Best-seller de l’année 2022, finaliste du Goncourt et couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Le mage du Kremlin opère désormais sur le grand écran. Roman de l’ancien conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli, proche notamment de l’ancien premier ministre transalpin Matteo Renzi, Le mage du Kremlin avait séduit le public en se frottant à une figure politique présentée comme aussi importante que mystérieuse et sulfureuse : Vadim Baranov, l’éminence grise à l’origine de l’ascension de Vladimir Poutine comme successeur de Boris Eltsine à la tête de la Russie post-soviétique. Sauf que Vadim Baranov… n’a jamais existé : si l’ensemble des noms et événements abordés par le roman sont réels, l’énigmatique Baranov est quant à lui une pure création composite, lointainement inspirée par Vladislav Sourkov, principal conseiller politique du Kremlin dans les années 2000. Revendiquant mener son barque sur un chemin tortueux entre documentaire et fiction (ce qui lui fut en partie reproché à sa sortie), le livre apparaissait comme destiné à nourrir une adaptation cinématographique, chapeautée ici par Olivier Assayas avec un casting international.
Pour illustrer le foisonnant ouvrage de Da Empoli, Olivier Assayas a fait appel à un certain Emmanuel Carrère, fils d’Hélène Carrère d’Encausse (au coeur de son dernier roman Kolkhoze, sorti en librairies il y a quelques semaines), spécialiste de la Russie qui a bien connu de son vivant le Tsar Vladimir Poutine. Il y a forcément là un clin d’oeil cocasse du destin puisque le même Carrère avait par le passé signé la biographie romancée d’Edouard Limonov, adaptée au cinéma par Kirill Serebrennikov l’an dernier, et dont la trajectoire épouse en contrepoint, presque par un jeu de miroirs, celle de Vadim Baranov. La figure de Limonov, qui traverse également le film d’Assayas, n’est qu’une de celles des noms médiatiques qui ont circulé dans les cercles du pouvoir russe avant d’en disparaître. Rien de surprenant qu’on croise par exemple dans Le mage du Kremlin l’oligarque et magnat des médias Boris Berezovsky, le champion d’échecs devenu opposant politique Garry Kasparov ou Evgueni Prigojine, ancien barbouze à la tête des tristement fameux commandos Wagner et éphémère putschiste contre le pouvoir poutinien en 2023, quelques jours avant sa mort dans un accident d’hélicoptère (la faute à pas de chance, vraiment).
Entendant épouser plus de trente ans de l’histoire contemporaine de la Russie, des années folles de l’hyperlibéralisme hors de contrôle sous Eltsine aux champs de bataille de l’Ukraine d’aujourd’hui, Le Mage du Kremlin ne pouvait être qu’une fresque ample, s’étendant sur deux bonnes heures et demie. Premier choix qui ne manquera pas de faire discuter certains : Assayas décide de faire parler ses personnages en anglais et d’en confier l’interprétation à une distribution très hollywoodienne. Le toujours excellent Paul Dano se voit confier ainsi la tâche de donner vie et crédibilité au fictif Vadim Baranov, un choix assez inspiré tant son mélange de douceur et de distance est adéquat pour incarner le vipérin Baranov, symbole de cette Russie passée maître dans l’art insaisissable de la manipulation psychologique. En face, difficile de trouver le bon choix hollywoodien pour donner vie à l’austère et granitique Poutine. Si la décision Jude Law avait de quoi faire lever quelques sourcils, l’acteur s’en sort honorablement en cherchant davantage à se fondre dans la silhouette poutinienne qu’à en singer les attitudes (ou leur absence en l’occurrence).

Par leur réserve face aux outrances de la société et du monde politique russe, les deux hommes incarnent l’idée phare qui guide Le mage du Kremlin et entend trouver une ligne directive au coeur des 30 années de paradoxes qui ont guidé l’histoire de la Russie depuis l’éclatement du bloc soviétique : si en Occident, l’argent est le nerf de la guerre dont découle le pouvoir, c’est l’inverse en Russie : la quête du pouvoir est l’alpha de la politique, et l’accumulation obscène d’argent sa conséquence. Un présupposé intrigant qui arrive à lier trois époques (pour résumer grossièrement), trois temps du règne poutinien : l’américanisation forcenée des années 90, la domination des oligarques des années 2000, et la fuite en avant oligopolistique qui s’est accentuée suite à leur chute. Avec une seule constante tout au long de ces 150 minutes : l’obsession du Tsar Poutine pour l’autorité du pouvoir hiérarchique absolu.
En ce sens, Le mage du Kremlin est bel et bien le contrepoint théorique parfait du Limonov de Serebrennikov. Le premier est un exercice de concision hyper compartimenté, où tout se joue autour d’une rencontre et d’un dialogue sur un échiquier géant, tandis que le deuxième est une épuisante cavalcade vers le chaos. Les deux films sont ainsi à l’image de leur héros, comme les deux faces d’une même pièce, tant les deux hommes semblent forgés dans le même moule. Impossible de ne pas voir dans le Baranov du premier segment, dans le Moscou libertin et autodestructeur de 1995, l’ébauche d’un potentiel Limonov, conscientisée par le caméo peu anodin de Carrère devant la caméra d’Assayas. Leurs destins croisés sont ceux d’une Russie qui n’a jamais autant souri qu’à ceux qui y ont chassé avant tout le pouvoir, peu importe leurs allégeances et amitiés politiques, qui n’ont finalement rarement eu aussi peu d’importance si ce n’est pour Poutine lui-même.
La force de Limonov et du Mage du Kremlin est aussi ce qui fait la limite de ces deux adaptations, qui peinent à convertir ce qui a fait le succès de leur média d’origine, pour le transposer sur grand écran. Le Limonov de Serebrennikov pêchait par un choix de point de vue sur le personnage Limonov assez malvenu, le réduisant à une caricature de trublion anti-système sur laquelle se projetait le cinéaste russe, contrairement au portrait qu’en faisait Carrère. Olivier Assayas, lui, pêche en refusant tout simplement d’embrasser le moindre point de vue sur son sujet. Son Mage du Kremlin ressemble davantage au squelette compressé d’une mini-série, compilant consciencieusement les grands épisodes du règne de Poutine sans prendre véritablement le temps de faire respirer son film, et d’y ajouter davantage de cinéma que de théorie.
Flirtant parfois avec le verbeux pour qui supporte mal les litanies de dialogues (pourtant finement ciselés ici), Le Mage du Kremlin a surtout du mal à faire exister ses personnages secondaires autrement que comme de simples adjuvants narratif, à l’exception probable de Will Keen, excellent en Berezovsky, âme damnée du poutinisme. Mais d’un Jeffrey Wright embourbé dans un rôle de journaliste uniquement là pour rappeler au spectateur que le récit de Baranov est lui aussi un exercice de mystification ; à la pauvre Alicia Vikander en trophy wife qui n’a pas grand chose à jouer (une constante bien trop présente dans la filmographie de cette excellente actrice au demeurant), les pions de l’échiquier du Kremlin n’ont souvent pas l’occasion de montrer une autre raison d’être. On ressort ainsi du Mage du Kremlin avec l’impression d’avoir assisté à un petit théâtre dialogué fort plaisant à suivre, rigoureusement incarné mais qui n’arrive jamais véritablement à se transcender cinématographiquement.
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas avec Paul Dano, Jude Law, Jeffrey Wright, sortie en salles prévue le 21 janvier

