Ce film a été élu « Film du mois d’octobre » par la rédaction Cinématraque
Raconter comment l’Occident a saboté la décolonisation de l’Afrique à travers le destin de Patrice Lumumba, éphémère Premier ministre du Congo, sur des airs de jazz, voilà l’étonnant projet de Johan Grimonprez avec Bande-son pour un coup d’État, documentaire d’abord diffusé sur Arte avant de sortir en salles cet automne. Cela pourrait donner un passionnant mais scolaire reportage qui enchainerait interviews et voix off monocorde. Heureusement, Grimonprez choisit de concevoir son film comme une jam session vertigineuse qui ne nous laisse jamais le temps de respirer.
La première grande réussite du film est de se débarrasser d’explications superflues. Le film s’appuie sur sa matière, et sur un travail que l’on imagine colossal : des extraits de livres, des images d’archives et des interviews. On ne ressortira pas de la séance en étant incollable sur l’histoire de la République démocratique du Congo, mais ce n’est clairement pas l’objectif du réalisateur. On ressortira par contre de la séance en ayant l’impression d’avoir compris un moment d’histoire et ce qu’il représente. Peu importe si on se perd parfois dans les chronologies ou si on n’est pas sûr d’avoir saisi l’implication exacte des différents protagonistes parfois présentés succinctement. On sent vivre l’Histoire devant Bande-son pour un coup d’Etat et cela rend ce qui est raconté d’autant plus révoltant.

L’autre grande réussite du film est évidemment son montage. Dès les premières secondes on réalise qu’on est en train de voir un chef d’œuvre de minutie rythmique. En s’appuyant sur les génies du jazz (Armstrong, Ella Fitzgerald, Max Roach, Abbey Lincoln, Duke Ellington, Nina Simone…), Grimonprez insuffle la vitalité de cette musique à son documentaire. En coupant brusquement les plans, en revenant en arrière, en répétant, en ajoutant une nouvelle ligne musicale à un récit déjà posé, le réalisateur fait entrer en symbiose son montage et les artistes qu’il convoque. La place du jazz dans ce film n’est pas un simple effet artistique. Bande-son pour un coup d’Etat montre également l’importance de ces artistes noir.e.s dans les luttes civiques aux Etats-Unis et la difficulté pour eux de se positionner en tant qu’américains noirs sur les combats politiques africains. Louis Armstrong est même manipulé par la CIA pour vendre le rêve américain aux congolais pendant que leur destin se joue dans les ombres cyniques de la « realpolitik».
Dans la petite salle montreuilloise où j’ai vu le film, un dimanche soir, une semaine après sa sortie, sans présence d’aucun membre de l’équipe, les applaudissements ont spontanément éclaté lorsque le générique est arrivé. Ça ne m’était pas arrivé depuis Avengers : Endgame mais je ne suis pas sûr qu’il faille y trouver un lien. Cela montre par contre l’efficacité redoutable de Bande-son pour un coup d’Etat pour emporter son public dans sa folle énergie, même si son chant est celui de la tristesse et de la colère. Quel plus bel hommage au jazz ?

