé dans le rôle du colonel Lockjaw (tous les noms du film sont incroyables), elle n’hésite pas à exploiter les perversions de son adversaire pour assurer ses arrières. On comprend aussi dans ce prologue que son amant, Bob Ferguson, interprété par Leonardo DiCaprio, est aussi pour elle un outil. Surtout un outil ? L’aime-t-elle aussi réellement ? Est-ce qu’elle ne voulait vraiment pas de sa fille, ou bien est-ce qu’elle a fait une dépression post-partum doublée d’une crise d’esprit révolutionnaire ? Il n’y a pas de réponses claires. Ce qui risque de déplaire d’ailleurs, tant cela peut faire de cette héroïne une figure mal aimable, mais comme ses personnages existent dans les contradictions, je pense que son cinéma peut exister dans ses critiques comme ses louanges.

En vérité, Une bataille après l’autre réussit tout ce qu’échoue à faire Une zone à défendre, le navet avec François Civil en flic infiltré de la BAC dans une ZAD. Je ne sais pas si je suis la seule personne à oser comparer les deux, mais je vous jure qu’il y a une raison : au fond les deux films réfléchissent à la place de l’amour et de la famille dans la lutte. L’un des deux est affreusement réac sur la question et l’autre (le PTA, au cas où ça n’était pas clair) explore toutes les zones grises de la question. Est-ce que DiCaprio est sérieux quand il dit au début dans la voiture « c’est pour ça que je suis là » quand sa meuf lui demande si elle aime les femmes noires ? Sûrement un peu. Est-ce qu’il a de vraies convictions politiques malgré tout ? Sûrement aussi. Rien n’est simple encore une fois chez Paul Thomas Anderson, tous les personnages n’existent qu’à partir du moment où ils peuvent se contredire. Ceci n’en est que trop évident autour du méchant Lockjaw, militaire fasciste convaincu et pourtant qui ne peut s’empêcher de désirer la domination sexuelle d’une femme noire.

One Battle After Another, Leonardo DiCaprio revient en très grande forme

Ce qui ne veut pas dire que le film ne prend pas position politiquement. Sans dire à aucun moment que Paul Thomas Anderson fait un acte de militantisme révolté, qu’il a réussi à extorquer 120 millions à la Warner de David Zaslav pour inciter les Américains à prendre les armes contre le fascisme, il est aussi indéniable que le bonhomme a fait ses devoirs. Il présente les « French 75 » et leurs suiveurs comme un vrai réseau informé et conscient de l’importance de leur mission, tout en insistant sur une des données les plus importantes de la lutte sociale : la solidarité entre déclassés.

Cette donnée est montrée de manière brillante et extrêmement ludique lorsqu’en accompagnant le personnage de DiCaprio dans sa quête pour retrouver sa fille disparue, il croise le chemin du prof d’arts martiaux de cette dernière, joué par Benicio Del Toro. On a alors droit à un aperçu de tout un réseau tentaculaire de résistance contre l’oppresseur américain, dont la zen attitude malgré le danger crée parmi les scènes les plus comiques d’un film déjà très drôle.

De la même manière, l’extrême droite militarisée derrière Lockjaw est également présentée via des fonctionnements en sociétés secrètes par PTA, mais c’est bien la seule chose qui les rassemble. D’un côté il y a les dresscodes et l’élégance architecturale, le soin dans le mobilier, bref l’apparence qui dissimule les noirs desseins de suprématistes blancs. Ce sont eux qui incarnent l’Amérique de Trump, Charlie Kirk et de leurs assassins respectifs (même si celui qui a tenté de descendre le premier s’est raté, vous m’avez compris), qui sont dans l’héritage direct de Bush père et fils, de Reagan, Nixon, de Hoover et les autres. Ceux qui incarnent un rêve américain pathétique et pitoyable, celui de se retrouver enfin seigneurs d’une terre vidée de tout son peuple pour enfin régner sur le désert – comme on le voit dans la dernière scène de Lockjaw à la fin du film.

Pour autant, cette frénésie politique n’est qu’une toile de fond. Il ne saurait en être autrement pour un blockbuster américain de studio d’une telle ampleur. Un acteur comme DiCaprio, qui livre ici peut-être sa meilleure performance d’acteur depuis Once Upon a Time in Hollywood, véhicule aussi une persona de star qui vient parasiter le film malgré lui. Difficile en le voyant jouer un révolutionnaire de ne pas penser au fait qu’il s’est récemment rendu au mariage de Jeff Bezos et participe à la création d’un hôtel de luxe en Israël. C’est l’inconvénient d’être une figure publique en plus d’être un acteur… Certains s’amuseront peut-être aussi à remarquer que l’actrice qui joue sa fille a bientôt l’âge pour être trop vieille pour sortir avec lui.

One Battle After Another (2025)

Derrière donc ce carcan no pasaran viva la revolución se trouve la vraie histoire du film : celle d’un père qui aime sa fille. On pourra aussi y lire un discours sur la persévérance de la lutte, son renouvellement et ses évolutions à travers les générations, parce que tout ceci est présent dans le film et qu’on aura raison de s’en nourrir. Mais le vrai cœur du film, malgré son ampleur dantesque, c’est bel et bien l’intime. A ce titre, l’actrice qui joue Willa Ferguson, la fille de DiCaprio, est une véritable révélation. Chase Infiniti, dont le nom est à la fois une référence au personnage de Nicole Kidman dans Batman Forever et à Buzz l’éclair (je suis très sérieux) est passée par le kickboxing et la danse k-pop avant de croiser la route de Paul Thomas Anderson ; ce dernier n’aura pas eu besoin de beaucoup d’efforts pour en faire une star tant elle crève l’écran.

Le climax du film, qui personnellement m’a beaucoup amusé parce que la route où se déroule l’action ressemble exactement à celle pour aller chez feu ma grand-mère en Limousin (des montées et descentes hyper dangereuses et sans visibilité), permet justement d’effacer tout le reste et de se concentrer sur l’essentiel : au milieu du désert, dans le silence assourdissant des grandes étendues sauvages de l’Amérique, il ne reste que l’amour d’un père pour sa fille. Si vous êtes faible comme moi face à ce genre de tropes narratives, force à vous et préparez les mouchoirs.

Il ne s’agit donc sans doute pas d’un acte militant de la part de Paul Thomas Anderson, d’un viseur pointé sur la tête des majors en leur disant de choisir un camp face à la dégringolade dans le fascisme que vit le pays. Il conviendra néanmoins d’observer comment le film sera perçu dans la tête des spectateurs, et si le cinéma de ce genre est encore capable d’enflammer les foules. Ce qui est sûr dans tous les cas, c’est qu’il n’est pas anodin que le cinéaste termine le film sur son acteur principal qui tente d’apprendre à utiliser un smartphone. Enfin, un des cinéastes américains les plus importants de notre époque semble admettre qu’il est de son devoir de ne plus se contenter de regarder en arrière. Une maigre victoire, diront peut-être les plus révolutionnaires d’entre nous ; d’autres diront qu’on ne peut gagner qu’une bataille à la fois…

Une bataille après l’autre, un film de Paul Thomas Anderson, avec Chase Infiniti, Teyana Taylor, Regina Hall, Benicio Del Toro, Leonardo DiCaprio, Sean Penn. Au cinéma le 24 septembre 2025

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1 thought on “Une bataille après l’autre : Hasta el cinema siempre

  1. Excellent texte, merci. Anderson est le cinéaste de l’ambiguïté, et il n’aurait de toute façon pas pu livrer un manifeste pro-révolution à lire au premier degré. Mais ce sont justement les paradoxes de ses personnages qui rendent le film si riche et, partant, qui vont assurer son succès. Parce que le public avec lequel je l’ai vu hier soir, ne se rendrait pas en masse pour aller voir « How to blow up a pipeline »…

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