À bras-le-corps : Rencontre avec Marie-Elsa Sgualdo et Lila Gueneau

Après la réalisation de plusieurs courts métrages, la réalisatrice suisse Marie-Elsa Sgualdo est passée pour la première fois au format long avec À bras-le-corps, présenté pour la première fois l’an dernier à Venise dans la section Venice Spotlight. Dans ce premier film maîtrisé, la cinéaste pose un regard empathique sur le combat d’Emma, qui se retrouve enceinte à 15 ans. Alors que l’ombre de la Seconde guerre mondiale plane aux abords du petit village suisse en terre neutre, la jeune femme se retrouve confrontée à la pression sociale de la communauté protestante qui l’entoure, trouvant néanmoins le soutien moral du pasteur local, incarné par le grand Grégoire Colin. A l’occasion de l’Arras Film Festival en novembre dernier, nous avions pu discuter de cet À bras-le-corps avec Marie-Elsa Sgualdo mais aussi son actrice Lila Gueneau, encore une fois épatante après s’être révélée dans le très beau Eat the Night de Caroline Poggi et Jonathan Vinel.

Le synopsis d’À bras-le-corps : Enceinte à 15 ans, Emma défie la communauté protestante répressive de son village. Affrontant l’hypocrisie morale et le spectre de la Seconde Guerre mondiale, elle transforme son traumatisme en capacité d’émancipation.

Pour votre premier long métrage en tant que réalisatrice, pourquoi avoir fait le choix de cette période et de ce sujet ? 

Marie-Elsa Sgualdo : Ce qui m’intéressait particulièrement dans cette époque, c’était la question de la neutralité. Je suis suisse, je viens d’un pays qu’on associe à la neutralité. La Suisse a eu une chance qu’on peut considérer comme énorme d’être préservée de toutes les atrocités de la Deuxième guerre mondiale. Mais tout cela à quel prix ? On sait bien en réalité que la Suisse n’a pas été aussi neutre qu’il n’y paraît. Je voulais explorer cette forme d’hypocrisie qui plane au-dessus de cette période, et qui faisait écho aussi à certaines décisions contemporaines. Cet écho chez Emma, il provoque les prémices d’une conscience politique : elle découvre qu’elle n’arrive pas à rester neutre face à ce qui se joue autour d’elle car elle sent qu’il faut se battre pour ce qu’il y a de plus important en nous, notre humanité.

Votre film repose entièrement sur les épaules de son interprète principale. Comment s’est passée la rencontre avec Lila, et comment avez-vous compris que c’était elle qui allait pouvoir porter ce rôle ?

M.-E. S. : Pour le personnage d’Emma, je cherchais une jeune femme alignée, c’est-à-dire qui me paraissait être authentique et qui dégageait une sorte de sincérité. Et ça, je l’ai tout de suite trouvé quand j’ai rencontré Lila, parce que c’est quelqu’un qui est comme ça aussi dans la vie. Elle ne ment pas, elle est aussi intelligente et sensible que ne l’est le personnage et pour moi ça a été vraiment un coup de cœur.

Emma est un personnage qui apparaître difficile d’accès pour une actrice: c’est une jeune femme, qui parle peu, et dont l’abord peut être difficile à saisir. Comment vous-êtes vous appropriée ce personnage et avez-vous senti qu’il résonnait en vous ? 

Lila Gueneau : On a beaucoup travaillé le personnage avec Marie-Elsa. À la première lecture, Emma a 15 ans dans le scénario et j’en avais 16 ou 17 quand on s’est rencontrées. Mais c’était très difficile de se projeter dans la peau d’une jeune femme pendant la Seconde guerre mondiale. Mes 16 ans aujourd’hui n’ont rien à voir avec ce que c’était d’avoir 16 ans à l’époque. Je voyais en elle quelque chose à la fois de très mature et de très juvénile. Et à travers le scénario, je la voyais évoluer jusqu’à devenir cette femme forte qui arrache son indépendance à son entourage, sauf à sa maman. C’est cette quête d’indépendance qui m’a parlé et qui je pense peut parler à tout le monde.

Même si les films n’ont rien à voir entre eux, j’ai senti dans votre jeu des échos de votre personnage dans Eat the Night des Poggi/Vinel. Vous y jouez deux adolescentes à un stade charnière de leur vie et qui doivent se débattre avec une colère intérieure très forte. Vous avez une attirance particulière pour ce genre de personnages ?

L. G. : C’est vrai qu’Emma et Apolline peuvent toutes deux paraître réservées et introverties, ce sont deux jeunes filles qui répriment leurs émotions. Mais elles sont toutes les deux le reflet d’un certain conditionnement. On leur a appris à ne pas répondre, à ne pas parler, à ne pas s’énerver contre les gens. Pour Apolline, c’est peut-être davantage une question de tempérament, de renfermement sur le jeu vidéo auquel elle joue tout le temps, mais Emma est un personnage à qui on dit de se comporter comme ça. J’ai trouvé beaucoup de choses en commun entre elles, c’est sûr, surtout dans la manière de laisser transparaître les émotions autrement que par la parole.

Copyright : Box Productions

Comment travaille-t-on juste entre réalisatrice et actrice sur cette approche minimaliste, en passant le moins possible par les dialogues, mais par les regards fuyants, le niveau de la voix, les postures… ?

L. G. : Ça passe avant tout par beaucoup de dialogue entre nous. On parlait beaucoup avant les scènes, on a vite compris toutes les deux que c’était beaucoup plus agréable d’essayer des choses en discutant à chaque fois. Parce qu’en fait, ce qu’on recherchait n’était pas évident à trouver. 

M.-E. S. : Ce qui était une intention principale dans la mise en scène d’emblée, c’est qu’on respirait au rythme du personnage. Mais il fallait trouver comment le faire, comment transmettre cette idée à Lila et comment collaborer aussi avec le chef opérateur (Benoît Dervaux, chef op des Dardenne depuis plus d’une décennie) pour saisir ces choses très minimes qui disent tout du personnage. Avec Lila, on a beaucoup travaillé aussi la stature. J’ai donné beaucoup de techniques, d’astuces.

L. G. : Une des phrases que j’ai probablement le plus entendue sur le plateau, à part “elle est bonne, on la refait!”, c’est “imagine que tu as une barre en fer dans le dos”. Tout devait passer par la droiture d’Emma, sa manière de respirer, d’être contenue. 

M.-E. S. : Elle doit apprendre à se libérer de ce corset invisible. Je lui disais aussi beaucoup de travailler à force contre force, parce que je voulais qu’elle apparaisse toujours en résistance. Elle ne peut pas complètement faire éclater ce qui bout en elle, mais c’est aussi par son corps qu’on voulait dessiner ce chemin vers autre chose. 

Votre travail sur le concept de neutralité la montre comme quelque chose d’étouffant, qui passe par la suppression de tout, y compris de la moindre émotion…

M.-E. S. : Je crois que ça vient aussi de notre éducation très protestante, en Suisse, même si je sais que ça se retrouve aussi ici en France, qui est un pays de tradition plus catholique. Mais cette austérité est liée aussi à la religion, qui influe sur la manière dont on nous apprend à se tenir.

Il y a un personnage qui incarne ces thématiques, c’est celui du pasteur incarné par Grégoire Colin. À rebours de ce que l’on peut en attendre, il est l’un de ceux qui, au contraire, se retrouvent à briser cette omerta, cette chape de plomb qui pèse sur la communauté. 

M.-E. S. : Il a ça en commun avec Emma, en effet. Je voulais que ces deux personnages se retrouvent. Ils sont chacun très sensibles, conscients de ce qui se passe, mais aussi d’être à des places qu’on leur a assignées. Et pour eux, ces places là sont trop étroites. Ils ressentent chacun le besoin d’autre chose, mais le pasteur n’en a pas forcément le courage, la force, contrairement à Emma.

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Pourquoi avoir fait le choix d’un acteur comme Grégoire Colin pour ce rôle ? Que vouliez-vous qu’il apporte à ce personnage ? 

M.-E. S. : Il y a chez lui une grande sensibilité, une manière particulière d’appréhender son travail que j’appréciais tout particulièrement dans les films de Claire Denis. Je n’aime pas mettre les acteurs dans des cases, mais j’aimais sa manière d’appréhender les choses humaines, en les laissant respirer, en les pensant différemment. Il ne cherche pas l’efficacité, mais ce qui se passe entre les gens. D’ailleurs, on a aussi travaillé ça avec Grégoire et Lila. Au-delà du texte, c’était important de travailler des exercices plus physiques, d’aménager des temps où ils étaient ensemble pour commencer à se faire confiance l’un l’autre. 

L. G. : Avec Grégoire, on s’est tout de suite très bien entendus. Avant le tournage, on a fait une semaine de préparation à côté d’une abbatiale en Suisse tous les trois avec Marie-Elsa. Tous les jours, on jouait, on apprenait à connaître les acteurs avec qui on allait jouer. Grégoire m’a proposé de faire des lectures ensemble, des jeux de confiance qu’il avait appris au théâtre, où on ferme les yeux et où on se laisse complètement guider par l’autre. Ça nous a très vite rapprochés.

Le portrait que vous faîtes d’Emma lie de manière intime deux émotions que l’on n’associe pas toujours ensemble : la compassion et la colère, qui sont les deux ressorts de sa révolution intérieure. Est-ce que la compassion est une forme de colère ?

M.-E. S. : Quand on a de la compassion envers autrui, on peut être très en colère de voir que certains aspects de notre société en sont dépourvus. C’est le déclencheur qui amène Emma à se rebeller. Elle n’essaie pas simplement de se sauver elle-même, elle veut sauver tout le monde. 

Sans trop en dévoiler, le plan final du film s’articule autour d’un regard caméra autour duquel se révèle l’émancipation d’Emma. Comment vous est venu ce choix de mise en scène pour accompagner le spectateur dans cette résolution ?

M.-E. S. : Je voulais la rendre encore plus réelle que dans le film. Ce regard caméra, c’est comme si elle était là avec nous.

L. G. : Plus que simplement le regard caméra, cette scène de libération a été une séquence très émouvante à tourner. On n’était pas encore à la fin du tournage, mais on sentait qu’on s’en approchait. J’étais entourée de tous ces figurants en tenue d’époque, qui étaient vraiment heureux de chanter, de danser. Je me souviens qu’on avait très chaud, que la musique était très forte. Et c’est là que je me suis pleinement rendu compte de l’évolution d’Emma et de sa prise d’indépendance. Je me retrouvais à le sentir, véritablement.

À bras le corps de Marie-Elsa Sgualdo avec Lila Gueneau, Grégoire Colin, Thomas Doret, en salles depuis le 27 mai.

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