Arras Film Festival 2025 : Les coups de coeur de Cinématraque

L’édition 2025 de l’Arras Film Festival s’est close ce dimanche en offrant l’Atlas d’Or, sa récompense majeure à Solitary de l’irlandais Eamonn Murphy, petit long-métrage autoproduit au budget riquiqui (70.000 euros) sur la plongée aux enfers d’un retraité veuf victime d’un cambriolage à son domicile. Depuis près de 10 ans, Cinématraque couvre les festivités arrageoises, l’occasion de faire le plein en interviews qui alimentent (nous avons pu y croiser Sébastien Betbeder pour L’incroyable femme des neiges ou Dominik Moll pour Dossier 137) ou alimenteront les colonnes du site dans les semaines à venir. Mais c’est aussi l’occasion de voir des films, beaucoup de films, y compris des productions parfois méconnues, dont on n’est même pas sûrs que tous sortiront un jour en salles en France, mais qu’on a quand même envie de défendre. Tour d’horizon de six d’entre eux, qui ont donné le ton d’une édition toujours aussi dense en qualité.

Le palmarès de l’Arras Film Festival 2025 :

Atlas d’Or / Grand Prix du Jury : Solitary d’Eamonn Murphy

Mention spéciale : L’âge mûr de Jean-Benoît Ugeux

Atlas d’Argent / Prix de la Mise en scène : Renovation de Gabriele Urbonaite

Prix SFCC de la Critique : Made in EU de Stephan Komandarev

Prix Regard Jeune des lycéens : I Swear de Kirk Jones

Prix du Public : I Swear de Kirk Jones

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On vous croît d’Arnaud Dufeys et Charlotte Devillers (en salles depuis le 12 novembre)

Le pitch d’On vous croît : Aujourd’hui, Alice se retrouve devant un juge et n’a pas le droit à l’erreur. Elle doit défendre ses enfants, dont la garde est remise en cause. Pourra-t-elle les protéger de leur père avant qu’il ne soit trop tard ?

Le premier coup de cœur de cette sélection est aussi une invitation à vous rendre assez vite en salles puisque On vous croît est d’ores et déjà sorti dans les cinémas français au moment où cet article sort. Prototype de ce que l’un des poncifs de la critique cinéma peut qualifier de “film coup de poing”, On vous croît reconstitue en 1h18 une histoire d’abus sexuels en se concentrant uniquement sur un épisode de l’affaire : une confrontation dans un tribunal de justice prélude au futur au procès. Tourné et filmé au cordeau (la scène centrale de quasiment une heure a été mise en boîte en une seule prise à l’aide de plusieurs caméras), On vous croît fait de l’épure un spectacle sans pour autant virer dans le malsain, mettant la bataille des mots et des récits au coeur du traumatisme sur lequel se penche la justice. Entourés d’avocats professionnels dans l’exercice de leurs propres fonctions, Myriem Akheddiou et Laurent Capelluto livrent un duo de performances saisissantes. Un film aussi clinique que le décor blanc immaculé de sa salle d’audiences pour un film toujours sur le fil et qui trouve toujours la bonne note.

Les dimanches d’Alauda Ruíz de Azúa (sortie prévue le 11 février 2026)

Le pitch des Dimanches : Ainara, 17 ans, brillante et idéaliste, s’écarte des chemins tracés pour écouter sa vocation et confie son désir de devenir religieuse. Sa révélation bouleverse sa famille, ouvrant un abîme de questions et de tensions où se mêlent inquiétude, incompréhension et amour.

Si le nom d’Alauda Ruiz de Azúa n’évoque pas forcément encore grand chose au public français, la réalisatrice basque n’est pourtant pas une totale inconnue chez nous puisqu’elle s’est révélée cette année aux commandes de la mini-série Querer de Movistar+, lauréate du Grand Prix du festival Séries Mania et diffusée en juin dernier sur Arte. Les spectateurs avertis retrouveront d’ailleurs avec plaisir l’actrice principale de la série, Nagore Aranburu, dans le rôle de la mère supérieure du couvent dans lequel la jeune Ainara veut entrer dans les ordres. Mais au-delà de ça, ils retrouveront surtout la finesse d’écriture de la cinéaste au service d’un sujet brûlant : le déchirement d’une famille qui découvre que l’une d’entre eux veut devenir bonne sœur avant même sa majorité. Questionnant la relation à la fois, à un si jeune âge, mais aussi la rigidité voire l’intolérance d’un certain athéisme du fait des préjugés pesant sur la religion catholique, Les dimanches (Los Domingos dans la langue de Lamine Yamal) est une œuvre doucement sulfureuse, dont le classicisme vénéneux questionne un sujet sensible, sans pour autant verser dans le prosélytisme et les discours préconçus. Sans doute mille fois plus efficace dans son ambition œcuménique que n’importe quelle croûte sortie par Saje Distribution, Les dimanches tient aussi en grande partie sur les épaules de la révélation Blanca Soroa, dont le visage de madone alimente davantage le trouble séismique qui secoue les certitudes des adultes.

Allah n’est pas obligé de Zaven Najjar (sortie prévue le 11 mars 2026)

Le pitch d’Allah n’est pas obligé : Birahima, orphelin guinéen d’une dizaine d’années, raconte avec ironie comment il est précipité dans la guerre en tentant de rejoindre sa tante au Libéria. Yacouba, un homme douteux, le convainc de devenir enfant soldat, tandis qu’il devient grigriman et féticheur parmi les combattants. Baladé entre les factions ennemies, Birahima grandit en accéléré et apprend à se méfier des histoires qu’on lui raconte.

Adapté du best-seller du même nom d’Ahmadou Kourouma, Prix Renaudot 2000, Allah n’est pas obligé nous plonge au coeur du drame des enfants soldats contraints de prendre les armes pour les guerres des adultes, en l’occurrence ici lors des guerres civiles au Libéria et au Sierra Leone. Récit d’initiation picaresque trépidant, le film de Zaven Najjar est une plongée dans les horreurs qui déchirent le continent africain depuis des décennies. Englouti sous les acronymes de milices et partis divers et les noms de criminels de guerre, le spectateur assiste impuissant à la descente en enfer du jeune garçon, pas aidé par un tonton bonimenteur se faisant passer pour un marabout prestigieux (doublé par l’omniprésent Thomas NGijol). Rendant grâce au parler et à la langue du roman de Kourouma, le personnage de Birahima, pas simplement présenté comme une brebis emmenée à l’abattoir mais comme un garçon gardant la tête haute en toutes circonstances, apporte une abrasivité bienvenue à cette histoire. Allah n’est pas obligé pêche par moments par un rythme un peu confus et une animation à laquelle il faut s’habituer, mais sa justesse et sa puissance évocatrice sauront convaincre tous les publics.

L’âge mûr de Jean-Benoît Ugeux (date de sortie inconnue)

Le pitch de L’Âge mûr : Ludovic, un architecte quarantenaire à qui tout réussit, commence une idylle avec Nathalie, mère de deux jeunes filles, Laëtitia et Luna. Au fur et à mesure que se tisse leur amour naissant, Ludovic se sent de plus en plus proche d’elles. Mais lorsque Nathalie décide de prendre ses distances avec lui, ce dernier perd pied. Commence alors une longue chute.

Acteur belge venu du théâtre, visage aperçu dans des seconds ou troisièmes rôles au cinéma chez le tandem Delépine/Kervern, Joachim Lafosse ou tout récemment dans l’adaptation de L’Etranger par François Ozon, Jean-Benoît Ugeux passe pour la première fois derrière la caméra pour évoquer L’âge mûr traversé par le personnage qu’il interprète lui-même dans le rôle-titre. Sur une trame en apparence cousue de fil blanc (illustrer la crise de milieu de vie d’un homme qui voit sa nouvelle relation s’effriter), l’acteur-réalisateur privilégie la douceur et le temps long, retardant autant que possible l’inéluctable résolution sentimentale de son film pour privilégier l’auscultation des liens profonds que Ludovic a notamment pu tisser avec ses nouvelles belles-filles (particulièrement l’aînée). Il en découle un film d’une inattendue douceur, qui n’en rend que plus amer le contrecoup qui finit par s’abattre quand on n’y pensait presque plus. Film d’acteur écrit pour des acteurs, L’âge mûr s’offre même une sous-intrigue professionnelle assez réussie qui nous confirme que 2025 est bien l’année des architectes au cinéma. Touchant sans être larmoyant, L’âge mûr porte bien son nom tant il semble porter la voix d’un réalisateur suffisamment confiant dans son texte pour ne pas avoir à en appuyer les affects.

The Altar Boys de Piotr Domalewski (date de sortie inconnue)

Le pitch de The Altar Boys : Un groupe d’enfants de chœur tente de montrer qu’il y a une justice à leurs voisins d’une cité ouvrière.

Des petits Robin des Bois polonais sèment les bonnes oeuvres et une sacrée pagaille dans leur paroisse d’une petite cité ouvrière, voilà le programme d’un film calibré pour plaire à tous les publics. Réalisé par le cinéaste Piotr Domalewski, dont seul le précédent film Opération Hyacinthe est arrivé en France par l’intermédiaire de Netflix, The Altar Boys est autant un film sur la difficulté d’appliquer les idéaux chrétiens de charité et d’entraide dans le monde capitaliste moderne que sur l’hypocrisie de l’Eglise dans son incapacité à mettre en application ses préceptes. Habités par la fougue de la jeunesse et de l’idéalisme, les jeunes enfants de chœur (apprentis rappeurs à leurs heures perdues) de The Altar Boys portent avec eux un message universel qui en fait sans doute un film idéal pour les jeunes publics. Avec beaucoup d’humour et de coeur, et porté par l’énergie de ses quatre jeunes acteurs principaux, The Altar Boys est un joli film solaire et inquiet qui en dit autant sur l’état de notre monde que sur le besoin pour les jeunes générations de continuer à croire en ce qu’ils peuvent accomplir, même à leur simple échelle.

Renovation de Gabriele Urbonaite (date de sortie inconnue)

Le pitch de Renovation : Ilona, 29 ans, emménage avec son compagnon dans un nouvel appartement, mais la rénovation de l’immeuble bouleverse son quotidien. Sa rencontre avec Oleg, un ouvrier ukrainien, fissure peu à peu l’image idéale qu’elle se faisait de sa vie.

2025 fut l’année de l’architecture et de l’urbanisme au cinéma, et la proposition intimiste de la jeune cinéaste lituanienne Gabriele Urbonaite rejoint la liste des œuvres à avoir su investir le décor domestique dans sa composante sentimentale et politique. Dans un immeuble où se croisent des familles de toutes nationalités, Ilona (Zygimante Elena Jakstaite) réinvente son quotidien de pré-trentenaire en crise en faisant la connaissance d’Oleg, ouvrier du chantier de son immeuble qui a dû fuir l’Ukraine (Roman Lutskyi, qui tenait la tête d’affiche de Honeymoon, sacré à Arras par l’Atlas d’Or l’an dernier). Filmé dans un élégant 16mm granuleux, ce beau film infusé de l’esprit du cinéma de Joachim Trier ne manque cependant pas d’abrasivité, d’autant plus dans le contexte politique actuel. Situé quasi exclusivement en huis clos dans l’immeuble décrépi enseveli sous les échafaudages, le film ne s’autorise une escapade que dans son final rythmé par une balade à travers les rues de Vilnius, longeant les murs de la capitale lituanienne portant encore les stigmates de libération du joug nazi en 1944 et des événements de janvier 1991 où la ville a pris sa totale indépendance du bloc soviétique à l’agonie. A l’heure où la Lituanie voit planer l’ombre toujours plus menaçante du Kremlin, comme en témoignent les récentes incursions de drones dans l’espace aérien du pays ces dernières semaines, ce très beau Renovation est autant le portrait d’une jeune femme qui renoue contact avec ses sentiments qu’avec ceux, sourds et inquiets, de son pays.

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