Deuxième et dernière partie de notre récap sur les longs métrages du 38e festival image+nation de Montréal !
On reste là encore sur une grande variété de choix : récit autochtone, films historiques sur la répression de la communauté homosexuelle – et ses moments de joie malgré la menace permanente, ou explorations sur le désir… que l’on soit jeune, ou moins jeune. Il sera souvent question d’apparence, dans tous les sens du terme, de traumatisme et de danger, mais l’espoir demeure.
At The Place of Ghosts (Sk+te’kmujue’katik), de Bretten Hannam

Cinéaste bispirituel, non-binaire et issu de la communauté Mi’kmaq, un peuple autochtone des provinces maritimes canadiennes, du sud-est du Québec et du nord-est des États-Unis (ou de ce qu’il en reste), Bretten Hannam signe avec At The Place of Ghosts son troisième long métrage. Présenté quelques semaines plus tôt à la dernière édition du TIFF, le film figure également dans la sélection d’image+nation, dont le rôle est aussi (et plus que jamais) de mettre en lumière les voix issues des communautés natives du pays.
Hanté par le retour d’une silhouette fantomatique de son passé, Mise’l revient dans sa ville natale à la recherche de son petit frère. Il laisse derrière lui son compagnon dévoué pour affronter, après des années d’absence, ses traumatismes d’enfance. D’abord réticent, Antle accepte pourtant de se lancer à ses côtés dans un périple à travers la forêt ancestrale, par crainte des répercussions pour leur famille. Mise’l et Antle sont incarnés avec une grande justesse par Blake Alec Miranda et Forrest Goodluck, deux acteurs émergents particulièrement impressionnants.
Cette marche en forêt est tout sauf une séance de sylvothérapie (oui, c’est bien le terme qu’on utilise quand on fait des câlins aux arbres). Plus les deux frères avancent, plus le danger se précise. Entre apparitions fantomatiques et ennemis surgis du passé, ils ne se contentent pas d’affronter leurs propres blessures enfouies, mais aussi celles de tout un peuple, inscrites dans l’histoire. Porté par une somptueuse photographie et une ambiance parfois proche d’un certain Twin Peaks, At The Place of Ghosts creuse avec brio la psyché de ses deux protagonistes.
Plainclothes, de Carmen Emmi

Fin des années 1990, aux États-Unis. Lucas, policier en civil, est chargé de piéger des hommes gays qui pratiquent le cruising dans les toilettes d’un centre commercial. Lorsqu’il croise le regard d’Andrew, un homme marié, au cours de l’une de ses interventions, ses certitudes commencent à vaciller. Désormais éloigné de la police et sur le point de rejoindre sa famille pour les fêtes de fin d’année, Lucas voit pourtant les souvenirs remonter, malgré lui…
Avec Plainclothes, son premier long métrage, Carmen Emmi affirme d’emblée un style déjà très marqué et visiblement apprécié du public d’image+nation, qui l’a récompensé. Sa mise en scène épouse au plus près l’état d’esprit de son personnage principal, laissant surgir ses souvenirs refoulés. L’image et le son, volontairement brouillés jusqu’à l’oppression, traduisent ce besoin constant de dissimulation, comme si Lucas restait, jusque dans son intimité, éternellement « sous couverture ». Et pourtant, il subsiste de vrais moments de bonheur ou de bravoure face à l’interdit, comme cette rencontre dans un cinéma… ou dans une serre.
Trop rares sur grand écran, Tom Blyth et Russell Tovey portent avec une grande justesse cette romance cachée, contrainte, désapprouvée. Le film rappelle une époque pas si lointaine où l’on traquait encore les personnes homosexuelles, accusées de déviance, humiliées, rabaissées… ou pire encore. Une violence qui subsiste aujourd’hui dans certains pays, ou qui a muté sous des formes tout aussi terrifiantes, comme ces faux profils créés sur les applications de rencontre pour piéger et agresser des personnes queer.
Beautiful Evening, Beautiful Day (Lijepa večer, lijep dan), d’Ivona Juka

On remonte encore le temps avec Beautiful Evening, Beautiful Day, qui nous plonge en Yougoslavie au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Lovro, cinéaste, et Nenad, scénariste, sont deux vétérans du conflit… et amants depuis l’université. S’ils participent à l’essor du cinéma d’État tout en tentant de préserver leur liberté artistique, le gouvernement totalitaire de Tito n’attend pourtant qu’une occasion pour s’attaquer au couple et à leur entourage. Le premier coup porté viendra de la nomination d’un haut fonctionnaire chargé de saboter leurs projets.
Là aussi, il est constamment question d’image : celle d’hommes contraints de dissimuler qui ils sont au quotidien, de films façonnés pour répondre aux exigences du régime, qui refuse pourtant d’être représenté par « ces gens-là ». L’image devient alors mémoire collective, entre ces pellicules qu’on cherche à détruire et celles qui, au contraire, deviennent essentielles pour témoigner d’une violence d’État banalisée.
Inspiré de l’histoire de sa propre famille, le film d’Ivona Juka s’impose incontestablement comme l’un des grands chocs de cette sélection. Le noir et blanc de son image évoque autant la menace permanente qui pèse sur les personnes queer à cette époque qu’il sublime les instants d’amour. D’une intensité rare, ces parenthèses de bonheur semblent nous préparer à l’horreur à venir, tout aussi frontale… et face à laquelle il est bien difficile de ne pas détourner le regard. Véritables révélations dans les rôles de Lovro et Nenad, Dado Cosic et Djorje Calic font croire à chaque seconde en l’amour qui les unit.
Queerpanorama, de Jun Li

Toujours en noir et blanc, mais dans un tout autre registre, Queerpanorama suit un énigmatique jeune homme à Hong Kong, au fil de ses rencontres. Un danseur et escort d’origine thaïlandaise, un Britannique en couple, un vieil architecte allemand, un autre jeune homme iranien de son âge… Face à chacun de ses amants, le personnage principal endosse l’identité de sa conquête précédente. S’il satisfait ses désirs et ceux de ses interlocuteurs, « I » ne dévoile ainsi jamais son véritable visage.
On pourrait croire que « I » a beaucoup de chance, tant ses rencontres donnent souvent lieu à de « vrais » moments d’échange (du moins d’un côté). Malgré une structure non chronologique, le film de Jun Li s’articule autour d’une forme de rituel : la préparation du personnage, le trajet jusqu’au lieu de rendez-vous, le sexe (ou non), puis la discussion qui s’ensuit. Autant de moments qui révèlent une certaine curiosité de « I » pour ceux qu’il rencontre, comme s’il se construisait peu à peu à travers eux, ou tentait, au minimum, de donner un sens à son existence.
« I » connaît aussi de longs instants de solitude dans un appartement qui lui ressemble : niché dans ce qui semble être une zone industrielle désertée, il cohabite avec des mannequins sans visage, reflets troublants de sa non-identité. Ses rencontres, elles, se déroulent presque toujours ailleurs, dans l’espace intime de l’autre, qu’il explore aussi pour en extraire des fragments de vie. Et parfois, tout ne se passe pas comme prévu. Queerpanorama ne serait pas un panorama exhaustif sans les dangers qui continuent de peser sur la communauté queer : drogue, agressions… Malgré tout, « I » se relève et avance. Le film doit beaucoup à la lumière de son interprète, Jayden Cheung, et à la justesse de la mise en scène de Jun Li, qui trouve un équilibre constant entre tendresse et tension dramatique.
Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi

Avec Maspalomas, il est encore question de désir, mais d’une manière très rarement abordée sur grand écran. Déjà parce que le film s’intéresse à la vie sexuelle d’un homme gay… mais surtout d’un homme gay de 76 ans, placé en maison de repos après un AVC. Après vingt-cinq années passées à Maspalomas, véritable lieu de « refuge » pour la communauté queer sur les îles Canaries, Vicente est transféré à San Sebastian, dans un établissement où les résident·e·s semblent plutôt… arriéré·e·s. Au-delà d’être mis au repos, Vicente se retrouve, malgré lui, remis au placard.
Ne sachant rien du film avant d’y entrer, je m’attendais à passer deux heures aux côtés de Vicente sur les dunes naturistes ou dans les backrooms de Maspalomas, où le vieil homme, encore fringuant avec sa petite teinture, vit sa sexualité sans le moindre tabou. L’AVC tombe sans prévenir, le placement aussi : la lumière et les couleurs de Maspalomas cèdent brutalement leur place à la froideur des murs d’une maison de retraite inhospitalière, où chaque nouvel arrivant est scruté de la tête aux pieds. Après sa convalescence, Vicente a lui aussi perdu une part de ce qui faisait sa flamboyance : physiquement diminué par son attaque, les stigmates de l’âge s’imposent désormais plus nettement.
On pourrait croire que Maspalomas s’attarderait de manière mélodramatique sur la vieillesse… mais il n’en est rien. C’est au contraire avec beaucoup d’humour et de justesse que les réalisateurs Jose Mari Goenaga et Aitor Areggi abordent les désirs d’un homme en pleine reconstruction, mais aussi ceux de celleux qui l’accompagnent au quotidien. Un regard neuf, sans jugement et profondément bienveillant qui fait un bien fou… et qui mériterait d’être vu par le plus grand nombre.

