Zapper Bolloré : la guerre est déclarée (parce que c’est bien joli de huer les logos, mais bon)

La bulle cannoise cristallise souvent les grandes tendances sociales et politiques du moment. Il y a eu le discours de Justine Triet, et la tribune MeToo en 2023, et cette année, évidemment, la tribune contre l’emprise du milliardaire catholique traditionaliste Bolloré sur le monde du cinéma parue dans Libération la veille de l’ouverture du Festival et signée par 600 professionnels du cinéma. Canal+, se sentant visé, a vivement réagi, via Maxime Saada, président du directoire du groupe, qui a expliqué dans un même souffle que les équipes de Canal+ étaient totalement indépendantes de l’idéologie de Bolloré, et qu’un boycott allait être mis en place contre tous les signataires.

Depuis, effet Streisand oblige, la tribune a atteint les 3400 signatures avec quelques jolis noms internationaux comme Mark Ruffalo, Javier Bardem, Ken Loach, Ruben Ostlünd… Et l’on a pu entendre un public cannois huer le logo de Canal+ avant chaque projection dans un élan de résistance aussi risible que cathartique. Pas encore de “on se lève et on se casse » toutefois, ça reste Cannes, y-compris pour nous ; c’eut été d’autant plus difficile qu’en compétition comme dans les sélections parallèles, l’immense majorité des films faisaient afficher en préambule ledit logo.

Évidemment, la question était sur la bouche de tous les journalistes, et les malheureuses vedettes du cinéma français ont dû faire quelque chose qu’une majorité d’entre elles déteste faire : prendre position. On a ainsi pu assister à une succession de prises de paroles timides, gênées, d’appels au dialogue et au compromis, voire de soutiens très clairs à Canal+, qui fait bien son travail après tout jusqu’à preuve du contraire (selon celles et ceux qui ont peur de mordiller la main qui les nourrit, ou qui sont effectivement convaincus que tout se passe bien).

Et ces appels à enterrer la hache de guerre s’expliquent facilement : Canal+ s’est rendu essentiel au financement du cinéma français. En menaçant de ne plus financer les films comptant des signataires de la liste à leur générique, Maxime Saada les menace explicitement de mort professionnelle. On ne va pas rentrer ici dans le détail du financement du cinéma français, beaucoup d’articles et de vidéos sortis récemment le font très bien. On peut en retenir que Canal+ est présent sur presque toute la chaîne de création d’un film. Bolloré, en voulant racheter UGC souhaite aller encore plus loin, et avoir dans sa main leur diffusion. À noter que même aux USA, symbole du capitalisme à tout va et de la mainmise des milliardaires sur à peu près tout, les très puissants studios hollywoodiens n’ont pas le droit de posséder les circuits des salles de cinéma.

Aujourd’hui, si Canal+ se permet de rouler des mécaniques, c’est aussi parce qu’il sait que sa position dominante le place comme faiseur de rois du cinéma français. Se couper de Canal sans solution pérenne à long terme, le cinéma français ne peut se le permettre, et Canal le sait. Regardez les difficultés financières structurelles rencontrées par le football français depuis que celui-ci s’est coupé de Canal comme principal diffuseur sans anticiper la suite… Mais n’oublions pas que Bolloré n’est pas un mécène. Il n’est pas un chef d’entreprise désintéressé qui a la gentillesse de financer des films. Canal+ est obligé contractuellement de réinvestir une partie de son chiffre d’affaires dans le cinéma en échange d’un avantage chronologique sur la diffusion des films qui lui donne un argument de vente déterminant par rapport aux autres plateformes de diffusion. Ce n’est donc pas pas le cinéma français qui est redevable à la générosité de Vincent Bolloré mais plutôt Canal+ qui l’est à un système mis en place par l’Etat qui lui accorde des avantages considérables.

L’un des principaux arguments des détracteurs de la tribune est de rappeler que « jusqu’ici tout va bien ». De Kassovitz à Farrugia en passant par Chabat (feu l’esprit Canal), la qualité et l’indépendance du travail des équipes de Canal sont rappelées, comme pour nous signifier qu’on s’inquiète trop tôt, qu’on a la huée facile. Ces belles personnes oublient opportunément que Vincent Bolloré à déjà défrayé la chronique pour avoir refusé de financer différents cinéastes qui ont fait le choix de dénoncer la pédocriminalité dans l’Église catholique (Grace à Dieu de François Ozon), mis en avant les bienfaits du syndicalisme (En guerre de Stéphane Brizé), ou souhaitant tout simplement réaliser un film queer (Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré). De même, Bolloré est intervenu personnellement pour que la série Canal Police 1900 n’évoque pas la loi de la séparation de l’église et de l’Etat. Si ces exemples ne suffisent pas à répondre au “jusqu’à preuve du contraire”, on peut ajouter qu’il est par ailleurs forcément impossible de quantifier les projets soumis qui n’ont pas reçu de financements sous prétexte qu’ils n’ont pas plu au grand patron.

Attendons de voir, après tout, nous disent les adeptes de la nuance et de la précaution, bien au chaud dans leurs chaussons : comment pourrait-on présager des intentions de Bolloré ? C’est assez facile, en réalité. Les lecteurs de l’admirable pure-player indépendant « Les Jours » ont pu suivre leur couverture rigoureuse de la petite vie de l’empire Bolloré. Car la méthode du milliardaire breton est la même partout : à la télé, dans l’édition, et maintenant dans le cinéma. On prend d’abord le pouvoir, puis on l’utilise. Et on l’utilise pour quoi ? « Je me sers de mes médias pour mener un combat civilisationnel », a déclaré Bolloré, selon le journaliste Vincent Beaufils : un verbatim qui a le mérite d’être clair. Forcément, iI est assez aisé de deviner dans quel camp idéologique le magnat se situe, et ce n’est pas dans le nôtre. Alors que le RN pense pouvoir prendre le pouvoir prochainement, l’emprise grandissante de son idéologie dans la production culturelle est un moteur de plus dans son ascension. Ce que disent tout de même les réactions globalement, sauf exception pour le moins timorée du monde du cinéma, c’est que Bolloré est en voie de réussir dans le cinéma ce qu’il a réussi dans les titres de presse et autres maison d’édition qu’il a rachetés : imposer la terreur chez les travailleurs et les réduire au silence lorsqu’ils refusent de collaborer, et notamment par leur docilité et leur silence, à son projet civilisationnel.

La sélection du Festival de Cannes 2026 nous a montré assez ironiquement ce qui nous attend. Dans Notre Salut, on a pu voir les petites compromissions d’un fonctionnaire français prêt à tout accepter de l’Allemagne pour maintenir le système dont il profite, car après tout pour lui, jusqu’ici tout va bien. On a vu des résistants aussi, notamment, dans Moulin, film plus intéressant que l’équipe qui l’a présenté à Cannes lors de sa déjà tristement remarquée conférence de presse…

Alors que faire, comment résister ? Commençons par marteler l’évidence. Il n’est pas normal que nos sociétés soient à la merci de quelques hommes qui ont pu accumuler assez de richesses pour saturer l’espace public de leurs idées. La solution à Vincent Bolloré n’est assurément pas un Mathieu Pigasse, ou tout autre riche mécène qui aurait à cœur de mettre en avant des voix plus à gauche, de rééquilibrer de tout son poids la balance à lui tout seul. Elle réside plutôt dans un projet politique redéfinissant la répartition des richesses, et une revalorisation de la culture dans son ensemble. On vous laisse regarder dans les programmes pour 2027 les propositions concrètes allant dans ce sens (on vous prévient, le choix est limité…).

En attendant, et puisqu’il faut bien composer avec le présent, le moment cannois est décisif. Il s’inscrit après la prise de conscience trop tardive des écrivains de Grasset que travailler pour un magnat d’extrême-droite avait un coût. Par cette tribune, le monde du cinéma semble, en partie, tenter de résister un peu plus tôt. Celle-ci avait peut-être seulement un objectif d’électro-choc, elle a en réalité entamé une guerre culturelle qui ne peut plus être ignorée, empêchée, ni négociée. Il est temps que les acteurs du monde du cinéma, et plus largement de la culture, utilisent tous les leviers à leur disposition pour s’attaquer à l’emprise de l’extrême-droite. Et cela passe, bien évidemment, par une prise de distance avec les sociétés qui la financent et dont Canal+ fait largement partie.

Plus facile à dire qu’à faire ? Oui bien sûr. À Cinématraque, nous ne dépendons pas de Canal+ pour exister, et nous comprenons tous ceux qui sont dans une situation bien différente. Nous avions d’ailleurs jusqu’à récemment un partenariat avec Ciné+, et nous savons qu’il y a chez Canal des gens qui ne partagent pas les idées du grand patron. Il y en avait aussi chez Europe 1, le Journal du Dimanche, I-Télé, Grasset, au début en tout cas… La séquence cannoise a eu le mérite de clarifier les enjeux et de faire tomber les faux-semblants : Canal+, puis bientôt UGC, seront des outils à la main de l’extrême-droite. Il faut donc aller voir ailleurs, pour tous les acteurs du cinéma : du cinéphile possesseur d’une carte UGC car c’est bien pratique, au producteur en quête de financements. Il est temps de repenser notre dépendance à Bolloré, quitte à faire des sacrifices, car le prix à payer du statu quo sera au final bien plus lourd.

De manière plus globale, un boycott doit aussi aller vers la prise de conscience d’un modèle qui ne fonctionne pas. Il ne faut pas fuir Canal+ pour aller s’enticher d’autres boîtes privées de milliardaires, parce que les mêmes problèmes se poseront toujours. À quel point faudrait-il repenser le cinéma, ses coûts et sa forme ? Il y a peut-être là tout un élan underground qui peut naître et proposer des visions qui s’éloignent des financements, et donc des visions des dominants.

Alors continuons à signer des tribunes, continuons à déplaire à MM. Bolloré et Saada. Continuons à chercher l’indépendance de la culture des grands argentiers, soutenons le cinéma et les médias indépendants, saluons celles et ceux qui, malgré ce qu’ils ont à y perdre, ont le courage de prendre clairement position publiquement ; on a bien vu à Cannes combien ils étaient rares. Boycottons, manifestons, dénonçons, occupons l’espace public et médiatique, bref luttons. Et surtout pitié, pas de compromis, pas de rétro-pédalage, la guerre contre l’extrême-droite ne fait que commencer.

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