On ne perd pas nos bonnes habitudes avec la nouvelle année qui commence : retour sur les moments forts de nos rédacteurs et rédactrices pour ce mois de janvier !
Captain Jim : Coming Out, un court-métrage en stop-motion très à propos dans l’actualité du moment

Pour beaucoup de raisons et presque aucune de réjouissante, les personnes trans sont au centre des débats publics en ce mois de janvier. La faute à deux actualités : d’une part, les succès et récompenses du film Emilia Perez de Jacques Audiard, qui suscite des réactions virulentes au sein de la communauté trans du fait d’une représentation jugée au mieux maladroite, au pire insultante. La seconde, ce sont les décrets présidentiels de Donald Trump qui viennent mettre en danger les personnes trans aux États-Unis, en leur niant carrément toute existence légale.
C’est suite à ce contexte pour le moins inquiétant que je suis tombé sur un compte Bluesky qui partageait des films sur l’identité trans, réalisés par des personnes concerné.e.s.
Dans la liste, on y trouve un court-métrage absolument merveilleux de Cressa Maeve Aine, spécialiste de la stop motion, dans lequel Godzilla découvre que son enfant (Godzilla Junior, pas Minilla; heureusement pour nos yeux) est en plein doute sur son identité.
Coming Out se paye le luxe non seulement d’être une histoire touchante et décalée sur un parent qui tente de comprendre son enfant (avec le bonus rigolo qu’il s’agit de Godzilla : il faut le voir dans son fauteuil avec ses petites lunettes lire un bouquin pour comprendre que la vie vaut d’être vécue), mais aussi d’être particulièrement bien mis en scène lorsqu’il s’agit de faire du pastiche de film de monstre géant, avec une utilisation intelligente du décor et du cadrage qui est de toute beauté.
Le court-métrage est instantanément devenu un de mes films préférés, que tous les fans de Godzilla doivent absolument voir.
Juliette « Antigone » : Vous les femmes…
Le coup de cœur de mon mois, c’est tout simplement les cinéastes femmes (loin de moi l’idée de répéter une nouvelle fois qu’elles ne sont représentées nulle part, les dernières nominations aux Césars l’exprimeront à ma place). En ce mois de janvier 2025, le hasard de mes envies m’a menée à regarder beaucoup de films de metteuses en scène. La préparation du podcast sur Andrea Arnold en premier lieu m’a permis d’apprendre à (re)connaître une très grande réalisatrice ; et j’en parle déjà très longuement à l’oral donc je vous épargnerai ici.
J’ai surtout découvert Alma’s Rainbow de Ayoka Chenzira et Losing Ground de Kathleen Collins, deux femmes afro-américaines pionnières. Losing Ground (1982) est un véritable chef-d’œuvre. Abordant la sociologie, la psychologie, la condition noire par le biais d’une histoire de couple qui n’est pas sans faire penser à Anatomie d’une chute, le film multiplie les formes avec la danse et la peinture. Il dépeint des personnages qui ont réussi et qui se confrontent au passé – où cette même réussite était impossible – et au présent – où la notoriété leur fait remettre en question leur statut dans la société. D’une immense beauté, l’image joue avec le symbolisme, mélangeant impressionnisme et blaxploitation. Profondément politique, le récit est aussi féministe, n’oubliant pas de montrer comme la réussite d’une femme n’aura jamais la même considération que celle d’un homme, comme une femme a un rôle à jouer même chez ceux qui se pensent différents. Féministe, Alma’s Rainbow l’est aussi éminemment. Sorti en 1994, ce coming of age lie un récit sur l’adolescence à une histoire sur l’acceptation de sa culture afro. En suivant trois femmes d’une même famille, la réalisatrice – non sans humour – montre comment la société peut pousser à vouloir ressembler aux blanches. C’est un très beau film sur comment s’assumer et sur comment une simple coupe de cheveux peut montrer si l’on reconnaît ses paires.

Toujours aux États-Unis, j’ai croisé la route de Nancy Savoca et son Dogfight. Adoptant une structure à la Before Sunrise, cette si belle histoire d’amour sortie en 1991 met en scène les plus que géniaux Lily Taylor et River Phoenix. Si l’on s’arrête à l’aspect romantique, le film est déjà excellent tant les deux comédien·nes ont une parfaite dynamique, jouant deux adolescent·es un peu paumé·es avec des idéaux plus grands qu’elleux qui ne se sont pas encore confrontés à la société. Cette société pourtant ne fait que les télescoper le temps d’une nuit, que ce soit par le mépris de classe dans un restaurant, par la violente masculinité et surtout, et c’est lié, par la guerre. Car plane sur le film le départ prochain de River Phoenix au Vietnam. L’expression est un peu galvaudée mais Dogfight est un film sur l’Amérique : il parle de ses contradictions et surtout de ses violences systémiques avec tant de subtilité et d’intelligence qu’il est difficile de ne pas se demander pourquoi ce quasi chef d’œuvre n’est que si rarement mentionné.
Enfin, toujours dans l’aspect critique et politique, j’ai découvert La Ciénaga, le premier long de Lucrecia Martel. Lourd, poisseux, c’est un film sensoriel sur le pourrissement de la bourgeoisie argentine. En nous enfermant avec une famille riche dans leur maison au milieu de nulle part, le film flirte avec la dystopie tant la société semble être un monde désert et ruiné. Les personnages sont cruels, racistes, ils sont perdus et tellement violents. La violence n’est jamais arrêtée ou condamnée, et pourtant elle blesse physiquement et psychologiquement ; mais les riches ne le voient pas, noyés dans le vin. C’est un film exceptionnel qui joue avec nos sensations, entre peur, répugnance et parfois tendresse avec les enfants.
Les femmes existent et ont façonné une histoire du cinéma tellement plus importante et intéressante que la plus connue.
Pauline: la Andrew Scott-mania a encore frappé
Je suis un peu (beaucoup) en boucle sur le sujet, mais c’est vraiment la meilleure œuvre de fiction que j’ai vue récemment, donc j’en remets une couche : mon coup de cœur du mois est la série Ripley, sortie en 2024 sur Netflix. Autre variation sur le même personnage mystérieux de Tom Ripley qui a inspiré nombre de cinéastes (Plein Soleil de René Clément et Le Talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella en étant les plus célèbres exemples), c’est ici le merveilleux Andrew Scott (Fleabag, All of us strangers…) qui reprend le rôle-titre, après Alain Delon et Matt Damon dans les films sus-cités. Si vous avez déjà vu les films et pensez déjà tout savoir du personnage, cette série créée par Steven Zaillian (The Night Of) et pensée comme un film noir ultra-classe se chargera de vous détromper.

La série garde en son cœur une illustration sans fard des rapports de classes, mais elle joue beaucoup plus sur l’ambiguïté des sexualités et des sentiments des personnages principaux, et même sur l’ambiguïté de genre (le personnage de Freddie Miles est joué par Eliot Sumner, un.e artiste non binaire). L’histoire n’est aussi pas exactement la même, de sorte que découvrir cette version est à la fois une expérience familière et surprenante, le tout tourné majoritairement en Italie dans une somptueuse image en noir & blanc. Le format série convient parfaitement au personnage insaisissable de Ripley, et 8 épisodes ne sont pas de trop pour essayer de comprendre ce qui l’anime et ce qu’il va inventer ensuite pour se sortir de sa spirale de mensonges. Esthétiquement et narrativement plaisant, c’est ce j’appelle un banger.
DZIBZ : BORGO
L’avantage quand tu as une année de retard sur les visionnages des cinéphiles de la capitale (faute de séances, patati patata je me répète), c’est qu’en général l’élagage est fait, et tu peux te nourrir de bon grain, laisser les parigots trier l’ivraie. De Borgo toutefois, il avait peu été question j’ai l’impression, tant dans les tops annuels que dans nos conversations érudites sur le Discord de Cinématraque (non en vrai y a surtout des blagues que je comprends bof).
Là, c’est juste Hafsia Herzi qui m’a convaincu, sa seule présence dans un film étant, perso, gage de qualité.
Aucun regret : Borgo est formidable. La Corse, des prisonniers, Hafsia Herzi : faudrait vraiment être un manche pour ne pas faire prendre la sauce.
Film carcéral haletant, généreux, à la narration ludique, montrant habilement et méticuleusement un piège se refermer, avec un tact tel qu’on ne peut qu’être empathique pour cette matonne.
Les méchants ne le sont qu’hors-champ, et les gentils dans le champ, de fait, inspirent toujours la méfiance. Ça pourrait être déjà vu voire un peu fastoche si ce n’était pas si élégamment fait, si bien interprété tant par les taulards que par les matons et les flics ; film formidable, de ceux qui auraient terminé dans mon top si je les avais vus plus tôt.
Julien : Tabasser des nazis avec Indiana Jones
Tout comme une grande partie de cette rédaction, c’est avec un mélange d’effarement, d’effroi, de colère et de tentation (à combattre) de résignation que j’ai entamé cette année 2025 qu’on semble nous vendre comme l’année du revival du nazisme. Heureusement, c’est aussi en ce début d’année 2025, entre deux caquelons de moules sous fond d’hommages posthumes à Jean-Marie le Pen, qu’a atterri dans mon backlog vidéoludique la nouvelle aventure d’un des plus fervents anti-nazis de la pop culture moderne : Indiana Jones et le cercle ancien. Un jeu d’aventure solo et narratif signé des équipes du studio suédois MachineGames, déjà formé à l’art délicat (et à réhabiliter) du tabassage de nazillons avec les opus récents de la saga Wolfenstein. Décors ensoleillés et luxuriants, défouloir antifasciste, Richard Darbois à la VF (excusez ma nostalgie fort peu puriste), difficile de faire meilleur plaisir feel good pour s’évader du monde d’Elon Musk en ce mois de janvier.

Le temps de se faire à la lourdeur manette en mains revendiquée de cet anti-Uncharted (dont j’ai poncé pour la première fois la saga cet automne), Indiana Jones et le cercle ancien se révèle rapidement un AAA assez addictif malgré sa formule assez peu originale de succession de mini open worlds sauce God of War contemporain (on a fait pire comme modèle cela dit). On retrouve notre Indy rajeuni, flanqué d’une sidekick archéologue assez cool incarnée par l’actrice italienne Alessandra Mastronardi (certains sériephiles doivent garder un souvenir ému de son passage dans Master of None), lancé dans la quête d’artefacts mystérieux convoités par Emmerich Voss, scientifique nazi remarquablement doublé dans la langue de Dirk Nowitzki par l’acteur germano-grec Marios Gavrilis. Un vrai archétype de nazi retors et manipulateur, imprégné des thèses psychologiques racistes et eugénistes du Troisième Reich, terrifiant dans ses premières apparitions qui appellent directement la comparaison avec le sadique Ernest Toht des Aventuriers de l’Arche perdue. Même le regretté Tony Todd de Candyman passe faire un coucou, dans ce qui fut son dernier rôle avant sa disparition le 6 novembre dernier.
Indiana Jones et le cercle ancien n’est évidemment pas parfait : parfois un peu cassé techniquement, son aventure s’étiole au fur et à mesure jusqu’à un final expéditif légèrement décevant et son aspect collectathon pourra lasser ceux qui en mangent trop régulièrement. Néanmoins, difficile de ne pas se laisser séduire par un jeu assez délicieusement old school, qui préfère au défouraillage balistique des méthodes plus inventives pour tuer du nazi à coups de pelle, pioche, marteau, poêle à frire, cloche ou même tapette à mouches. Un jeu qui donne envie d’envoyer son cœur aux gens de MachineGames, en évitant de tendre un peu trop le bras quand même.
Magui : The Swimmer aka Le Plongeon… tout droit dans mon cœur
Un homme en slip de bain crapahute dans une forêt, filmé de manière un peu hystérique entre prises de vue farfelues depuis les branches des arbres et POV subjectif. Il est en quête de PISCINES humides dans son quartier et rien ne l’arrêtera. Pour ne rien gâcher, le nageur en question est interprété par un Burt Lancaster vieillissant, qui n’en reste pas moins Burt Lancaster (ce qui n’a pas échappé à toutes les voisines qu’il croise et dont il veut emprunter, donc, si vous avez bien suivi, la piscine). Il ne m’a pas fallu plus d’une minute, et en réalité il ne m’a pas fallu plus qu’un coup d’oeil sur le synopsis croisé au détour d’une balade sur Allociné, pour savoir que ce film serait fait pour moi et me rendre dès que possible dans le cinéma qui l’avait programmé du même pas décidé que son héros.
Frank Perry, le réalisateur, est un alchimiste qui a capturé l’essence des années 60 et l’a transmutée dans les 95 minutes que dure le film. Je ne peux que le recommander avec empressement à tous les fans de Mad Men, mon autre série préférée, tant Matthew Weiner semble s’en être inspiré dans les grandes largeurs (ou plutôt… dans les grandes longueurs… c’est tout pour moi), jusqu’à donner au protagoniste Don Draper, lui aussi, une passion pour la natation. Les parcours de ces deux anti-héros sont des synecdoques de leur époque, entre la perte des illusions et des repères, la transition du moderne au post-moderne (ou au contemporain), tout en étant des récits riches en émotions, entre humour absurde et drames existentiels. D’une recherche plastique folle, Le Plongeon est aussi une expérience esthétique frappante, qui conjugue surréalisme et pop art avec fluidité. Impossible de ne pas penser à David Hockney, évidemment, qui venait de commencer à peindre ses propres piscines. J’en finis par m’interroger sur le lien entre ma propre passion pour les activités aquatiques et la valeur symbolique de ces bassins chlorés en tant que motif pictural… Et par vouloir découvrir le reste de la filmographie du cinéaste, qui a adapté l’une de mes oeuvres préférées d’une de mes autrices préférées, elle aussi emblématique de cette ère : Play it as it lays de Joan Didion. Difficile de mieux commencer l’année qu’avec de telles promesses de chef d’oeuvre !

1 thought on “Les coups de cœur de la rédac : Janvier 2025”