Le livre des solutions : Gondry a des problèmes (et c’est pour ça qu’on l’aime)

Depuis les bureaux d’un producteur fatigué d’attendre que le film lui soit livré, Marc (Pierre Niney) montre des rushs qui ne convainquent guère. Son nouvel opus, les producteurs l’attendent depuis des années, mais Marc repousse l’échéance, se noyant dans des justifications vaseuses. Il s’échappe pour fumer une clope sur le balcon lorsqu’on lui explique que les rushs et le projet vont être récupérés par un autre réalisateur qui, lui, limitera la casse.

Marc s’enfuit à la campagne chez sa tante, « le plan B », avec sa monteuse Charlotte (Blanche Gardin) en volant les rushs. Là-bas il finira peut-être son film. Ou bien un autre.

Le livre des solutions ne se cache pas d’être autobiographique, et il peinerait à le faire, tant le parcours de Marc fait écho à celui de Michel Gondry. C’est que ça fait longtemps, oui, qu’on l’attend, ce nouveau film du réalisateur d’Eternal sunshine of the spotless mind : précisément huit ans, depuis Microbe et Gasoil. Mais il y a malentendu, nous explique-t-il dans ce nouveau film, Le livre des solutions, présenté dans la sélection de la Quinzaine, à Cannes : n’attendez pas de lui un film tous les ans.

« Je ne m’habitue pas aux choses qui finissent »

Le livre des solutions, c’est l’histoire d’un mec qui refuse de se résoudre à terminer les choses. Un film fini, c’est un film qui s’en va. Une idée, c’est beaucoup plus joli : ça se façonne, ça se contemple, ça se complète, ça se partage, ça s’offre, et puis ça en donne d’autres, ensuite. Reste que ça n’apporte aucune gloriole (lorsqu’un personnage lui dit qu’il ne fait au final pas grand chose, tout de même, de sa vie, Marc lui répond que si, quand même ; la preuve : sa page Wikipédia).

Ainsi, pour qu’il parvienne à canaliser son énergie, à mieux répartir son temps, ses idées, et puis à changer le monde, il faudrait écrire un livre des solutions. Il avait déjà eu la jolie idée, jadis, mais l’écriture du livre s’était arrêtée… à sa couverture. Marc délaisse donc paradoxalement son film pour écrire cet ouvrage, qu’il délaissera aussi pas mal, ensuite, d’ailleurs.

Marc a des idées partout, fulgurantes ou vaseuses peu importe, il en a tout le temps, au grand dam de sa méticuleuse monteuse Charlotte, qui de son côté n’attend qu’une chose : qu’il regarde le film, pour finir le projet en lequel elle semble croire (même si nous, on n’en verra que quelques images, qui ne donneront que moyennement envie, surtout que le film durerait plus de 4 heures).

Mais dès qu’une tentative de projection se lance, Marc se lance dans autre chose, ou bien préfère regarder les gens qui regardent le film. Si le boulanger dort, c’est parce qu’il doit se lever tôt le matin, et si la maîtresse d’école bâille, c’est que les enfants sont turbulents et qu’il faut les gérer : Marc se fiche pas mal de l’avis des gens sur ce qu’il crée, et n’est pas en quête de succès, il aime juste voir ses idées en train de prendre vie, pour pouvoir ensuite les re-sculpter. Ainsi, dès qu’une version du montage est terminée, sans l’avoir vue il en propose une autre, à l’envers, ou bien en palindrome : le film est une matière, et le rendre aux producteurs serait la figer. L’on comprend ainsi bien qu’en réalité, Marc gagne du temps avant d’abandonner son film au circuit de distribution.

Pierre Niney campe avec brio ce personnage complexe quoique en apparence enfantin, assez grotesque mais touchant, déconcentré en permanence, en proie aux lubies (probablement une version « curseurs à fond » de Gondry himself). Un esprit prolifique mais dispersé, qui lui offre des moments de génie (une scène qui a déclenché d’immenses fous rires dans la salle où Niney se mue en chef d’orchestre), des moments de colère (de tyrannie, même) et des moments de détresse (le sujet de la dépression est joliment abordé). Un cerveau qui ne lui laisse pas beaucoup de temps pour prendre soin de lui, des autres, ni de temps pour dormir. Il sombre doucement dans une forme de démence propice pour lui aux plus folles des créations. Ce sont les gens qui l’entourent qui chaque jour le sauvent de lui-même, prennent soin de lui à sa place, en lui disant « non », en le forçant à s’excuser… comme un enfant.

Le plus beau film de Gondry avec Be kind rewind

Ce cerveau génial qui déborde d’idées plus belles que les films, c’est donc bien sûr celui de son réalisateur, qui trouve dans le projet un beau tremplin pour saturer l’écran de trouvailles dont il a le secret. Le livre des solutions prend ainsi la forme splendide, foutraque, hilarante (la salle était pliée en deux comme rarement à Cannes), éreintante, de l’esprit du créateur qu’il met en scène. Ainsi, si Marc souhaite à tout prix ponctuer son nouveau projet d’un dessin animé sur un renard qui ouvre un salon de coiffure, Michel s’offre ce luxe dans Le livre des solutions.

Le film pourrait être étouffant de virtuosité autour de son discours méta s’il n’était pas si merveilleusement tendre et drôle de prime abord. Bien aidé par son casting très inspiré (Niney et Gardin en tête, mais aussi Françoise Lebrun et la très belle révélation Frankie Wallach, pleine d’humanité et de compréhension mais aussi de fermeté dans chacun de ses regards à Marc), Gondry signe certainement son plus beau film avec Be kind rewind, aux thématiques certes proches mais aux traitements assez antagonistes : dans l’un, la créativité était une bénédiction au service des clients d’un vidéoclub, ici elle est un fardeau qui empêche le héros de finir les projets qu’il entreprend. Dans les deux cas, c’est avec sa caméra que Michel Gondry a su trouver les solutions pour sublimer les nombreuses choses qu’il a dans la tête.

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