Les coups de cœur de la rédac : Octobre 2025

« Voici Halloween, voici Halloween », le spooky month est déjà derrière nous, mais nous n’avons pas fait que manger des friandises en se déguisant en Lecornu, nous avons également regardé des films ! Voici nos coups de coeur du mois :

 

Captain Jim : American in Paris, de Joe Hisaishi

Joe Hisaishi & New Japan Philharmonic World Dream Orchestra

Sachez que ce sacripant de Mehdi avait encore pré-rempli ma catégorie, cette fois avec la mention « Kaamelott volume 2 partie 1 », un film que je n’ai même pas vu. Pourtant j’aime bien la série Kaamelott… Et c’est peut-être pour ça d’ailleurs que je ne l’ai pas vu.

Bref, plutôt que de parler de cinéma je vais encore tricher et parler de musique… Mais de musique de film. On connaît Joe Hisaishi en France principalement pour ses compositions Ghibliesques qui accompagnent les films de Hayao Miyazaki, ou encore pour son travail auprès de Takeshi Kitano. Mais saviez-vous que le bonhomme, qui avant même de s’intéresser au septième art composait du jazz contemporain bruitiste ultra perché, avait signé plus de QUATRE VINGT bandes originales ? Et oui. Et oui. Il a même fait la BO du film Le Petit Poucet d’Olivier Dahan.

Une composition que l’on peut entendre sur mon coup de coeur de ce mois-ci, puisqu’il s’agit d’un disque enregistré par Joe Hisaishi et l’orchestre philarmonique Japonais « World Dream », dans lequel il explore plusieurs univers cinématographiques. Le seul morceau composé par ses soins sur l’enregistrement est bien tiré du Petit Poucet, mais ce sont les autres pistes que je trouve absolument fascinantes. En effet, le compositeur et chef d’orchestre japonais s’empare sur une heure de musique de compositions signées Gershwin, Cole Porter, mais aussi et surtout Michel Legrand. Vous trouverez ainsi sur ce disque deux suites orchestrales qui reprennent les airs des Demoiselles de Rochefort ainsi que des Parapluies de Cherbourg, mais à la sauce Joe Hisaishi. C’est relativement saisissant : on reconnaît instantanément l’ADN et les mélodies de Legrand, et pourtant il y a quelque chose dans le rythme, la manière de lier les notes et les contrepoints qui donnent l’impression inimitable d’écouter du Joe Hisaishi. Il n’avait pas besoin de ça pour me prouver que c’est un des plus grands, mais cela s’ajoute à une liste déjà longue comme le bras de Luffy. Jetez-y une oreille !

Magui : La Reine Margot de Patrice Chéreau

La ressortie du film de 1994 restauré en 4K était annoncée pour le 1er octobre, et je savais qu’il me fallait saisir cette occasion. Je l’ai même mise en exergue à deux reprises différentes dans mes sélections hebdomadaires de séances de cinémas de patrimoine à Paris (oui, c’est de la promo éhontée). Une fois le moment venu de le voir pour de vrai, cependant, me voilà qui traînais des pieds : 2h41 minutes au compteur, une aura d’œuvre empesée, compassée, les nombreuses parodies du jeu d’Isabelle Adjani, la météo morose, tout conspirait à me décourager… Mais voilà, j’ai fini par y aller et être terrassée par la beauté et le souffle du film de Patrice Chéreau.

Je ne suis pas la plus grande fan des récits historiques, mais cette adaptation d’Alexandre Dumas a tout pour séduire même les plus allergiques au films en costumes, notamment : du sexe et de la violence (et du brocart magnifique, regardez la photo, non mais vous avez vu ce brocart ?). Le récit du massacre de la Saint Barthélémy résonne tout particulièrement avec l’actualité, et plus largement avec l’horreur des génocides qui se répètent depuis des siècles, toujours aussi absurdes et écœurants. Le romanesque se mêle à la politique, il y a des complots dans des complots, des tentatives d’empoisonnements plus créatives les unes que les autres, des rebondissements et des tragédies. Et Isabelle Adjani, excellente, dans une ribambelle de costumes somptueux. Parfois, la hype a raison – et c’est bien le cas ici !

Pauline: The Village de Night Shyamalan

Mon plus grand coup de coeur du mois d’octobre c’est mon voyage au Japon, ce qui fera écho au coup de coeur de Captain Jim que je valide d’ailleurs totalement, mais pour arriver à ce lointain pays j’ai dû passer de longues heures dans un truc en métal qui vole et j’ai donc eu le temps de rattraper quelques pépites (ou quelques trucs moins bien comme Ballerina). À l’aller, j’ai découvert un des rares bons films d’Adam Sandler, The Wedding Singer, ainsi que Cloud de Kurosawa, et au retour j’ai donc découvert The Village de M.Night Shyamalan. 20 ans après la sortie du film, celui-ci n’a pas vraiment vieilli, à l’exception notable du personnage d’Adam Brody. Une des raisons à cette éternelle jeunesse est l’accent mis sur les effets spéciaux « pratiques » et non en CGI, à l’esthétique impeccable qui plus est, et une autre raison est comme souvent ou toujours, les thèmes mis en valeur. Ici, la foi (au sens large) chère à Shyamalan, notamment en des sentiments purs tels que l’amour ou la vérité est incarnée superbement par Bryce Dallas Howard et Joaquin Phoenix. Bien que le réalisateur ne semble pas chercher à en faire un commentaire politique (dommage), il y a aussi cette idée toujours vérifiée aujourd’hui que les personnes riches peuvent littéralement se retirer du monde et créer leur propre communauté, à l’abri du reste de la planète. Mais bon, il y a surtout Bryce qui tend la main dans le noir et Joaquin qui la saisit, et ça, ça me suffisait déjà.

Mehdi : La Dame de Shanghai d’Orson Welles

 

Alors oui, je sais, la Cinémathèque fait une rétrospective spéciale Orson Welles, mais rien à voir, je l’ai vu tranquillement assis dans mon canapé. Et puis c’est pas comme si on était des grands fans de la Cinémathèque actuellement à Cinématraque. Donc restons sur La Dame de Shanghai, film détesté à son époque et adoré aujourd’hui, que je découvrais à cette occasion. Le film s’inscrit parfaitement dans cette catégorie un peu étrange des films noirs dont on comprend pas grand chose au scénario, mais dont ça fait partie du charme.

Michael (Orson lui-même) tombe par hasard sur Elsa (Rita Hayworth, en instance de divorce avec Welles à ce moment-là, ce qui a ajouté toute une dimension people d’Hollywood à la lecture du film autour notamment de sa coupe de cheveux). Il se retrouve ensuite embarqué dans une sombre affaire de faux-meurtre qui devient vrai. On comprend rapidement que si qui intéresse Orson Welles dans cette adaptation d’un livre oublié d’un auteur oublié, c’est cette succession de jeux de faux-semblants dont il va habiter habilement sa mise en scène. On se perd avec plaisir dans les plans magnifiques (en noir et blanc) du réalisateur. De la visite de l’aquarium et ses requins en arrière-plan à la célèbre scène du labyrinthe de glaces, c’est un régal pour les mirettes, comme disent les jeunes. Et puis je la trouve très bien moi Rita Hayworth avec les cheveux courts…

Julien : Le cas David Zimmerman de Lucas & Arthur Harari

Comme la majorité des membres de Cinématraque, je confesse que peu de noms m’intriguent autant dans le cinéma français que celui d’Arthur Harari. Peu d’entre eux peuvent en tout cas se targue d’un enchaînement sur deux Cannes d’affilée de la qualité de celui du phénoménal Onoda : 10.000 nuits dans la jungle, puis de la Palme d’Or bien méritée Anatomie d’une chute, qu’il cosigne avec sa compagne Justine Triet (sans oublier sa prestation discrète mais remarquée dans le tout autant fantastique Procès Goldman de Cédric Kahn). Alors que son prochain film L’inconnue sera à coup sûr l’un des noms les plus attendus sur la Croisette en mai prochain, impossible de ne pas me plonger dans Le cas David Zimmerman, bande dessinée publiée l’an dernier qu’Arthur Harari signe avec son frère Lucas, dessinateur, dont L’inconnue est l’adaptation libre.

David Zimmerman est un homme comme un autre, un inconnu dans la foule. Ce photographe parisien, à l’aube de la quarantaine, rencontre lors d’une soirée du Nouvel An une femme que personne ne connaît, mais qu’il se souvient avoir croisée dans le passé. Après une nuit bien agitée, David se réveille… dans le corps de la femme avec il vient de faire l’amour. Histoire inspirée du concept philosophique de métempsycose (le transfert d’une âme d’un corps à un autre), Le cas David Zimmerman est une histoire de peu de mots et hautement cinématographique en elle-même. Sur des doubles pages entières parfois sans aucune bulle de dialogue, les frères Harari pensent découpage, un peu comme un storyboard qui épure le récit du langage pour laisser place à l’étrangeté et au vertige métaphysique dans lequel s’enferment progressivement ses personnages. Puissant, radical, sans jamais à avoir à en faire trop. Espérons que le film qui en découlera saura aussi bien gérer ses effets (en tout cas son absence relative).

Juliette « Antigone » : The Dead de John Huston (1987)

L’été 2024, je réalisais mon rêve en allant en Irlande. Sur place je tombais encore plus amoureuse de la culture, de l’accent, de l’état si particulier de cette île encore colonisée et pleine de stigmates. Au retour, incapable de passer à autre chose, je découvrais Les gens de Dublin de James Joyce, avec une édition achetée dans la ville même évidemment, et je continuais mon exploration des habitants, de leurs problème et histoires. Et comme beaucoup je me suis laissé hantée par la dernière nouvelle, The Dead, et son ultime phrase inoubliable. En janvier 2025, j’allais voir La chambre d’à côté de Pedro Almodovar qui n’eut pour seul intérêt de m’apprendre qu’il existait une adaptation de cette nouvelle, par John Huston. Et ce n’est finalement qu’en octobre que je me décidais enfin à lancer le film.

Fidèle à la nouvelle, The Dead de John Huston reprend sa structure, n’impose pas réellement de vision pour laisser plutôt vivre celle de Joyce comme elle aurait pu s’exprimer par l’image animée. Tout commence par un repas en lumière dorée. Le piano accompagne les répliques qui vont en tous sens, on vogue de personnages en personnages et on comprend les liens qui unis, les bienséances qui permettent d’éviter les accros, les tensions cultivées depuis des années, un peu tabous, un peu tues. On parle politique, de l’Angleterre, d’un chanteur noir, on exclut celui qui est différent, mais on est toujours souriant. Bref on s’accole à une soirée irlandaise bourgeoise où le tabou est indétachable du catholicisme. James Joyce loin d’être le plus chauvin des irlandais a déjà eu à cœur de dénoncer les pratiques rigides d’une religion enfumant l’esprit des plus jeunes, ne créant que peur et dégoût de soi. La chaleur du dîner est trop belle pour être crue et doit son faible équilibre à l’effort de tout à chacun pour ne pas prononcer un mot plus haut que l’autre, pour ne pas approfondir les sujets qui fâchent, qu’ils soient personnels (le cousin alcoolique et triste) ou politiques (la lutte contre les britanniques).

Les failles apparaissent finalement ailleurs, dans ce que les bonnes manières ne peuvent contrôler. Dès qu’un poème ou un morceau de piano original retentissent, Huston les laisse se dérouler entièrement et on ne se contente plus d’imaginer comme dans la nouvelle car on peut entendre. De façon si belle et émouvante, Huston filme les visages qui écoutent ; et dans la réaction face à l’art, on comprend toute la profondeur de personnes qui ne sont pas que frivolité et politesse. L’aboutissement de ce procédé est un plan sublime d’Anjelica Huston qui écoute un chant alors qu’elle partait. Elle s’arrête dans l’escalier et reste immobile, son corps se découpant dans un vitrail comme si elle était une icône. Ce qui permet d’accéder au divin, ce n’est pas la prière mais la beauté d’un chant poussé en fin de soirée quand chacun est un peu éméché, un peu fatigué, plus propice à la cassure.

Et ce divin art permet de briser le bonheur factice et permet de parler de la mort. Ce n’est plus le présent à sauver qui règne dans les dernières minutes mais le passé déjà fané. Le film devient aussi immobile que la neige, l’art se mêle aux souvenirs, aux pierres, aux morts et à la neige comme des choses éternels, impénétrables, mais fondatrices tant de l’Irlande que des Irlandais·es. La dernière phrase alors si connue est prononcée et prend tout son sens dans ces images de John Huston calmes et contrastées dans les paysages d’un pays à l’Histoire complexe – encore plus en 1987 qu’en 1914 – où les morts, où la colonisation, où l’emprise de la religion catholique et de la culture gaelique sont indissociables des irlandais·es qui foulent Dublin, indissociables de leur problèmes, de leurs tracas : “His soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the universe and faintly falling, like the descent of their last end, upon all the living and the dead.”

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