L’affaire Bojarski : Rencontre avec Jean-Paul Salomé et Bastien Bouillon

Il excellait tellement dans son art qu’on l’a surnommé le “Cézanne de la fausse-monnaie”. Entre le début des années 195 et son arrestation, Ceslaw Bojarski, alias Jan Bojarski, a écoulé des milliers de faux billets dans le circuit monétaire français, des faux d’une qualité si confondante qu’ils poussèrent la Banque de France à changer à plusieurs reprises le design de ses billets. Pendant des années, les enquêteurs ont cru qu’il était à la tête d’un gang au matériel sophistiqué. Pourtant, Bojarski a agi seul dans le secret de tous, y compris de sa propre famille. Son histoire, c’est celle d’un artiste de la contrefaçon, et de la revanche d’un ingénieur polonais rejeté par la France d’après-guerre. C’est aussi le sujet du nouveau film de Jean-Paul Salomé, L’affaire Bojarski, qui lie son destin à celui du commissaire Mattei, inspiré de l’homme qui a traqué Bojarski pendant des années, Emile Benhamou. Pour son retour au film d’époque, le réalisateur réunit un casting cinq étoiles : Reda Kateb pour incarner Bojarski et Bastien Bouillon pour prêter ses traits à Mattei. A l’occasion de l’Arras Film Festival en novembre dernier, Cinématraque a pu rencontrer ce dernier en compagnie de Jean-Paul Salomé pour évoquer le destin hors normes de Jan Bojarski, mais aussi la part d’artiste chez le maestro des faux-monnayeurs.

Le pitch de L’affaire Bojarski : “Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France”.

Comment avez-vous découvert l’histoire du faux-monnayeur Bojarski et qu’est-ce qui vous a donné envie de la porter sur grand écran?

Jean-Paul Salomé : C’est un producteur, qui avait eu vent de la vraie histoire de Bojarski, qui m’en a parlé et qui m’a dit très gentiment que c’est un sujet qui pourrait m’intéresser. J’ai eu accès à toute la documentation qu’il avait accumulée, et j’ai découvert un personnage et une histoire incroyables. J’ai passé trois ans de ma vie à raconter cette histoire. Il y a des fois où on se dit c’est nous qui allons chercher l’histoire, ici j’ai l’impression que c’est l’histoire qui est venue me chercher, sincèrement. Cette histoire, elle est là depuis 70 ans, et tant mieux pour moi, personne n’a jamais eu l’histoire de la filmer!

Quant à vous Bastien, connaissiez-vous l’histoire de Bojarski et qu’est-ce qui vous a attiré en premier lieu dans le personnage du commissaire Mattei?

Bastien Bouillon : Quand je lis un scénario, je ne regarde jamais uniquement la partition pour laquelle je suis appelé ou que j’envisage, je suis toujours attiré par quelque chose de plus global sur un projet. Ce film, c’est quasiment un devoir de mémoire de la trajectoire de cet homme qui a vécu tellement de choses. Et puis après évidemment, il y avait la perspective de la rencontre avec Jean-Paul, l’envie de travailler avec Réda, avec Sarah. J’avais déjà joué un policier dans La Nuit du 12 mais ce qui m’a intéressé, c’est que ce n’est pas uniquement l’histoire d’un policier et de la personne qu’il recherche. Bojarski et Mattei, c’est un tout autre rapport, c’est quasiment un duo lié par une admiration commune. Il y avait quelque chose à tisser et qui s’est dessiné très tôt quand j’ai lu le scénario. 

Ce qu’on comprend très vite dans votre film, c’est que plus qu’un criminel, vous êtes en train de filmer un artiste au travail. A quel moment avez-vous pris conscience de cet aspect du travail de Bojarski?

JPS : Je ne me voyais pas faire un film sur un gangster, c’est pas vraiment mon truc. Au départ, ça m’amusait de faire croire que ce type allait devenir gangster mais ce qui m’intéressait surtout c’était de montrer la démarche derrière ses actes, que lui-même découvre au fur et à mesure d’ailleurs. Certes il va se mettre à faire de la fausse monnaie pour faire face aux aléas de la vie mais c’était aussi un ingénieur ou un inventeur extrêmement talentueux. Sauf que la société de son époque, la France d’après-guerre ne voulait pas ça de lui. Du coup il a recyclé son talent ailleurs, et en devenant faux-monnayeur, il est devenu un artiste. C’est ça qui m’a frappé tout de suite. J’avais très envie de pouvoir traiter à l’intérieur du cadre quasiment d’un polar, de quelque chose de beaucoup plus étonnant et profond. Comme le disait Bastien, Bojarski et Mattei sont comme les deux faces d’un même billet.

Copyright 2025 Guy Ferrandis – Le Bureau Films – Les Compagnons du Cinéma

Dans quelle mesure votre vision de ces deux personnages a influencé le choix de vos acteurs, qu’il s’agisse de Réda ou de Bastien?

JPS : Je mène toujours un casting en m’imaginant spectateur : qu’est-ce que j’ai envie de voir au cinéma, quels sont les comédiens que je n’ai pas vu jouer ensemble? C’est comme une recette de cuisine. Une fois que j’ai eu l’accord de Reda, j’ai essayé de composer autour de et avec lui pour que ce soit intéressant pour tout le monde. Pour moi certes, mais aussi pour les comédiens et leur partition. 

L’affaire Bojarski est digne des grandes affaires criminelles de la deuxième moitié du XXe siècle. Mais cette remarque est aussi valable pour Mattei : son abnégation, sa ténacité, sa dévotion à cette affaire convoque aussi la figure des grands flics de cette époque. Vous êtes-vous inspiré de certains d’entre eux pour votre rôle, Bastien? 

BB : Pas tant que ça, ça s’est fait surtout à partir de discussions avec Jean-Paul. Tu m’avais parlé un peu de celui qui a inspiré mon personnage pour travailler sur la droiture du corps, une  certaine classe empruntée à son histoire américaine parce que c’est quelqu’un qui est allé aux États-Unis pendant sa carrière.

JPS : Mattei est inspiré d’un commissaire qui a vraiment existé, qui s’appelait Emile Benhamou. 

BB : Mais la seule vraie formation que j’ai faite, c’était un entraînement au revolver parce qu’on devait tourner avec des revolvers d’époque. 

JPS : Mais au-delà de ça c’est vrai qu’on avait aussi envie de retrouver l’essence du cinéma français de l’époque, le cinéma des années 50, les grands polars de Jacques Becker, Melville, Jules Dassin… Dans ces films les flics étaient toujours extrêmement bien écrits, et interprétés par des grands acteurs comme Paul Meurisse. Je voulais qu’on retrouve cette  classe, par tout ça, y compris dans sa manière de parler, sans pour autant chercher à copier. Je suis vraiment allé me nourrir de la cinématographie de l’époque. 

Vous vous êtes également nourri des archives personnelles de Bojarski, dont certaines apparaissent dans le générique de fin. Comment avez-vous mené ce travail de recherche, notamment auprès de la Banque de France?

JPS : On a tout de suite été voir la Banque de France pendant l’écriture du scénario, parce que la Banque de France, c’est à peu près la mémoire de la monnaie en France. Ils nous ont donné accès à un certain nombre d’archives, de documentations qui nous ont permis d’écrire, ce qui m’a aidé à plonger dans cette époque. Ce n’était pas si facile que ça d’ailleurs. Le dernier film en costume que j’ai tourné, c’était Les femmes de l’ombre il y a vingt ans. J’en avais gardé un souvenir difficile : la reconstitution fidèle, ça me prenait vraiment la tête. Pendant 20 ans, je n’ai pas voulu refaire le film d’époque. Mais en lisant cette l’histoire je me suis dit qu’il allait falloir que je m’y remette, mais avec l’âge et l’expérience que j’ai accumulé depuis. Mais j’ai surtout eu la chance d’avoir une très bonne équipe avec qui j’ai l’habitude de travailler. On a fait ensemble un gros travail de préparation pour que quand vienne le tournage, mon travail de metteur en scène ne se fasse pas vampiriser par des histoires de bagnoles, de trains…. Je ne voulais pas devenir dingue à cause de ça, et passer à côté de l’essentiel. Parce que derrière aussi, il ne faut pas que cet effort de préparation devienne un poids à faire porter aux acteurs.

Qu’avez-vous appris sur ce genre de production par rapport à il y a vingt ans?

JPS : Peut-être que quand on est plus jeune cinéaste, on veut tout prendre en compte dans la figuration, les chapeaux, les frisettes, tout le blabla. Ça ne veut pas dire que je fais moins attention aux détails ; on y fait très attention dans le film, et je pense que le travail a été bien fait. Mais je ne voulais pas que ça m’absorbe totalement.

Il y a aussi une portée politique derrière l’action de Bojarski, c’est une revanche comme vous l’avez dit dans sa relation avec la France en tant qu’immigré polonais. Ses contrefaçons sont aussi une forme d’action protestataire… 

JPS : Bien sûr, ç’aurait d’ailleurs été malhonnête de ne pas le traiter. Bojarski est un émigré polonais dans la France de l’après-guerre, qui a pris part à ces vagues d’immigration, c’était les Polonais, les Espagnols, les Italiens… Ces personnes-là n’étaient pas reconnues, elles étaient mises de côté. Bojarski, à la base, c’était quand même un ingénieur, un mec hautement diplômé, et la France n’a pas vu son talent à ce moment-là. Alors ce type brillant et intelligent s’est dit alors qu’il allait l’exercer dans un autre domaine pour faire vivre sa famille. On peut critiquer son choix de vie, je ne dis pas qu’il faut faire ce qu’il a fait mais il s’est fait rire au nez par la société de l’époque. C’est complètement fou de se replonger dans ses inventions et de voir que cet immigré polonais a inventé le stylo et le déo à bille ou la machine à espresso avant l’heure. C’était un inventeur, mais ce n’était pas un commercial. C’était un artiste qui ne savait pas se vendre. 

Comment accède-t-on à ce moment-là à l’esprit d’un artiste?

JPS : Ce qui l’intéressait, c’était le geste, le geste du créateur, comme un peintre. On en connaît des très célèbres, des peintres géniaux qui n’avaient pas de galerie. Et c’est valable pour le cinéma. Ce type était tout dévoué à son art, mais pas au reste, même pas à la reconnaissance.

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C’est ce qui le lie à Mattei dans le film : cette pugnacité, cette dévotion qui est l’apanage d’un caractère bien particulier, qui font d’eux des personnages condamnés à être solitaires.

BB : Évidemment. En tout cas, l’endroit où se rejoignent les deux partitions, c’est que je pense que ça les dépasse. Il y a un moment où Bojarski ne sait plus s’arrêter, c’est presque un soulagement pour lui d’être de se dire qu’il va être arrêté parce que ça devient infernal, et ça le plonge dans une solitude vis-à-vis de ceux qu’il aime. Mattei, lui, se voit déclassé dans des bureaux de plus en plus petits. C’est quelque chose qui les réunit : peu importe qu’ils perdent de leur splendeur, le geste artistique les réunit.

JPS : J’avais eu accès à une interview de madame Benhamou, la femme du commissaire qui a traqué Bojarski. Elle avait été enregistrée pendant deux heures après la mort de son mari. Et ce que j’avais trouvé frappant, à la fois amusant et terrible, c’était que pendant des années c’était quasiment un couple à trois. Il ne parlait que de Bojarski, il n’avait pas d’enfant, il a été marié mais il lui parlait tout le temps de Bojarski, elle n’en pouvait plus cette pauvre femme.  Mattei se nourrit aussi de cette obsession : plus le temps passe avant que Bojarski ne se fasse arrêter, plus il en profitait aussi en quelque sorte. Parce qu’il savait très bien que le jour où il allait l’arrêter, tout allait se terminer aussi pour lui. Il y a une espèce de geste mutuel entre eux, au point où on se demandait si des fois il ne prenait pas plaisir à le laisser filer parce qu’il voulait que cette traque continue. D’ailleurs, on ne l’aborde pas vraiment, sans rien spoiler, mais après la capture de Bojarski, sa carrière était finie. Il n’a jamais retrouvé un ennemi à sa taille, comme on pourrait dire. 

On a presque l’impression qu’ils passent plus de temps à se chercher eux-mêmes que l’un l’autre, comme en témoigne la belle scène du bar. Est-ce que cette scène a vraiment eu lieu d’ailleurs?

JPS : Non, elle n’a pas vraiment eu lieu, mais à travers ce que disait la femme de Benhamou au cours de l’interview, je me suis dit qu’il aurait aimé que cette scène ait lieu. Il aurait voulu le rencontrer avant de l’arrêter. Il aurait voulu, même en le ratant, avoir encore un moment avec lui. Et je me suis dit qu’en tant que spectateur, je voulais qu’ils se voient, qu’il y ait une scène à un moment donné entre eux. 

BB : Mais le coup de fil a existé, lui? 

JPS : Non, non, les deux scènes ont été inventées mais elles incarnaient vraiment ce jeu de chat et de la souris, parce qu’ils se sont courus après pendant 15 ans quand même. Peut-être qu’ils se sont croisés à des moments. Après tout, Bojarski savait très bien où était la Banque de France, il savait très bien où était le bureau de Benhamou. Mais là, c’est mon plaisir, en tant que réalisateur et spectateur, mon envie que ça existe, qui prend le dessus. Et les spectateurs ressentent ces scènes-là très fort. Quand dans Heat, Michael Mann réussit à caster De Niro et Pacino, on a envie de les voir ensemble, on s’en fout de savoir si la rencontre a existé. 

Les faux de Bojarski sont aujourd’hui considérés comme des œuvres d’art, dont la valeur a dépassé celle de leur modèle. Est-ce que c’est aussi une manière pour vous de parler du cinéma, de ce que la fiction peut apporter à des histoires vraies comme celle-là?

JPS : Je ne sais pas si j’ai pensé à ça. Ce à quoi j’ai pensé, c’est que le plaisir de faire quelque chose qu’on aime, des billets pour Bojarski, du cinéma pour moi, c’est inestimable. Passer des heures dans un cabanon à faire des billets ou du cinéma, avoir le plaisir et la chance de trouver ce qu’on aime, ça, c’est vraiment important. Même si en même temps, c’est aussi, par moments, une solitude. S’isoler, se couper des autres, se couper du monde, se couper des gens qu’on aime. Je voulais le montrer parce que j’avais l’impression de savoir l’exprimer. Peut-être que c’est l’âge, l’expérience, les années qui passent. Même si cette histoire n’est pas la mienne, je peux y raconter des choses extrêmement personnelles.

L’affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé avec Reda Kateb, Bastien Bouillon, Sara Giraudeau, en salles le 14 janvier

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