Encore une journée au Festival du Film Coréen à Paris : des séances pleines d’émotions, des discussions passionnantes dans les files d’attente, du cinéma plein la tête et surtout l’envie de vous parler de Home Behind Bars, premier long métrage de la réalisatrice Cha Jeong-yoon.
Tae-jeo (Song Ji-hyo) est surveillante pénitentiaire dans une prison pour femmes : le visage fermé, le ton sec, aimable comme une porte de prison, elle marche le dos droit et le menton levé. Dans une cellule du bloc dont elle a la charge réside Mi-young (Ok Ji-young*), une détenue quarantenaire dont la mère vient de mourir. À la faveur d’une péripétie que je me garderai bien de divulgâcher, Tae-jeo va faire la rencontre de Jun-young (Do Yeong-seo), la fille adolescente de Mi-young.
Plus qu’un simple film de prison au féminin, Home Behind Bars est une chronique de la vie des surveillantes, elles-mêmes prisonnières de leur corporation. Certaines sont jeunes et idéalistes, à l’image de la jeune recrue qui accompagne Tae-jeo dans ses rondes. D’autres, plus âgées, sont résignées et amères. Des barreaux d’acier séparent les prisonnières de leurs gardiennes ; elles sont pourtant beaucoup plus proches qu’elles ne le pensent. Toutes viennent de ces immenses tours de béton blanc qui encerclent Séoul : qu’on ne s’y trompe pas, toutes appartiennent à la même classe sociale.

Au fil de l’histoire, Tae-jeo devient presque une mère de substitution pour Jun-young, privée d’amour maternel par l’institution carcérale. Cette jeune fille est une passerelle, une porte vers une autre vision du monde, qui permet pour un temps à la surveillante de s’évader de ce monde où l’on enferme les gens pour les punir. Mais Tae-jeo garde la tête froide et croit en son métier, qu’elle essaie de faire de la manière la plus humaine possible. Dans ce monde où les détenues n’ont de valeur que ce qu’elles sont capables de produire pour quelques wons de l’heure, elle essaie de maintenir l’équilibre entre professionnalisme et empathie. Cependant, le vernis craque à mesure que le film progresse : le carcéralisme déshumanise par nature, et de cette impossible réconciliation nait une frustration grandissante.
Peu à peu, la prisonnière et sa geôlière se rapprochent, et comprennent que leurs sorts auraient aisément pu être inversés par un coup du sort. Toute libre qu’elle est, Tae-jeo n’en demeure pas moins prisonnière de son morne quotidien ; les jours se répètent et l’illusion du choix s’effrite. Contribuer à l’enfermement d’autrui détruit peu à peu l’âme : derrière ses yeux fatigués, on devine les nuits passées à scruter le plafond de sa chambre. Son unique loisir est par ailleurs le seul accessible aux détenues : la lecture. Aider Mi-young et sa fille, c’est s’aider elle-même et s’octroyer une brève évasion.
Entendons-nous bien : aucun des personnages de ce film n’est abolitionniste, loin s’en faut, mais les dialogues et les situations semblent plaider en faveur de l’ouverture d’une discussion autour de la prison. On comprend cependant que ce dialogue ne pourra pas être à l’initiative des seules surveillantes. Elles sont trop nombreuses à être persuadées que les prisons existent pour une bonne raison, que « ce sont nos impôts qui paient pour ces parasites et qu’après tout elles devraient être reconnaissantes d’avoir le gîte et le couvert ». Nous sommes face à une profession qui entretient elle-même sa légitimité à grand renfort d’œillères et d’alcool. Qu’importe si le gîte consiste en quinze mètres carrés pour cinq personnes ou si le couvert se résume à du riz accompagné de légumes en conserves, les prisonnières méritent leur situation.
Home Behind Bars prend le temps de donner la paroles aux gardiennes pour mieux révéler l’horreur de la condition des embastillées. C’est un film sur les geôlières qui dénonce sans mot dire tout ce que la geôle a d’inhumain.

S’il est parfois un peu tire-larmes (la faute à la musique qui appuie trop une mise en scène pourtant déjà efficace), le film regorge toutefois de bonnes idées. On ne sait notamment pas pourquoi toutes ces femmes purgent une peine de prison et la question n’est jamais évoquée. Cela participe à véhiculer l’idée que la prison est injuste, qu’importe la raison derrière la peine. De même, certaines aberrations carcérales rythment le développement du personnage de Tae-jeo, à commencer par l’impossibilité de Mi-young de se rendre à l’enterrement de sa propre mère.
Enfin, de jolies idées de mise en scène émaillent le film et contribuent à le rendre impressionnant pour un tout premier long métrage. On ne peut s’empêcher de penser aux innombrables autres films de prison qui recyclent sans cesse les mêmes poncifs et oublient de remettre en question l’institution, et on se dit que Cha Jeong-yoon ira loin.
Ce sera mon dernier article consacré à la section Paysage du FFCP. Pour lire une critique du film d’animation The Square de Kim Bo-sol, lisez donc celle de Gabin, qui s’est également entretenu avec le réalisateur à Annecy il y a quelques mois. Je vous quitte le cœur léger après une vingtaine de séances et j’ai hâte de remettre ça l’an prochain.

*Ok Ji-young, que les personnes de bon goût ont déjà vue dans l’excellent Take Care of My Cat de Jeong Jae-eun, un drame social majeur du cinéma sud-coréen du début du siècle.
Home Behind Bars, un film de Cha Jeong-yoon, avec Song Ji-hyo, Ok Ji-young et Do Yeong-seo. Projeté au FFCP 2025.


Ça à l’air très cool ! Hâte de le découvrir.