Une page après l’autre : la boule au ventre

Pour sa quatrième édition, le Festival du Film Hongkongais de Paris (FFHKP) a quitté sa traditionnelle Épée de Bois de la rue Mouffetard et a pris ses quartiers pour une dizaine de jours non pas dans une mais bien dans deux autres salles de la capitale : le Saint-André des Arts et le Club de l’Étoile. C’est au sein de ce dernier, à quelques encablures de l’Arc de Triomphe, qu’était organisée une avant-première d’Une page après l’autre du jeune cinéaste hongkongais Nick Cheuk. J’avais comme l’impression de regagner mes pénates élyséennes, une semaine après la cérémonie de clôture du FFCP. Pourtant, ce soir là, j’allais bel et bien pleurer en cantonais.

Pour paraphraser l’équipe du FFHKP, Une page après l’autre est une rencontre entre plusieurs géants de l’industrie hongkongaise et quelques indépendant·es. S’il s’agit du premier long métrage de son réalisateur, le producteur du film n’en est en revanche pas à son coup d’essai. Derek Yee est en effet un vétéran du cinéma hongkongais, aussi bien devant que derrière la caméra. D’abord acteur pour la Shaw Brothers, il a ensuite participé à l’écriture et à la réalisation de plusieurs films majeurs comme Viva Erotica, People’s Hero ou encore Une Nuit à Mongkok. Aujourd’hui, il est surtout connu comme producteur d’autres grands noms comme July Rhapsody d’Ann Hui ou de machines à festivals comme In Broad Daylight de Lawrence Kan. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient Une page après l’autre : après une tournée des festivals asiatiques et européens, dont notre bon vieux Festival des Trois Continents l’an dernier, le film est arrivé sur les écrans d’Asie de l’Est et s’est hissé sur le podium du box-office hongkongais grâce à une presse favorable et un bouche-à-oreille efficace. En France, c’est le distributeur indépendant Wayna Pitch qui a mis le grappin sur le film et prévoit une sortie le 21 janvier prochain.

Notons par ailleurs que la photographie du film est assurée par un visage connu du FFHKP : Meteor Cheung. Celui-ci avait déjà travaillé sur le chouette The Narrow Road de Lam Sum. Mais revenons à Nick Cheuk, qui a écrit, réalisé et monté le film, pour lequel il a remporté plusieurs prix du meilleur nouveau réalisateur, à Hong Kong bien sûr mais aussi à Taïwan lors de la prestigieuse cérémonie des Golden Horse Awards. Une page après l’autre est une œuvre aussi touchante que profondément triste, qui fait écho à un phénomène social bien trop commun dans les pays d’Asie de l’Est. De l’aveu même du cinéaste, le film s’inspire largement d’une expérience personnelle mais aussi et surtout des vagues de suicides d’étudiant·es hongkongais·es de la seconde moitié des années 2010. Face à la pression d’un système scolaire toujours plus compétitif et de parents pris dans l’engrenage de la défense de l’honneur familial, de nombreux·ses jeunes ont commis l’irréparable plutôt que d’affronter les résultats de leurs examens.

« Je suis pas tout seul à être tout seul »

C’est dans ce contexte bien particulier qu’évoluent les deux personnages principaux du film : Eli (Sean Wong) est un petit garçon en difficulté à l’école, monsieur Cheng (Siuyea Lo) est un jeune professeur de lycée qui vient de prendre connaissance d’un brouillon de lettre de suicide retrouvé dans sa salle de classe. Plusieurs décennies les séparent, et pourtant, une histoire commune les lie et se dévoile petit à petit au fil du récit. Eli est constamment sous pression : ses notes ne sont pas assez bonnes pour ses parents, sa maîtresse le punit régulièrement, ses camarades de classes se moquent de lui et son petit frère est un élève modèle qui ne comprend pas ses difficultés. Pire encore, le père d’Eli est un homme violent et frappe son fils autant qu’il l’agresse verbalement. Ce garçon de dix ans vit un cauchemar et dort mal. Quand on ne les lui confisque pas, il trouve du réconfort auprès des héros de ses bandes dessinées ou de sa peluche favorite. Quand son père ne fait pas l’éloge de la méritocratie lors d’une réunion de parents d’élèves, il critique la professeure de piano d’Eli qu’il juge trop indulgente.

De son côté, monsieur Cheng mène l’enquête pour trouver l’auteur·ice de la lettre de suicide avant qu’iel ne passe à l’acte. Lui-même dépressif du fait d’un lourd secret familial, il peine à mettre ses sentiments de côté et se comporte comme de nombreux·ses profs héroïques du cinéma. C’est un homme qui veut sauver des vies, quitte à mettre sa propre situation en péril. Sean Wong et Siuyea Lo interprètent leurs personnages avec beaucoup de délicatesse et si la réalisation quelque peu académique fait vite craindre un pathos exacerbé, l’écriture du film et leurs talents d’acteurs sauvent Une page après l’autre des écueils habituels du drame social, malgré un tournage express d’une vingtaine de jours.

Pour interpréter le père d’Eli, Nick Cheuk a fait appel à une tête bien connue des amateur·ices de comédies hongkongaises : Ronald Cheng. C’est en découvrant le rôle à contre-emploi de Louis Cheung dans The Narrow Road de Lam Sum (tiens, encore lui) que le cinéaste a décidé d’opter pour une tactique similaire avec le personnage du père dans son propre film. Ronald Cheng a l’apparence et la drôlerie d’un papa travailleur et aimant, mais se révèle bien vite être un pater familias autoritaire et effrayant. C’est de cette juxtaposition que jaillit la terreur : à travers les yeux d’Eli, les spectateur·ices entrevoient le double visage d’un homme qui martyrise sa femme et ses enfants au nom du bien commun.

Ronald Cheng, père modèle

Au-delà de l’horreur, le film propose également une narration à deux vitesses qui alterne entre les temporalités de l’élève et du professeur avant de relier les deux par une pirouette scénaristique bien négociée qui rend le tout extrêmement réussi. On ne sort pas indemne d’Une page après l’autre, mais le film a le mérite de mettre le doigt et d’appuyer très fort sur une réalité que beaucoup de parents d’élèves choisissent d’ignorer : le capitalisme n’attend pas le nombre des années pour commencer à broyer les consciences. Trop de jeunes s’ôtent la vie chaque année à cause de la pression croissante du système scolaire sur leurs épaules et il est temps d’en prendre pleinement conscience pour forger une société plus juste demain.

Pour finir, j’aimerais faire remarquer la similarité des affiches d’Une page après l’autre et de Yi Yi d’Edward Yang. Eli et Yang Yang sont deux petits garçons curieux et imaginatifs. Seul l’un d’entre eux a eu la chance d’avoir un père attentif et encourageant. Plus qu’un clin d’œil, je choisis d’y voir un plaidoyer pour que l’on écoute enfin les enfants.

Les deux faces d’une même pièce

Une page après l’autre, un film de Nick Cheuk, avec Siuyea Lo, Sean Wong et Ronald Cheng. Projeté au FFHKP 2025. En salle en France le 21 janvier 2026.

About The Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.