Les coups de coeur de la rédac : février 2026

Février c’est le mois de la Saint-Valentin, alors quel meilleur mois pour avoir des COUPS DE CŒUR, je vous le demande ?

 

Mehdi : Effi Briest de Rainer Werner Fassbinder

En prépa j’avais brillé auprès de ma prof d’allemand (formidable prof par ailleurs), en lisant Effi Briest de Thedor Fontane. Bon en français hein, car je n’étais pas un formidable élève. Et j’avais beaucoup aimé ce Madame Bovary teuton.

La présence de l’adaptation dans l’abonnement Cinetek (ceci n’est pas une sponso) a réveillé ce lointain souvenir et m’a donné envie de découvrir ce projet si important pour le (plus grand ?) réalisateur allemand. Et bien m’en a pris car nous sommes en présence d’un Knaller, (banger en allemand d’après reverso). Effi Briest est une jeune fille qui, très jeune, est promise à un monsieur très riche. Elle connaîtra un mariage malheureux et cherchera comment retrouver du bonheur dans cet enfer. Fassbinder dépeint l’emprisonnement de cette femme avec un brio impressionnant. Le noir et blanc du film est somptueux et la mise en scène toujours innovante. Il y a des plans de dialogue par miroirs interposés vraiment prodigieux.

Sans trop vouloir en dire sur l’intrigue, vous devinez quand même que tout ne se passe pas idéalement bien pour la jeune Effi. Le dernier plan, aussi simple que cruel, est parfait.

Captain Jim : Snake Eyes de Brian de Palma

Snake Eyes : les dessous d'une scène d'ouverture culte | Premiere.fr

Je tenais d’abord à dire que Mehdi, petit filou qu’il est, avait rempli ma partie en disant que mon coup de coeur de février était sa présence lors d’une séance de cinéma que je présentais. Il n’a pas tort, car cela m’a fait plaisir et que c’était pour Une balle dans la tête, un des meilleurs films du monde.

Mon vrai coup de coeur du mois va à la projection de Snake Eyes au cinéma Christine, que j’avais déjà vu mais jamais sur grand écran… Et vous savez ce qu’on dit. C’est même devenu un peu une phrase de connard, on a l’impression d’être horriblement prétentieux quand on la prononce… « Sur grand écran c’est pas pareil ». MAIS C’EST VRAI PUTAIN. En l’occurrence, j’aimais déjà beaucoup le film. Lorsque je l’avais découvert je m’attendais à un film mineur, du fait des notules critiques qu’on pouvait trouver dans le programme TV de Télérama, qui en faisant un des moins bons De Palma en dehors d’une excellente scène d’introduction selon le magazine. Quelle ne fut pas ma stupeur en découvrant le film : c’est entièrement faux. Certes le plan séquence qui ouvre le récit est remarquable, mais il ne l’est pas autant que la totalité des scènes qui suivent qui viennent le revisiter, questionner le regard imposé par l’absence de coupes et forcé à interroger autant le regard du protagoniste, le policier joué par Nicolas Cage, que celui du spectateur.

Le film est une enquête très noire et très divertissante, une peinture d’Atlantic City des plus honnêtes en dévoilant justement toute la malhonnêteté qui transpire de ce territoire maudit de la côte Est des Etats-Unis. De Palma exploite l’image à fond en jouant sur les regards, les souvenirs, les caméras, les enregistrements… Tout n’est que représentation, paraître et faux-semblants. Au milieu de tout cela, la beauté du film tient sur le personnage pourri de Nicolas Cage qui se découvre que même lui a ses limites face à la corruption, et pourtant il n’a rien d’un enfant de choeur. C’est une de ses plus grandes performances, accompagnées à la musique par un des plus beaux scores du regretté Ryuichi Sakamoto, et également un film curieusement politique et actuel, puisqu’on a droit à un complot du gouvernement américain qui manipule la cause palestinienne pour justifier une escalade militaire et des dépenses de l’armée… Ah, ce bon vieux temps où le cinéma n’était pas politique et juste fun.

Julien : The World is full of Secrets de Graham Swon

Le nom de Graham Swon fait partie d’un petit cercle de cinéastes connu uniquement d’une petite frange de la cinéphilie américaine. Compagnon de route de réalisateurs comme Joanna Arnow (La vie selon Ann) ou Ted Fendt (Le bruit du dehors), Swon fait l’objet d’une ressortie de ses deux premiers long-métrages, inédits chez nous, qui sortiront le 8 avril prochain sous la houlette d’ED Distribution. De ces deux films, j’ai eu l’occasion au cours d’une journée professionnelle de découvrir le premier, The World is full of Secrets, daté de 2018. L’histoire d’un groupe d’adolescentes qui se réunit, un soir d’été, pour se raconter des histoires effrayantes, au cours d’une nuit dont on comprend qu’elle a marqué leurs vies, sans que l’on découvre jamais véritablement pourquoi.

Racontée par la voix d’une des jeunes héroïnes, désormais à l’âge adulte, cette nuit nous plonge dans la moiteur des étés des années 90, dans un de ces pavillons de banlieue comme le cinéma américain nous en a tant offert. Mais surtout, The World is full of Secrets tente de nous replonger dans ce moment très particulier de l’adolescence, entre ennui existentiel et émancipation féminine au cœur des années grunge. Sans en emprunter les codes, le film de Graham Swon semble nimbé d’une esthétique riot grrrl (tout en collage et des surimpressions), qui passe moins par un socle de référence que dans les récits horrifiques que s’échangent les jeunes adolescentes, qui évoquent tous des figures féminines condamnées et suppliciées par l’injustice.

C’est d’ailleurs ce qui la force de The World is full of Secrets : cette croyance absolue et jusqu’au-boutiste dans le pouvoir de la narration se substituant totalement à l’action. Filmées en gros plans, les jeunes actrices du film ne font que réciter face caméra leurs histoires le temps de plans séquences étirant jusqu’à l’extrême (le plus long d’entre dure près de quarante minutes) la recherche d’immersion totale que veut trouver Graham Swon. Peu à peu, la tension se retranscrit dans l’indicible, l’ineffable presque : le crépuscule qui laisse progressivement place à la nuit, des bougies qui fondent lentement et inexorablement le long des bords de l’écran… Même dans ses séquences de transition, Swon utilise le point de vue subjectif pour désarçonner le spectateur, lui faire perdre les repères confortables des conventions omniscientes, et ce dès le tout premier plan du film.

Portrait lynchien de l’intime, The World is full of Secrets est un épatant premier film, faisant preuve d’une maîtrise du temps radicale, et où l’épure rend leur voix à des héroïnes luttant contre la dépossession d’elles-même à laquelle elles ne veulent se résoudre. Autant que par l’image, l’immersion passe également par le son et la musique, où le clavecin des Barricades mystérieuses de François Couperin (déjà célébré par Marie-Antoinette de Sofia Coppola et The Tree of Life de Terrence Malick) côtoie des compositions de Lena Raine, géniale compositrice d’OST de jeu vidéo, à l’origine notamment de merveilleuses bande-sons comme celles de Celeste ou Chicory : A Colorful Tale. Si vous avez la chance de le voir passer dans une salle pas loin de chez vous, la découverte de The World is full of Secrets vaut le détour, ne serait-ce que pour simplement se laisser bercer par des histoires inquiétantes.

Pauline: Saving Face, d’Alice Wu

Un lundi soir de février, un peu plus d’une semaine après la St Valentin (même si on s’en fout de ce truc mais c’était un peu dans le thème), j’ai décidé  qu’il était grand temps de décocher Saving Face de ma wishlist cinéma, et grand bien m’en a fait. Centré sur la rencontre et l’histoire d’amour non sans heurts de Wil et Vivian, deux sino-américaines à New York, ce film de 97 minutes (alleluia) est feel-good sans être niais, et aborde frontalement plusieurs sujets: le coming out, les attente familiales et sociales particulièrement élevées lorsqu’on est fils et fille d’immigrant.e.s, la différence d’âge dans un couple… Le tout en étant drôle et délicat, donc.

Un slow lesbien, qui dit mieux ? Image tirée d’une scène du film.

À noter la présence au casting de Joan Chen, dans le rôle assez central de la mère de Wil, qui décidément n’a pas peur de multiplier les rôles dans les films lesbiens et/ou queer : pour ne citer que des exemples récents, elle jouait l’an passé dans le remake de The Wedding Banquet d’Ang Lee par Andrew Ahn, et cette année dans Montréal, ma belle de Xiaodan He. On l’adore, et on adore ce film. Plus que jamais bravo les lesbiennes !

Juliette « Antigone » : Desert Hearts de Donna Deitch (1985)

Pour parler d’un éveil lesbien, la réalisatrice Donna Deitch construit tout son film avec des relations entre femmes. Ces relations sont évidemment amoureuses mais aussi amicales, antagonistes, familiales… L’ouverture à l’amour saphique se fait en même temps qu’une ouverture vers toutes les autres femmes qui nous construisent bien plus que les hommes. Il y a un très beau personnage de belle mère par exemple qui est indépendante, mais aussi parfois réactionnaire, qui a peur des on-dit mais qui aime profondément sa belle fille. Ce ne sont que des personnages complexes et imparfaits qui peuvent éclore dans ce décor désertique, dans ces casinos de lumières qui sont habituellement le territoire des hommes.

Le sud mis ici en scène par Donna Deitch évolue en parallèle des cow-boy modernes avec des femmes qui font communauté face aux fermiers grincheux, aux harceleurs des machines à sous, aux petits amis, frères, maris absents. C’est au coeur des États-Unis reaganiennes réactionnaires que Donna Deitch, ouvertement lesbienne, présente ce long-métrage tendre, drôle, qui ose même plonger dans la sexualité. La scène de sexe est d’ailleurs d’une beauté, d’une force et d’un érotisme époustouflants en choisissant une mise en scène soudain lente, intime, moite et silencieuse.

Desert Hearts, Donna Deitch © The Samuel Goldwyn Company

En son époque, aux États-Unis, faire ce qu’il est fait est plus qu’important. Il évoque aussi d’autres sujets comme les différences entre New-York et le Nevada car le couple central représente ces deux entités très différentes. Et pourtant Donna Deitch s’applique à démonter les clichés, car celle qui s’assume n’est pas la bobo new yorkaise qui vit dans un milieu vu comme plus “ouvert” mais bien l’artiste du désert qui a compris qu’elle ne pouvait pas cacher son attirance pour les femmes.

J’aime aussi le fait que le film n’ait pas été accueillie avec une totale unanimité par les communautés lesbiennes à l’époque. Certaines le considéraient comme trop cliché, trop calqué sur les relations hétéros, tandis que d’autres l’ont immensément salué pour son importance historique immédiate ou pour encore cette fameuse scène de sexe qui explose les dynamiques normées pour révéler celles qui se déploient entre deux femmes. Cela montre que les représentations sont toujours des sujets de discussions. Rien n’est figé ou ne peut l’être, on change d’avis sur ce qui est “bien”, on apprend à apprécier ou à ne plus aimer des choses. J’adore être en colère sur des représentations et me réconcilier avec elles des années après, ça montre qu’on réfléchit, qu’on discute, que les débats autour du cinéma nous apprennent beaucoup et nous permettent de constamment évoluer.

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