Franz K. : Rencontre avec Agnieszka Holland

Il y a deux ans, la cinéaste franco-polonaise avait signé avec Green Border un brûlot sur la situation de la politique migratoire européenne, qui s’était invité jusque dans la vie politique de sa Pologne, déclenchant une attaque coordonnée de l’extrême-droite locale d’une indigne violence. Pour son film suivant, la réalisatrice naturalisée française décide de revenir à ses premières amours : Franz Kafka, dont l’œuvre a accompagné sa filmographie pendant plus d’un demi-siècle entre le grand et le petit écran. Bien que l’auteur de La Métamorphose ait déjà pu inspirer une production biographique équivalente à peu d’autres congénères écrivains, cela n’a pas refroidi Agnieszka Holland qui choisit ici de parler de “son” Kafka, en retraçant sa courte existence à travers une série diffractée et non linéaire d’événements marquants de sa vie, mais aussi en mettant en perspective l’influence prophétique de son oeuvre, ainsi que le “tourisme mémoriel” dont il fait aujourd’hui l’objet. Parfois un peu bancal mais toujours foisonnant, ce Franz K. porté par l’inconnu Idan Weiss, dont le mimétisme saisissant envers son modèle confine au vertige, parle autant de Kafka que de sa réalisatrice. À l’occasion de l’Arras Film Festival, nous avons pu rencontrer cette grande dame du cinéma qui fut l’invitée d’honneur du festival en 2023, pour en discuter.

L’œuvre de Kafka tient une place importante dans votre carrière, notamment par votre adaptation du Procès pour la télévision polonaise. Pourquoi avez-vous décidé qu’il était temps de vous pencher sur sa vie?

J’ai commencé à lire ses premiers ouvrages à l’âge de 14-15 ans, d’abord tous ceux que je pouvais trouver traduits en polonais, puis en tchèque. Je pense avoir lu son œuvre complète en quelques mois, mais on ne finit jamais de lire sur Kafka, parce qu’une quantité énorme de nouveaux livres paraissent chaque année. À un certain moment, je me suis dit que j’étais peut-être à essayer de remonter sa piste par le cinéma. Et de le faire par un film qui ne soit pas un biopic classique linéaire, mais plutôt par des fragments subjectifs, par ses énigmes. Et ce même si je savais que c’était un pari risqué, parce qu’on ne sait jamais si une narration pareille peut prendre ou non.

Vous appelez votre film Franz K. en occultant volontairement le nom de Kafka. Kafka fait pourtant partie de ces rares écrivains dont les gens ont une image en tête à la mention de son nom. Comment celle-ci vous a influencé pour partir dans votre quête d’écriture?

Kafka est devenu une marque commerciale. À Prague, par exemple, c’est une attraction touristique qui orne plein de petits gadgets ; certains kitsch, d’autres plus spirituels. Mais en tout cas, il est approprié par l’industrie du tourisme, ce que je trouvais à la fois ironique et intéressant. Kafka est l’un des écrivains les plus interprétés et disséqués, alors que je suis plus intéressée par Franz, l’homme un peu timide et mystérieux, sensible et fragile. Il y a beaucoup de paradoxes dans ce personnage très fort. C’était l’occasion de le découvrir par moi-même et de peut-être le faire découvrir au public. 

Bien que vous choisissiez avant tout de vous intéresser à l’homme Kafka, le film évoque une partie de ses écrits, Il s’ouvre quasiment non seulement sur une récitation d’un passage de La Colonie pénitentiaire, mais aussi sur une recréation de ce passage. Était-ce donc indispensable de partir de l’œuvre de Kafka pour remonter vers l’homme?

Kafka était son œuvre. Il l’a dit lui-même à plusieurs reprises, tout lui est dans sa littérature. Et c’est aussi pour ça qu’il a voulu l’anéantir, qu’elle disparaisse à sa mort. Mais bon, ça s’est passé autrement, son après-vie a été très intense. On ne peut pas dissocier Kafka de ce qu’il a écrit, même si je voulais surtout regarder l’homme dans ses yeux.

Cela passe aussi par la nécessité de trouver le bon acteur pour lui donner corps. Comment avez-vous découvert Idan Weiss et compris qu’il serait votre Kafka ? 

Je cherchais une certaine ressemblance physique parce que, comme vous l’avez dit, beaucoup de personnes ont déjà une image physique de Kafka. Puisqu’il est devenu une marque, une image, une icône, c’était difficile de prendre un petit barbu pour l’interpréter. Je cherchais une certaine ressemblance, mais je ne pouvais pas espérer trouver quelqu’un qui lui ressemblait autant qu’Idan Weiss,  dont une directrice de casting m’avait envoyé sa première vidéo. En le rencontrant, j’ai découvert un acteur allemand d’origine juive dont la spiritualité, la sensibilité ressemblait beaucoup à celle de Franz. Idan est vraiment quelqu’un qui pouvait incarner quelque chose de très fragile et très fort à la fois. Il avait joué dans des courts-métrages, la scène du théâtre expérimental, mais il était pratiquement complètement inconnu au cinéma. 

Un des partis pris narratifs de votre film est de décrire Kafka par l’intermédiaire de ses proches. Kafka avait l’image de quelqu’un de reclus, mais vous choisissez en partie de le décrire à travers les personnages importants de sa vie, dont son père et sa sœur, avec lesquels il avait des relations diamétralement opposées. C’était une manière pour vous de vous approcher plus facilement du sujet de votre film?

Je voulais surtout alterner des points de vue et des méthodes stylistiques différentes, jouer sur les associations plutôt que par la causalité d’action. Parler de lui de plusieurs points de vue, c’est aussi montrer qu’on ne pourra jamais vraiment complètement savoir qui il a été. Chacun pense qu’il a une vision définitive de lui, tout comme de nombreux biographes ont écrit de nombreux livres sur lui en pensant détenir une vérité. Mais personne n’arrive en réalité à figer cette vérité finale.

L’identité de Franz Kafka est au cœur de ses propres paradoxes : c’est un tchèque qui parle allemand, un juif qui n’a jamais été pratiquant, un personnage qui ne semble jamais complètement là. L’une de vos pistes est de le lier à sa ville de Prague, à la fois dans le lien qu’il a eu avec la ville, mais aussi l’héritage qu’il y a laissé.

Il a été façonné par sa ville tout comme il l’a rejetée. Il l’aimait et il la détestait, il la voyait comme une prison dont il essayait de s’échapper, de briser le mur sans y arriver. Le seul moment où il la quitte vraiment, c’est à la fin de sa vie, dans une fuite qui précède la mort. Parce qu’il n’avait pas cette identité définie, les Tchèques ne le considéraient pas comme un Tchèque, les Allemands comme un Allemand, les Juifs comme un bon Juif. La moitié de sa vie, il a vécu dans l’Empire d’Autriche-Hongrie, l’autre partie dans la nouvelle Tchécoslovaquie indépendante, mais aucun de ces pays ne l’a considéré comme un vrai citoyen. Je pense que ça lui apportait ce mélange de solitude et de liberté qui lui a permis de voir les choses sur l’angle le plus lucide et clairvoyant. 

Vous choisissez d’évoquer, par rapport à l’identité juive de Kafka, le nazisme qui va emporter plusieurs membres de sa famille, une vingtaine d’années après sa propre mort en 1924. Souhaitiez-vous sur ce point souligner le caractère prophétique de son œuvre et son impact sur le siècle qui a suivi son décès?

Après la Deuxième Guerre mondiale, ses écrits ont été considérés comme prémonitoires. Et maintenant, de nouveau, on revient vers Kafka, pour essayer de décrire le monde contemporain, qui est de nouveau un monde de mépris, de déshumanisation des êtres humains, d’aliénation des institutions arbitraires. Je me méfie un peu des lectures de Kafka le présentant comme un prophète parce que je pense que c’est une lecture un peu simpliste de la complexité philosophique de son œuvre. Mais on ne peut pas relire La Colonie pénitentiaire sans penser aux camps de concentration. Mais cette image de la cruauté institutionnalisée, légalisée, est une image qui est associée au nazisme mais n’a pas disparu avec lui.

Copyright : Bac Films

Une phrase importante pour comprendre votre film dit que l’œuvre de Kafka est verrouillée, il a emporté les clés avec lui à sa mort… 

Il pensait même qu’il n’y avait tout simplement pas de clé, qu’on ne la trouverait pas, Un peu comme dans la religion orthodoxe : combien de gens ont étudié le Talmud, l’ont interprété sans arrêt depuis des siècles, sans jamais trouver la réponse définitive. Kafka, c’est un peu pareil.

Est-ce que vous pensez qu’en essayant de retrouver du sens, vous cherchiez aussi à retrouver le sens même du mot “kafkaïen”, qui parfois ne veut plus dire grand chose? 

Oui, c’est un mot populaire qui décrit en réalité beaucoup de choses : absurde, pas normal, qui nous surprend… On peut mettre beaucoup de significations dans ce mot-là. Ce mot existe pratiquement dans toutes les langues, car son message parle à un besoin humain de comprendre la réalité. Et lorsqu’on n’arrive pas à la comprendre, c’est là qu’on se retrouve dans le monde kafkaïen.

Il y a quelque chose dans le caractère de Kafka qui de prime abord a l’air difficilement cinématographique : son rapport très particulier à la communication avec les autres, qui passe essentiellement par son goût de la correspondance épistolaire, y compris dans ses relations amoureuses avec des femmes qu’il n’a de fait quasiment jamais croisées. Comment retranscrire la passion chez Kafka? 

J’ai essayé de faire un film cinématographique avant tout. Bien sûr je parle d’un homme qui ne parlait pas beaucoup, qui préférait les lettres aux rencontres personnelles, mais ces rares rencontres ont quand même existé, des rencontres au fond impossibles. Le plus important quand on fait un film sur un écrivain, c’est de s’interroger sur ce qui se passe entre sa tête et sa plume. C’est ça le plus difficile, et je pense qu’on a trouvé les moyens de le filmer de manière spectaculaire.

Copyright : Bac Films

Sans trop en dévoiler, mais le dernier plan de votre film s’interroge sur une possible rencontre avec le “véritable Franz”. J’ai d’ailleurs l’impression que c’est votre voix qu’on entend dans ce plan, non ? 

Tout à fait, c’est bien ma voix qu’on entend. 

Est-ce que cette rencontre avec le “véritable Franz” vous a donné l’impression d’en apprendre davantage sur une figure intellectuelle sur laquelle vous connaissiez déjà beaucoup ?

J’ai trouvé chez lui quelque chose que je pressentais : une sorte de tendresse et de tristesse mêlées, un forme de sourire sur son destin humain. Kafka disait à certains moment de sa vie : “Moi je cherche toujours l’homme”. Je pense que ça peut s’appliquer à moi aussi. Kafka a pour moi les yeux d’un acteur et d’un ambassadeur. Quand je regarde dans ses yeux, j’ai l’impression que j’ai enfin compris quelque chose de lui.

Votre précédent film, Green Border, s’interrogeait déjà beaucoup sur l’état de l’Europe et du monde contemporain. Qu’est-ce que Kafka aujourd’hui nous permet d’apprendre de lui ? 

Il ne nous apprend pas, il nous ouvre les yeux. C’est moins une question d’éducation ou d’apprentissage que d’une certaine clairvoyance à partager. Le temps actuel, c’est aussi Kafka. On a cru que l’état de droit et les droits des hommes allaient rester la boussole principale de l’humanité ; mais on voit aujourd’hui que ça ne marche pas comme ça. Le monde est en perpétuelle déshumanisation, les institutions sont devenues aliénées et arbitraires, les lois ne rendent plus toujours la justice. Quand vous lisez Le Procès ou Le Château aujourd’hui, vous voyez le monde d’aujourd’hui.

Franz K. d’Agnieszka Holland avec Idan Weiss, Peter Kurth, Carol Schuler, en salles le mercredi 19 novembre

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